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PARCHEMIN, MONNAIE

l e dogme de la souveraineté nationale fut confirmé d'une *-* manière assez plaisante, car il fut un temps où chaque particulier se croyait en droit de battre monnaie. La disparition du numéraire avait donné cours à une foule de billets de petite valeur, émis par d'obscures maisons de commerce. Les épiciers, les limonadiers écrivirent leurs noms sur des petits morceaux de parchemin, et voilà du numéraire ! Le délire fut poussé jusqu'au dernier excès. Chacun fit son écu.

Une maison, dite de secours, "écrasa ceux qu'elle avait secourus, par une faillite considérable. C'était encore au milieu de la pénurie du trésor public, et de la rareté des

objets de première nécessité, qu'on agitait la grande question de la garde départementale.

On ne vit jamais rien de tel dans le monde politique. Une Convention nationale, convoquée dans la crise la plus effrayante, et appelée pour parer à une dissolution totale, n'avait aucune force physique quelconque, et était exposée aux outrages des sections et aux poignards des assassins. Une municipalité tenait tout le pouvoir, et se gardait bien de refréner les provocateurs au meurtre : elle fatigua, elle menaça, elle attaqua même tous les députés des départements avec insolence et succès. Le parti d'Orléans, encore incertain à cette époque, se rangea du côté du crime et de l'aïadace et, se séparant tout à fait de la Gironde, prépara le règne de Robespierre. Louvet qui l'avait constamment deviné, dressa contre lui un acte d'accusation, qui fut malheureusement rejeté. Le ministre Roland fut en butte à tous ces cruels anarchistes. Pache, le plus fourbe des hommes, se jeta dans tous les complots ténébreux, et donna la main à Marat et au duc d'Orléans. La demande de quinze mille livres que le premier avait faite au second après les massacres de Septembre, en dit assez.

Ah ! si l'expulsion de Philippe d'Orléans et de ses fils

avait eu lieu, ainsi que le voulaient la sagesse, l'éloquence

et la vertu, que de crimes et de malheurs épargnés à la

/ France ! La force du parti d'Orléans fut dans toute cette

monnaie de parchemin qu'on distribua de tous côtés ; et

/ quoiqu'elle fut de courte durée, elle devint un ferment

/ d'agitations populaires nui prirent chaaue jour un carac-

Par quel bizarre mélange de vanité et de philosophie, d'esprit et de candeur, de bonhomie et de savoir, le premier astronome de son siècle, le citoyen le plus honnête, se

trouva-t-il jeté dans le tourbillon d'une révolution qui le couvrit de gloire, et le conduisit à l'échafaud ? Sa réputation, plutôt encore que ses talents quelque réels qu'ils fussent, l'avait placé successivement au corps électoral, aux états-généraux , au fauteuil de la présidence, et à la tête de la première Commune de France ; si le roi Bailly, comme on l'appelait à la cour, à l'imitation de Louis XVI, avait montré tant d'énergie dans la séance du jeu de paume, par quelle flexibilité fut-il renommé pour la délicatesse de ses compliments ? par quelle faiblesse souffrit-il que quelques misérables intrigants lui formassent une cour ? Le plus humain des hommes pouvait-il prévoir que sa bonté accoutumerait le peuple qu'il voulait flatter, à se plaindre de sa mollesse, à demander un jour aussi sa tête à lui-même, quand l'orgueil du Maire aurait fait abandonner l'honnête homme à la discrétion de ses vils courtisans, quand sa faiblesse aurait permis aux factieux de tout désorganiser ? Ainsi la probité, la candeur d'un homme trop savant, trop philosophe et trop sensible peut-être pour occuper les premières places dans les orages d'une révolution furent la première cause de tant de crimes atroces, dont le moins remarqué fut sa ruine.

Quelle agonie que celle de sa mort ! quel courage que le sien ! quelle grandeur d'âme dans ses derniers moments ! Etait-ce un homme ordinaire, celui qui, traîné du Palais au Champ de Mars, la figure couverte de boue et le visage brûlé avec les débris du funeste drapeau rouge, a vu déplacer de sang- froid le théâtre épouvantable de son supplice, parce qu'il plut à la foule de le prolonger ? était-ce un homme pusillanime celui qui, de ce ton calme qui n'appartient qu'à la vertu mourante, répondit sans aigreur à un de ces monstres à face humaine qui lui disait ironiquement : tu trembles, Bailly ?... C'est de froid (i) ?... . Il mourut là, où jadis un décret lui avait ordonné de

(1) L'historien Arago assure que Bailly aurait simplement répondu : « Mon ami. j'ai froid. »

publier la loi martiale, où les représentai! tsMe la nation, lui avaient ordonné de repousser des factieux : il y mourut chargé de l'exécration du peuple, après en avoir été la plus respectable idole.

Camille Desmoulins. — Que penser d'un homme " qui s'intitulait4iriîcureur généraljie-la lanterne^ lorsque les lanternes étaient des potences ? qui se permettait des plai- 1/ santeries sur ceux que le peuple y attachait ; qui faisait des déclamations sanguinaires avec j^ajet^ et riait spirituellement au milieu des atrocités desBanton et des Robespierre. Il allait sans cesse de l'un à l'autre, et prétendait les servir tous deux ; tandis que les gens de bien les repousln/f/ h P saient, les détestaient également.

Les Jacobins de ce temps-là firent du procureur général de la lanterne un législateur ; Jl fut petit, lâche et bas. Mais il n'était pas encore assez froidement crueï au gré de Robespierre. Celui-ci l'envoya à l'échafaud, parce qu'il avait tenté seulement par la plume d'interrompre son règne de terreur, et Danton, qui avait sacrifié Brissot à Robespierre, fut dupe de cette impolitique méchanceté. On ne crut point à la clémence Dantonienne : le se^tejnbriseur fut acculé et atterré comme un sot. Il dut porter à l'échafaud la rage concentrée de sa défaite qui lui fut prédite par plusieurs. Mânes de Septembre vous appelez encore plusieurs de vos assassins ; attendez, attendez, tous seront punis.

Ce fut Paris qui nomma tous ces monstres d'ineptie et de cruauté qui tuèrent la révolution en la faisant abhorrer et qui ne surent pas, du moins pour leur propre sûreté, t n'être cruels qu'une fois.

Pache. — C'était encore un Suisse : il fut plus fatal à la France qu'une armée ennemie. Il était dansle secret de tousles adversaires de la patrie attaquée par la Gironde, défendue parle parti de la Montagne: il se mit àla tête d'une association monstrueuse qui s'était formée des principaux auteurs des massacres de Septembre. Ces hommes sans aucune espèce de

fortune, vivaient cependant dans une sorte de luxe qui, quoique extrêmement crapuleux, exigeait néanmoins de très fortes dépenses ; qui payait ces brigands ? Pache ; et où délibéraient-ils ? dans la salle des Jacobins pendant leur absence. Ils étaient aux Jacobins ce que les Capucins étaient aux Jésuites, émissaires, espions. C'est de cette horde que sont sortis la plupart des coupe -jarrets qui ont causé tant de désordres dans Paris et dans ses environs. Il en sortit aussi des écrivains ; quels écrivains !... On vit les ruesde Paris couvertes d'adresses et de pétitiôns~toutes plus atroces les unes que les autres. Les gens sensés méprisaient ces placards, mais la populace les lisait, et on l'entendait s'absoudre du sang qu'elle avait bu. Ces brigands subalternes eurent l'audace de demander le rapport du décret qui ordonnait la poursuite des Septembriseurs. Il y eut opposition courageuse de plusieurs députés. Il y eut une lutte qui dura pendant plus de deux heures. Ce jour-là la Montagne semblait vouloir s'écrouler toute entière sur les députés généreux. Ceux-ci furent vaincus. La Convention nationale ordonna que l'exécution de son premier décret contre les Septembriseurs serait suspendue. De ce jour la porte fut ouverte à l'impunité, et tous les protecteurs d'assassins marchèrent tête levée.

Joseph Lebon. — Imaginez un prestolet faisant le cathéchisme ; c'était l'image de ce jeune Verres qui aspirait àse faire nommer le petit Robespierre. Celui-ci, voyant en lui un fidèle, lui confia le soin de désoler la ville d'Arras qui les avait vus naître. Il était proconsul dans un âge où l'on est encore un mauvais précepteur. Il fut de tous les commissaires de la Convention, la bête féroce la plus anthropophage et ça devait être ; il était prêtre, et il agissait contre ses compatriotes, témoins de son abjection passée. Il s'était fait un état-major de bandits à bonnets rouges __eXAxnoji&; taches. Tous les jours, après son dîner, il assistait au supplice "tfë ses" victimes ; il suspendait même quelquefois le coup mortel pour leur lire une gazette. Je ne l'avais point vu à la

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Convention, parce qu'il n'y était entré que comme suppléant trois mois après le 31 mai. Je ne sais pourquoi l'on envoya ce monstre dans la même prison où étaient les 73. En le

r voyant entrer je ne lui dis que ces mots : toi, si jeune, et si cruel !

C'était le Séide de Robespierre ; et le plus grand de ses forfaits, c'est d'avoir infusé sa doctrine dans cette âme novice et de l'avoir familiarisée avec des crimes nouveaux.

Carrier. — C'est en rêvant la fraternité de Lycurgue, qu'il associa dans la mort les individus de différents partis, et qu'il ordonna ces mariages républicains, terme de la dérision sanguinaire. On ne le croirait pas, mais il le disait à qui voulait l'entendre : nous ferons un cimetièredeja France, plutôt que de ne làTpas régénérer à notre manière et de manquer le but que nous nous sommes proposé. Il fut fidèle à sa parole. Il voulait la France réduite au quart de sa population, la souveraineté de la canaille, et lepartage des terres. Il était dans le secret de cette horrible guerre de la Vendée. Le but secret était d'accomplir le traité fait avec l'étranger pour lui livrer les débris d'un royaume épuisé. De tels forfaits ne se conçoivent pas ; mais ceux qui pouvaient arrêter la guerre de la Vendée, et qui ne l'ont pas fait ; ceux qui l'ont favorisée ; ceux qui entravaient, persécutaient les généraux habiles qui travaillaient de bonne foi à la détruire ; ceux qui envoyaient un Bourreau à des hommes que la douceur eût reconquis, étaient les seuls dépositaires de ce terrible secret. La Loire est encore grosse des pleurs et du sang qu'il a fait couler. Je ne parle de ce /^monstre que pour dire qu'en montant à l'échafaud en place . / de Grève, il entendit les sons d'une clarinette qui célébrait \^sa mort : il fut témoin de la joie parisienne, et sa tête est tombée. Comme ce n'était plus un homme, les Parisiens ne seront pas entachés de ce témoignage d'allégresse.

Robert Lindet. — ■ Parmi les atrocités que rappelle la journée du 10 mars 1793, celle imaginée par un député nommé Robert Lindet, est au-dessus de tout ce que les

BAILLY ET QUELQUES AUTRES PORTRAITS l6l

tyrans peuvent avoir imaginé de dIus astucieusement barbare. Voici ce qu'il proposa : i

« Le tribunal extraordinaire sera composé de neuf « membres ; ils ne seront soumis à aucune forme pour l'ins- « truction ; ils acquerront la conviction par tous les moyens « possibles.

« Le tribunal pourra se diviser en deux sections ; et il «y aura toujours dans la salle destinée à ce tribunal, un « membre chargé de recevoir les dénonciations.

<i Le tribunal jugera ceux qui auront été renvoyés par « décret de la Convention.

« Il pourra poursuivre directement ceux qui, par incivisme, « auraient abandonné ou négligé l'exercice de leurs fonc- « tions ; ceux qui par leur conduite ou la manifestation de « leurs opinions, auraient tenté d'égarer le peuple ; ceux « dont la conduite ou les écrits, ceux enfin qui par les places « qu'ils occupaient dans l'ancien régime, rappellent des « prérogatives usurpées par les despotes. »

Oui pourrait le croire ? le parti qui s'était déclaré republicain par excellence, le protecteur exclusif de la liberté la plus étendue, la plus illimitée, applaudit avec enlhou^ siasme à cette conception diabolique, oVdemSiiânr^S sur le champ on en" fit" une loi. Philippeaux, qu'à sa mort on a couvert de tant de lauriers et de tant de cyprès, s'en déclara l'apologiste ; Vergniaux l'attaqua avec indignation, la repoussa avec horreur ; Cambon la combattit ; Barrèré lui-même la traita comme une monstruosité que les despotes les plus déhontés n'auraient su imaginer dans le plus noir accès de leur rage. Après beaucoup de débats, le projet J de Lindet fut abandonné. [A

Duport-Dutertre. — Spirituel, aimable et complaisant, il n'eut que des passions douces, un ton modeste et des manières affables avec tout le monde. Sa profession était celle du barreau ; et quand la révolution, en l'appelant aux fonctions de lieutenant de Maire, à l'organisation de la commune de Paris, lui eût fourni l'occasion de faire approu-

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ver sa gestion, il fut le premier ministre que le roi voulut choisir dans la bourgeoisie. L'opinion publique proscrivait tous les autres ; elle applaudit au choix de celui-ci ; et pendant le très long cours de son ministère, eu égard à ceux qui l'avaient précédé ou qui l'ont suivi, Une lui fut reproché ni orgueil, ni abus d'autorité. Ses fonctions pourtant avaient été aussi épineuses que brillantes ; car la fuite du roi à Varennes l'avait rendu la première personne de l'état ; mais il tenait autant à sa modestie qu'à ses habitudes ; son élévation ne l'avait point étourdi, et il aimait à descendre quelquefois dans le modique logement qu'il occupait avant de monter à l'hôtel du Garde des Sceaux. C'était comme un asile qu'il eût craint delïe "plus retrouver, quand le jour des grandeurs serait éclipsé.

Les événements du 10 août auxquels il n'avait pris aucune part, l'enveloppèrent comme tant d'autres dans le décret d'accusation qui le traduisit dans les prisons d'Orléans pour y être jugé parla haute cour nationale. Echappé comme par miracle au massacre des prisonniers de cette ville, que les assassins de Septembre allèrent égorger pendant qu'on les transférait, Duport vint treize mois après apporter sa tête innocente au tribunal de Robespierre. Un même acte d'accusation lui avait donné pour compagnon d'infortune l'illustre et malheureux Barnave. Leur cause n'avait rien de commun ; ils se connaissaient à peine, et leurs principes n'avaient guère de ressemblance peut-être; mais une seule victime ne suffisait pas pour chaque fois à ces bourreaux ; ils les accouplaient au hasard, comme pour accoutumer lë~peuple à les voir dans la suite accumulées par centaines, quoiqu'elles ne se connussent que par le jugement qui les avait convaincues de complicité. Duport eut beau démontrer son innocence, il eut beau produire les preuves écrites par Marat même, pour rendre témoignage de son patriotisme et de son respect pour la liberté de la presse, ses juges étaient si avides de son sang que le premier juré qui vota, oubliant que les questions étaient individuelles, s'écria avec fureur en prononçant la formule:

sur mon honneur et ma conscience, les accusés sont con-\ vaincus...

La déclaration de ce jury fut unanime ; et quand Duport eût entendu son arrêt : « Les révolutions tuent les hommes dit-il, la postérité les juge... » C

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