LA CONSTRUCTION SUR L'ARBRE
que nous aurons gagnées à la sueur de notrefronl. Celte loi de Dieu, qu'on oublie dans les villes, il est doux de sentir qu'on l'accomplit. Sais-tu bien que déjà j'aime mes bêtes?Et sais-tu pourquoi? C'est que je sens queces bons animaux m'aiment aussi; nos poules, nos canards, nos chiens, notre pauvre àne, notre vache, ce sont des amis, et les plus sûrs que nous ayons jamais eus; humbles, laborieux, patients, reconnaissants. Si nous sortons un jour de cette île, quelle bonne et salutaire école notre séjour aura été pour moi, pour ces enfants! pour toimême, mon ami. »
Ma bonne femme parlait d'or; car le vrai or, c'est le courage et la raison.
Je la laissai partir, et fortifié par ses bonnes paroles, par son exemple, je me mis de mon côté à la besogne, le cœur plein de joie. Je montai avec Fritz dans l'arbre, au centre duquel, nous aidant de la scie et de ia hache, nous préparâmes l'emplacement du pavillon. La disposition des premières branches qui s'étendaient horizontalement, nous servit à souhait pour soutenir le plancher. Nous en laissâmes subsister quelques-unes à six ou huit pieds d'élévation, pour y suspendre nos hamacs. D'autres enfin, un peu plus hautes, devaient recevoir la toile à voile qui allait former la toiture de l'habitation.
Ce travail préliminaire ne fut pas sans difficulté: mais nous vînmes cependant à bout de pratiquer, dans l'épaisse ramure du figuier, un espace vide fort spacieux.
Les poutres et les planches qui avaient été amenées en grande quantité du rivage, furent hissées à l'aide du moufle qui multipliait la force de nos bras. Le plancher fut posé et une balustrade élevée tout autour.
Nous travaillions avec tant d'ardeur que, le milieu au jour venu, nous n'avions nullement pensé à manger. On se contenta cette fois d'un déjeuner. Après le repas nous reprîmes notre tâche. Il s'agissait de tendre la toile à voile, ce qui nécessita beaucoup d'adresse et d'ef*
forts. Comme cette toile retombait des deux bouts, nous la fixâmes à la balustrade; et il se trouva que notre pavillon, dont le tronc de Tarbre formait déjà une paroi, fut hermétiquement clos sur trois de ses côtés. Le quatrième, celui qui faisait face à la mer, resta provisoirement ouvert, quoique j'eusse imaginé de le fermer, plus lard, en cas de besoin, par une toile, une sorte de store, qui s'abaisserait ou se lèverait à volonté.
Quand nous eûmes attaché les hamacs aux branches que nous avions réservées à cet effet, notre habitation fut en état de nous recevoir pour la nuit.
D'ailleurs le soleil baissait déjà. Fritz et moi nous descendîmes de Tarbre ; et, quoique bien fatigué, je me mis encore en devoir de façonner avec des planches une grande table et des bancs, que j'installai sous les racines de l'arbre, à l'endroit oîi nous avions passé la nuit précédente; car ce lieu me sembla propre à devenir notre salle à manger tuture.
Ce dernier travail achevé à la grande satisfaction de notre ménagère, je me laissai tomber, harassé de fatigue, sur un des bancs que je venais de construire, et je dis à ma femme, en essuyant mon front baigné de sueur :
« J'ai travaillé aujourd'hui comme un nègre, et j'ai l'intention de me reposer demain pendant la journée entière.
— Non-seulement, tu le peux, me répondit-elle, mais encore tu le dois; car, si je compte bien, demain est un dimanche; c'est même le second que nous passons sur cette plage : nous n'avons nullement songé à célébrer le premier.
J'ai, comme toi, remarqué cet oubli, repris-je, mais j'ai pensé qu'étant alors dans l'urgente obligation de pourvoir à notre sûreté, il n'y avait pas faute de notre part dans cette omission. Mais maintenant que nous voilà en quelque sorte confortablement établis , ce serait faire preuve d'ingratitude que de négliger de rendre à Dieu les actions de grâces toutes particu-
lières que nous lui devons. Il est donc convenu que la journée prochaine sera complètement consacrée au Seigneur. Toutefois, puisque les enfants ne nous ont pas entendus, ménageons-leur une agréable surprise en remettant à demain matin de leur faire connaître notre détermination.
— C'est convenu , » dit ma femme, et elle appela ses fils qui, dispersés aux environs, ne tardèrent pas à venir se ranger autour de la table sur laquelle le couvert était mis.
La bonne mère alla prendre près du feu un pot de terre qu'elle apporta, et elle le découvrit pour en tirer à l'aide d'une grande fourchette le flamant tué la veille.
« J'avais, dit-elle, l'intention de le faire rôtir, mais Ernest m'en a détournée en me disant que c'était une vieille bête qui ne manquerait pas d'être coriace; je l'ai mis alors, toujours d'après son conseil, à l'étouffée; vous allez voir si j'ai bien fait. »
Le docteur fut un peu raillé de sa prévoyance culinaire, mais nous ne dûmes pas moins reconnaître qu'il avait eu raison : car le flamant ainsi préparé fut généraralement trouvé excellent, et rongé jusqu'au dernier petit os.
Pendant que nous dînions, nous eûmes la satisfaction de voir notre flamant vivant se mêler familièrement, pour la première fois, aux poules qui picoraient et quêtaient autour de nous. Depuis quelques heures nous Tavions détaché de son piquet et laissé en pleine liberté. 11 s'était promené pendant toute l'après-midi , gravement, lentement, sur ses deux longues pattes rouges, comme une personne qui serait absorbée dans de profondes méditations. Le voyant revenu a des pensées moins graves, nous lui jetions des morceaux de biscuit, qu'il attrapait avec une extrême dextérité, au grand désappointement des poules, sur lesquelles il avait l'avantage de son long bec et de ses pieds en échasses.
Le singe devenait, lui aussi, de plus en plus familier, et poussait parfois même la privauté jusqu'à l'efifron-
lerie. Il sautait d'une épaule à Tautre, franchissait la table et faisait mille gambades. C'était à qui lui donnerait le plus de friandises.
Enfin, au dessert reparut la truie, que nous n'avions pas vue depuis la veille. Par des grognements toul particuliers elle, semblait manifesterleplaisir qu'elle éprouvait de nous avoir retrouvés.
Ma femme lui tendit une de nos calebasses pleine de lait de vache, que l'animal but avec avidité.
Une pareille libéralité me paraissant peu compatible avecles principes d'économie que nous devions observer, j'en dis un mot à notre ménagère, qui avait sa réponse prête.
« Tant que nous ne serons pas définitivement installés et que nous n'aurons pas tous les ustensiles nécessaires, il nous sera difficile de convertir en beurre et en fromage le lait qui nous restera de la consommation journalière. Mieux vaut donc que je le distribue ainsi aux animaux, d'abord pour les attacher à nous, et ensuite pour ménager notre grain, qui est précieux, et notre sel, qui touche à sa fin.
— Tu as raison en toutes choses, ma chère femme, aussi irons-nous bientôt aux rochers ramasser du sel, et ne manquerons-nous pas de faire une provision de grain lors de notre prochain voyage au vaisseau.
— Ah! s'écria la mèro , encore le vaisseau ! Toujours ces aventureuses traversées! Je ne serai vraiment tranquille que le jour où vous renoncerez à de pareilles expéditions.
— Je comprends tes craintes, lui dis-je; mais tu sais que nous ne nous embarquons jamais que par une mer et un temps calmes. Et tu avoueras toi-même aue nous serions sans excuse si nous poussions la timidité jusqu'à abandonner les richesses que le vaisseau renferme encore. •
Pendant que nous causions ainsi , les enfants avaient allumé, à quelques pas de l'arbre, un feu sur lequel il3
LE ROBINSON SUISSK 91
posèrent les plus grosses branches sèches qu'ils purent trouver, pour que le feu durât longtemps et protégeât notre bétail de Taj^roche des animaux dangereux; puis, nous montâmes à notre arbre. Frilz, Jacques et Ernest passèrent les premiers, et accomplirent rascension avec une agilitéde chat. Leur mère lessuivit lentement etavec précaution. Resté le dernier, j'eus un peu plus de difficulté, par ce fait que j'avais détaché l'échelle des piquets où elle était fixée par son extrémité inférieure, afin de pouvoir la retirer après moi , et aussi parce que je portais, lié à mon dos, le petit François, que je n'aurais point voulu laisser monter seul.
J'arrivai cependant sans accident, et quand j'eus replié l'échelle sur le plancher du pavillon, il sembla à mes fils qu'ils se trouvaient dans un de ces châteaux forts des anciens chevaliers, asiles impénétrables à tous les ennemis.
Quoi qu'il en fût, je crus devoir charger les armes, pour être prêt à tirer sur les visiteurs mal intentionnés dont les chiens, laissés en garde au pied de l'arbre, pourraient nous signaler l'approche.
Cette précaution prise, chacun monta sur son hamac. Bientôt le sommeil nous eut gagnés tous, et la nuit s'écoula dans le calme le plus parfait.
LE DIMÀNClli:
Au réveil : « Que ferons-nous aujourd'hui? demandèl ent les enfanlSc
— Rien, absolument rien, répondis-je.
— Àh! père, tu veux plaisanter! dit Fritz,
— Non! je ne plaisante pas. C'est aujourd'hui dimanche, et nous devons célébrer le jour consacré à Dieu.
— Dimanche! dimanche! s'écria Jacques. Ah! je vais me promener, chasser, pêcher, enfin ne faire que ce qui me plaira.
— C'est ce qui te trompe, dis-je à mon jeune étourdi; j'entends de tout autre façon la célébration du dimanche^ qui n'est pas le jour de l'oisiveté et du plaisir, mais celui de la prière.
— Mais, reprit Jacques, nous n'avons pas d'église.
— Ni d'orgue, ajouta François.
— C'est vrai, répliquai-je, mais Dieu est partout, ne le savez-vous pas? Pourrions-nous l'adorer dans un temple plus magnifique que la belle nature qui nous entoure? Et croyez-vous que nos voix ne lui soient pas aussi agréables seules que mêlées aux sons des instruments?
— Papa a raison, dit Ernest, et d'ailleurs, chaque matin, chaque soir, avons-nous besoin d'église pour prier?...
— Bien parlé! mon enfant, reprîs-je. Ainsi donc, nous prierons en commun , nous chanterons quelques cantiques, et, pour tâcher de suppléer à l'office divin, qui nous manque, je vous conterai une parabole que j'ai préparée à cette intention.
— Une parabole! une parabole... Oh! écoutons ! écoutons, » crièrent-ils tous à l'envi. Mais je leur dis de prendre patience, qu'il fallait que les choses eussent le cours indiqué. Après la prière et les chants, nous nous assîmes sur l'herbe; je fis à mon auditoire, qui m'écoûta avec recueillement, un récit où j'eus soin de placer autant que possible des enseignements relatifs à notre position, et des avis particuliers au caractère de chacun des enfants. Ma narration simple et intime parut faire assez d'impression sur l'esprit de tous, pour qu'il me fût permis d'espérer que mes paroles porteraient d'heureux fruits.
« Maintenant, dis-je en achevant, si j avais en ma possession le livre par excellence, la Bible, où sont consignées les histoires du neuple de Dieu, je vous en lirais
quelques passages que je commenterais de mon mieux, et cette lecture, mêlée de mes réflexions, terminerait nos exercices pieux. »
Pendant que je parlais, ma femme s'était levée et éloignée, et je ne tardai pas à la voir revenir tenant dans sa main le livre dont je regrettais d'être privé. Ce fut une sorte d'accomplissement féerique de mon désir; et comme d'un regard étonné je semblais demander à notre ciîère ménagère d'où lui venait cette richesse, elle me dit en souriant :
« Le sac enchanté ! Toujours le sac enchanté! »
Je ne pus m'empêcher, avant d'ouvrir le livre, de signaler une fois de plus à mes enfants les avantages de la prévoyance dont leur mère était un véritable modèle.
11 n'y eut qu'une voix pour approuver mes paroles. Touchée de cet hommage, celle qui en était l'objet nous embrassa tous les uns après les autres.
Après avoir lu différents chapitres du saint livre , dont je tâchai de faire comprendre le sens à ma jeune famille, je déclarai accomplis les exercices religieux de la journée; et je donnai à chacun la permission de se livrer à quelque distraction du corps ou de l'esprit.
Jacques me demanda mon arc, et essaya d'armer les flèches avec les piquants du porc-épic; mais comme il ne parvenait pas à les assujettir : « Si j'avais un peu de colle! » s'écria-t-il.
Je lui conseillai alors de faire fondre, dans une petite quantité d'eau, une de nos tablettes de bouillon. 11 se trouva bien de ce conseil; et peu de temps après il avait à sa disposition un certain nombre de floches qui eussent été des armes vraiment redoutables aux mains d'un archer habile. Je pensai même alors qu'il serait à désirer que mes fils s'exerçassent au tir de l'arc et y devinssent adroits, notre provision de poudre, bien qu'elle fût ample, n'était pas inépuisable, nous devions en être le plus possible économes.
Je fus distrait de ces réflexions par une détonation d'arme à feu, à la suite de laquelle je vis tomber à mes
pieds cinq ou six oiseaux morts, que je ramassai, et que je reconnus pour être des ortolans.
C'était notre philosophe, qui, grimpé dans l'arbre, eî voyant une foule de ces oiseaux perchés sur les hautes branches, avait fait feu avec un fusil chargé de fine gre^ naille.
Bientôt il se montra triomphant sur la plate-forme, en criant : « Hein ! Ai-je bien visé? suis-je adroit?
— Très-adroit, lui dis-je, mais lu as oublié qu'aujourd'hui, dimanche, la chasse n'est pas permise. »
Ces paroles arrêtèrent l'élan de Fritz et de Jacques, qui avaient déjà couru à leur fusil et s'apprêtaient à imiter l'exemple de leur frère. Ernest lui-même descendit, et venant à moi d'un air confus , me pria de lui pardonner son étourderie. Je ne me fis pas demander deux fois celte grâce. La faute involontaire de mon petit chasseur venait de m'apprendre que nous avions à notre portée un gibier abondant et délicat. Ces orto- \ans, attirés par les fruits de notre figuier gigantesque, peuplaient tous les arbres environnants. Il nous devait être facile, soit avec des lacets, soit au besoin même à coups de fusil, de nous en procurer un grand nombre, et comme je savais que, pour les délices des gourmands européens, on conserve ces oiseaux à moitié rôtis dans de la graisse, je résolus d'en faire une provision que nous préparerions de la même façon. En attendant mieux, ma femme prit les six ortolans tués par Ernest, les pluma, et se mil en devoir de les faire cuire.
Fritz, qui avait décidé d'utiliser la peau de son margay à façonner des étuis pour nos couverts d'argent, vint me consulter pour corroyer cette peau. Je lui conseillai de la frotter avec des cendres et du sable, et de l'adoucir ensuite avec du beurre et des jaunes d'oeufs.
Pendant qu'il s'occupait de cette préparation, vint François, qui, déjà possesseur d'un petit arcdontil commençait à savoir se servir, me pria de lui faire un carquois qu'il pût attacher sur ses épaules, et où il pût mettra &es floches de roseau. Je lui en confectionnai un avec
quatre larges morceaux d'éeorce taillés en pointe e; cloués les uns aux autres. Ainsi équipé, notre bambin fut au comble delà joie.
Ernest avait pris la Bible, et, assis au pied de l'arbre, paraissait profondément absorbé dans sa lecture.
Ma femme nous appela pour le repas, où figuraient les ortolans qui furent trouvés délicieux, mais qui certes, n'auraient pas suffi à nous rassasier.
Pendant que nous dînions, je dis à mes fils que je voulais leur faire une trbs-importante proposition.
Je les vis tous aussitôt fixer sur moi des yeux curieux.
« Ce serait, leur dis-je, de donner des noms aux diiïé- ' rents points de cette terre. A Taide deces désignalions, il nous sera bien plus facile de nous entendre. Nous nous abstiendrons cependant, ajoutai-je, de nommer les côtes, car peut-être déjJi quelques navigateurs européens les ont-ils baptisées; et nous devons respecter l'œuvre de nos devanciers.
— Oh! la bonne idée! la bonne idée! s'écrièrent tous les enfants à la fois. Oui, cherchons des noms!
— Moi, dit Jacques, je suis d'avis que nous prenions d^3s noms bien extraordinaires, bien baroques, comme par exemple : Coromandel, Chandernagor, Zanguebar, Monomotapa.
— Mais, petit écervelé, lui dis-je, si on ne peut les retenir, qui en sera le plus tôt puni? Ne sera-ce pas nous?
— Alors, quels noms trouver? me demanda-t-il.
— C'est bien simple, répondis-je, au lieu de chercher des noms au hasard, pourquoi ne les ferions-nous pas résulter des différents événements qui se rattachent aux lieux que nous voulons baptiser?
— C'est évident, dit Ernest; et à commencer par la baie où nous avons débarqué, je propose de l'appeler baie de ta Délivrance,
— Moi, objecta Jacques, je demande qu'on lui donne le nom de baie du Homard, vu que c'est là qu'un de ces vilains animaux m'a si terriblement pincé la jambe.
— Alors, dit la mère en souriant de la prétention
égoïste de son fils Je ne vois pas pourquoi on ne Tappeliorait pas aussi bien \2i baie des Cris, car lu as assez criéà celte occasion! Mais, je me range, et je crois que nous îievons tous nous ranger à l'idée d'Ernest; la reconnaissance que nous devons à Dieu nous en fait d'ailleurs un devoir.
— Adopté ! adopté ! la baie de la Délivrance ! » répliquat-on à l'unisson, et aussi bien Ernest oubliant sa modestie d'auteur, que Jacques mettant de côté sa petite pensée personnelle.
Successivement tous les points de notre domaine reçurent des noms; la première habitation fut appelée : Zeltheim (demeure sous la tente); la petite île située à l'entrée de la baie : île du Requin, en mémoire de l'adresse et du courage de Fritz. 11 y eut le marais des Fiamants, la rivière du Chacal. Notre nouvelle habitation reçut la dénomination de Fal kenhor si (n\d de faucon); « car, dis-je à mes fils, vous êtes hardis et aventureux comme de jeunes faucons, et assez disposés a exercer un pillage actif dans les terres environnantes. » Le promontoire du haut duquel nous avions, Fritz et moi, vainement interrogé l'étendue pour tâclier de découvrir les traces de nos malheureux compagnons, fut appelé : le cap de l'Espoir Trompé..,
Ces utiles aesignations ainsi arrêtées, nous nous levâmes de table, et chacun des enfants fut libre encore de se créer une distraction. Fritz continua à s'occuper de ses étuis, qu'il façonna avec la peau des cuisses de Tanimal, dans laquelle il enfonça des moules en bois. Jacques me demanda de l'aider à faire pour Turc, avec la dépouille épineuse du porc-épic, la cotte de maille dont j'avais eu l'idée. Je me rendis à son désir.
Après avoir nettoyé la peau du porc-épic comme celle du margay, nous l'attachâmes avec des courroies sur le dos du chien, qui, ainsi affublé, avait un aspect tout à fait guerrier. Il s'était fort docilement laissé harnaclier, et ne paraissait pas songer à se débarrasser de son
armure; mais la chienne Bill fut loin de trouver le costume de son goût, car chaque fois qu'elle voulait, selon son habitude, s'approcher de son compagnon pour jouer avec lui ou pour le caresser, elle se faisait de cruelles piqûres. Il fut sagement décidé qu'on n'abuserait pas de ce costume guerrier, et que maîtreTurc n'en serait revêtu que dans les expéditions importantes.
Du reste de îa peau, Jacques se confectionna un bonnet hérissé, dont il se coiffa militairement, et à l'aide duquel il espérait effrayer les sauvages, s'il nous arrivait d'en rencontrer.
Ernest et François faisaient assaut à tirer de l'arc, et j'avais plaisir à voir qu'ils ne s'y prenaient pas trop gauchement.
Le soleil s'abaissant, la chaleur ^minuait. Je proposai une promenade. On délibéra sur la question de savoir vers quel endroit Ton se dirigerait. Il fut adopté qu'on se rendrait à Zellheim ; d'autant plus que, certaines de nos provisions commençant à s'épuiser, il était utile de faire une visite à nos magasins : Fritz et Jacques avaient besoin de poudre et de balles; la ménagère réclamait du beurre; Ernest émit l'idée de ramener un couple de canards qui se trouveraient très-bien au bord de notre ruisseau.
(( Partons, dis-je, et préparez-vous à quelque fatigue, car nous allons prendre un chemin plus long que celui par lequel nous sommes venus. »
Nous nous mîmes en route. Fritz et Jacques, armés, ainsi que moi et Ernest, de leur fusil, avaient l'un sa ceinture de peau de chacal, l'autre son fameux bonnet de porc-épic. Le petit François lui-même portait son arc et son carquois. Ma femme seule n'avait aucune arme. Le petit singe, qui ne pouvait manquer d'être du voyage, voulut s'élancer sur le dos de Turc, sa monture habituelle, mais s'étant piqué les pattes aux dards de la cotte de maille dont le chien était armé, il alla, en faisant force grimaces, se réfugier sur Bill, qui consentit bénévolement à se charger de l'effronté petit cavalier.
Notre flamant qui, lui aussi, voulut être de la partie, se mit gravement à suivre la caravane. 11 était comique à voir, marchant sur ses échasses, en faisant onduler son long cou. Je dois dire qu'il était incontestablement le plus raisonnable de la troupe.
Côtoyant le ruisseau, nous avions une route trèsagréable. Ma femme et moi nous cheminions lentement côte à côte; les enfants couraient devant, s'écartanl à droite et à gauche. Bientôt nous vîmes revenir Ernest qui criait en nous montrant une tige au bout dç laquelle pendaient trois ou quatre petites boules vert clair:
« Des pommes de terre, papa ! des pommes de terre !. ..»
Je n'eus pas de peine à reconnaître qu'il disait vrai, et je ne pus que le louer de son esprit d'observation qui nous valait une des plus précieuses découvertes que nous eussions faites depuis notre séjour dans Tîle.
Ernest, ravi, nous engagea à hâter le pas pour contempler au plus tôt son champ de pommes de terre; car à cet endroit, disail-il, la plaine en était toute couverte.
Nous ne tardâmes pas, en effet, à voir cette précieuse plantation naturelle. Jacques se précipita sur les genoux et se mit à gratter la terre pour extraire quelques tubercules. Le singe, quittant sa monture, ne manqua pas d'imiter son jeune maître. En moins de cinq minutes, ils avaient, à eux deux, mis à nu une grande quantité de pommes de terre, que François mettait en tas à mesure que maître Knips et Jacques les jetaient sur le sol. Le tout fut chargé dans nos sacs et dans nos gibecières; et nous reprîmes notre roule, après avoir eu soin de remarquer attentivement la situation de ce champ, dont nous étions résolus à revenir faire prochainement la récolte complète. ^
Nous traversâmes le ruisseau au pied d'une petite chaîne de rochers, d'où il sortait en formant cascade. Fai cet endroit élevé, non-seulement le site était chariiant, mais encore l'on jouissait d'une vue aussi variée qu'étendue. Nous nous serions crus dans une serre
chaude d'Europe, avec cette différence qu'au lieu de pots à fleurs et de caisses où croissent les arbustes, de tous les interstices des rochers s'échappaient les végétaux les plus magnifiques d'aspect et de dimension. Les plantes vulgairement appelées grasses se trouvaient surtout en abondance : le figuier d'Inde, l'alol^s, le cactus aux tiges épineuses, chargées de fleurs flamboyantes; la serpentine aux longs bras sinueux et entrelacés; enfin et surtout l'ananas, le plus délicieux des fruits, que mes enfants connaissaient, et sur lequel ils se jetèrent avec une avidité que je fus obligé de réprimer, craignant pour leur jeunes estomacs l'abus de cette savoureuse crudité.
Parmi ces plantes je reconnus le karatas, sorte d'aloès, dont je cueillis quelques pieds, et que je montrai à mes fils en leur disant :
« J'ai fait là une trouvaille bien supérieure à celle de l'ananas que vous dévorez si gloutonnement.
— Quoi! fit Jacques la bouche pleine, ces vilaines touffes de feuilles hérissées? Ce n'est pas possible. Il n'y a rien au-dessus de l'ananas! l'ananas est un fruit divin!...
— Gourmand ! dis-je en interrompant ce panégyrique, que les autres enfants paraissaient approuver du regard, il faut que je vous apprenne à ne pas juger ainsi sur l'apparence. Voyons, toi, Ernest, le plus sérieux des quatre, prends mon briquet, ma pierre à fusil, et donnemoi du feu , j'en ai besoin.
— Mais, père, me repartit mon petit savant embarrassé, je n'ai pas d'amadou.
— Alors, comment faire si nous voulions à toute force nous procurer du feu?
— Eh bien, dit Jacques, nous frotterions, comme j'ai entendu dire que le font les sauvages, deux morceaux de bois l'un contre l'autre.
— Triste et stérile moyen pour des gens peu habitués à ce pénible exercice! J'ose même t'assurer, mon cher enfant, que tu pourrais frotter pendant tout un jour sans obtenir la moindre étincelle,
LE RÛBINSON SUISSE
— En ce cas, reprit Ernest, force nous serait de chercher Tarbre à amadou.
— La recherche serait superflue, » dis-je en prenant une tige desséchée de karatas dont j'enlevai Técorce pour en extraire la moelle.
Je plaçai ensuite sur la pierre à fusil, que je frappai d'un coup de briquet, cette moelle à laquelle la première étincelle mit le feu.
. « Bravo! bravo ! Vive la plante à amadou! crièrent Ik Tenvi les enfants émerveillés.
— • Cependant, leur dis-je, vous n'avez pas vu tous les trésors que fournit le karatas. »
Et en parlant ainsi je fendis une feuille dont je tirai plusieurs brins d'un fil très-fort, quoique très-fin.
« J'avoue donc en toute sincérité, dit Fritz, que le karatas est une plante fort utile ; mais je voudrais savoir h quoi servent tant d'autres végétaux épineux que nous voyons autour de nous.
— • Tu aurais grand tort de les juger inutiles, lui répliquai-je. L'aloès, par exemple, produit pn suc fort employé en médecine; le figuier d'Inde que tu vois , avec ses feuilles en raquette, n'est pas à dédaigner non plus, car il croît dans les terrains les plus arides, où souvent l'on serait exposé à mourir de faim, sans le secours de ses fruits excellents. »
A ces derniers mots, Jacques ne manqua pas de se précipiter la main ouverte pour cueillir au plus tôt quelques-uns de ces fruits qu'il voulait déguster; mais les épines dont ils étaient couverts lui entrèrent dans les doigts. Il revint à moi en pleurant, et en jetant sur le figuier d'Inde un regard courroucé.
La mère s'empressa de le débarrasser des piquants qui le faisaient cruellement souff'rir ; et pendant ce temps je montrai à ses frères le moyen à employer pour cueillii' et manger ces fruits sans s'exposer au même désagrémenl.
Ayant taillé en pointe un bâton , je piquai une figue, que je pus facilement ensuite dépouiller de ses épinrfï en nie servant de mon couteau.
LE R06INS0N SUISSE
Ernest, qui en ce moment examinait attentivement une tigue, remarqua qu'elleétait couverte d'unemuUituded'insectes rouges qui paraissaient se délecter à pomper le suc du fruit. « Regarde, père, me dit-il, et nomme toi-même ces animaux, si tu les connais, pour que je ne hasarde pas une désignation qui pourrait être une erreur, n
Je reconnus la cochenille, et m*écriai : «Nous sommes décidément dans un jour de découvertes extraordinaires. Je ne dirai pas que cette dernière soit très-précieuse pour nous, car il faudrait pour cela que nous pussions en trafiquer avec les peuples d'Europe, qui l'achètent à un prix fort élevé pour la teinture écarlate.
-—Quoi qu'il en soit, dit Ernest, voilà la deuxième plante supérieure à cet ananas que nous avons d'abord tant vanté.
— Tu as raison, dis-je, et, pour le prouver, je veux encore vous signaler une dernière utilité du figuier indien, dont les branches touffues peuvent faire des haies capables de défendre les demeures des hommes contre les attaques des bêtes fauves, et les plantations contte les ravages des animaux dévastateurs.
— Gomment! s'écria Jacques, ces feuilles molles pourraient servir de barrière! Mais d'un coup de couteau ou de bâton j'aurais raison d'un tel obstacle. »
Et en parlant ainsi, il se mit à tailler vigoureusement dans un magnifique figuier.
Mais une de ces feuilles en raquette vola sur sa jambe, et y implanta ses dards, dont les piqûres firent jeter les hauts cris à notre étourrieau.
a Eh bien, lui dis-je, comprends-tu maintenant combien une semblable clôture doit être redoutable pour des sauvages à demi nus, ou pour des animaux qui chercheraient à lâ franchir ?
— Il faudra en former une autour de notre habitation, dit Ernest.
— Et je crois que nous ferons bien aussi de recueillir de la cochenille. La teinture rouge pourrait nous servir à l'occasion^ dit Fritz.
lOÎ LE ROBINSON SUISSE
— Et moi je crois, repris-je, qu'il serait plus sage ii nous de n'entreprendre en ce moment que ce qui esî utile; Tagréable viendra plus tard, maître Fritz. »
Nous continuâmes notre conversation, qui devint des plus sérieuses, et pendant le cours de laquelle je fus mainte fois étonné des remarques judicieuses d'Ernest. Plus d'une fois même, son avidité de savoir et de connaître me mit dans la nécessité de confesser que j'étais au bout de ma science sur quelques points.
Je n'avais pas encore fait la revue des livres du capitaine, que j'avais enfermés dans une caisse, ne voulant laisser aux mains des enfants que ceux qui seraient à la portée de leur âge. Que de fois Ernest m'avait demandé la clef de son trésor! Mais chaque chose doit avoir son temps; et ne fallait-il pas, avant tout, mener à fin le plus pressé, c'est-à-dire ce qui pouvait importer à notre sécurité et à notre bien-être matériel?
Parvenus au ruisseau du Chacal, nous le traversâmes, et, après quelques minutes de marche, nous arrivâmes à Zeltheim, où tout était dans le même ordre qu'à notre départ.
Fritz se munit abondamment de poudre et de plomb; j'aidai ma femme à remplir de beurre notre bouteille de fer-blanc. Les jeunes garçons couraient après les canards, qui, devenus farouches, ne se laissaient pas approcher facilement. Ernest, pour les prendre, trouva un moyen qui lui réussit. Au bout d'une ficelle il attacha un morceau de fromage, et laissa flotter l'appât sur l'eaU; où les gloutons volatiles ne tardèrent pas à venir le gober; alors il tira doucement à lui l'animal pris au piège. En répétant plusieurs fois cette ruse, il se rendit maître des rebelles, qui furent enfermés séparément dans un mouchoir, et placés ainsi enveloppés sur nos gibecières.
Nous fîmes aussi notre provision de sel, miais moins abondante que nous ne l'aurions voulu, car nous étions déjà trop chargés; nous fûmes même obligés de débarrasser Turc de sa cotte de mailles pourlui donner sa part e fardeau.
LE BOBINSON SUISSE
La redoutable, mais décidément peu utile cuirasse, fut laissée à la tente.
« Les armes sont comme les soldats, dit Ernest; hors du combat, cela n'est bon à rien. »
Nous nous mîmes en marche. Les rires et les plaisanteries provoqués par les mille contorsions de nos canards et Taspect comique de notre caravane, nous firent un peu oublier le poids de notre charge. Ce ne fut qu'après notre arrivée que nous sentîmes la fatigue. Mais notre bonne ménagère se hâta de remplir de pommes de terre la marmite, qui fut mise sur un bon feu ; puis elle alla traire la chèvre et la vache pour nous préparer un repas fortifiant.
Le couvert se trouva bientôt mis.
L'attente de notre souper et des excellentes pommes de terre qui devaient en être le mets d'honneur, nous avait tenus éveillés; dès que le souper fut achevé, les enfants regagnèrent leur hamac. La mère qui venait de les assister revint vers moi en riant, malgré sa fatigue.
« Sais-tu ce que le petit François vient d'ajouter à sa prière, me dit-elle? Je te le donne en dix à deviner?
— Donne-le-moi en un, chère amie, lui répondis-je, et dis-le-moi tout de suite, je meurs de sommeil.
— Le voici, me dit-elle : « Bon Dieu, je te remercie d'avoir planté de si bonnes pommes de terre dans notre île pour le petit François, et de gros ananas pour M. Jacques le gourmand. » Et là-dessus il s'est endormi.
— Et il a bien fait, dis-je à ma femme en lui souhaitant le bonsoir; sois assuré que sa prière est là-haat. Les plus petites vont jusqu'à Dieu. »
Un sommeil paisible ne tarda pas à s'emparer de nous.