LA CLAIE. — LE SAUMON. - LE KANGUROO
J'avais remarqué la veille que la côte était couverte d'une grande quantité de bois propres à faire une claie, à l'aide de laquelle nous pourrions transporter les fardeaux trop lourds pour être chargés sur le dos de nos bêtes.
Je partis au point du jour, accompagné d'Ernest et de notre âne, que j'avais dû éveiller tous les deux.
Une promenade matinale me semblait devoir être salutaire à cet enfant, que ses habitudes de méditation retenaient, au physique, dans une sorte d'indolence.
Le baudet traînait une grosse branche d'arbre, trèstouffue, dont je pensais avoir besoin.
« N'es-tu pas un peu contrarié, dis-je en route à mon fils, d'avoir quitté plus tôt qu'à l'ordinaire ton hamac où tu dormais si bien? Ne regrettes-tu pas d'être privé du plaisir de tirer des pigeons et des grives avec tes frères?
— Oh! maintenantquejesuis debout, je suis très-content, dit-il; quant aux oiseaux, nul doute que les chasseurs m'en laisseront, car du premier coup ils en feront fuir plus qu'ils n'en abattront.
— Pourquoi cela? demandai-je.
— Parce qu'ils oublieront d'ôter balles de leurs fusils pour les remplacer par de la grenaille. Lors môme qu'ils s'en souviendraient, ils tireront d'en bas, sans penser que la distance du sol aux hautes branches est beaucoup trop grande.
— Tes observations sont justes, mon enfant; mais je trouve pou amical de ta part de n'avoir point averti tes frères. Je voudrais aussi te voir moins indécis , moins apathique; car s'il est des heures où il est bon de réflé-
chir et d'être prudent, il en est d'autres où Ton doit savoir prendre une résolution soudaine, et l'exécuter avec énergie. »
Tout en continuant de démontrer h mon fils que si la méditation a son prix, l'action a aussi le sien, nous arrivâmes au rivage.
J'y trouvai en effet beaucoup de perches et de pièces de bois. Nous en mîmes un certain nombre sur la branche d'arbre, qui avait encore tous ses rameaux, et qui constituait une sorte*de traîneau primitif. J'avais trouvé aussi parmi les débris une caisse fermée que j'ouvris d'un coup de hache, dès notre arrivée à Falkenhorst. Elle contenait des habits de matelots et quelques linges trempés d'eau de mer. En arrivant près de Falkenhorst, une fusillade bien nourrie nous annonça que la chasse était en train; mais lorsqu'on nous vit, des cris de joie se firent entendre, et toute la famille vint au-devant de nous. J'eus ù m'excuser auprès de ma femme de l'avoir quittée sansl'avertir ni lui dire adieu. L'exhibition de nos beaux bois et la perspective d'une claie commode pour le transport des provisions laissées à Zeltheim firent taire son doux reproche, et nous nous mîmes gaiement à déjeuner. J'examinai la chasse de nos tireurs, elle se montait à quatre douzaines d'oiseaux, tant grives qu'ortolans, ce qui était bien peu pour la grande quantité de poudre et de grenaille au'ils avaient dû dépenser. ' Afin de ménager ces provisions, que nous ne pouvions pas indéfiniment renouveler, je montrai à mes novices braconniers à faire des lacets et à les placer dans les branches de l'arDre. Les fils de karatas nous servirent pour la fabrication de ces engins. Pendant que Jacques el François étaient ainsi occupés, Fritz et Ernest m'aidèrent à la construction de la claie.
Nous travaillions depuis quelques instants, lorsque nous fûmes distraits par le tapage horrible que faisait notre volaille. Le coq, à lui seul, criait plus fort que toute la troupe emplumée. Ma femme se leva pour voir si quelque animal carnassier n'était pas cause de cette
alarme, mais elle n'aperçut que le petit singe, qui se dirigeait en courant vers les racines du figuier, sous Tune desquelles il disparut.
Intriguée, elle le suivit , et le rejoignit au moment où il s'apprêtait à casser un œuf pour le manger. En inspectant le dessous des racines environnantes, Ernest découvrit un grand nombre d'œufs que maître Knips avait mis en réserve. Le petit animal était très-friand de celte nourriture, et la gourmandise lui avait inspiré la ruse de dérober et d'enfouir chaque œuf qui venait d'être pondu.
« Je m'explique à présent, dit ma femme, comment il se faisait que j'entendais souvent les poules chanter comme si elles avaient pondu, sans que je pusse presque jamais trouver aucun œuf. »
Le petit voleur reçut une correction, et il fut décidé qu'il serait privé de sa liberté aux heures où les poules ont coutume de pondre. Il nousarriva cependant, par lasuite, de nous servir de lui pour découvrir ceux des œufs que les poules ne déposaient pas dans les nids ordinaires.
Lorsque Jacques, qui était grimpé dans l'arbre pour y tendre des lacets, en descendit, il nous annonça que les pigeons que nous avions ramenés du vaisseau s'étaient construit un nid dans les branches. Je reçuscette nouvelle avec satisfaction, et je défendis aux enfants de tirer désormais dans l'arbre, de peur de blesser nos petits pensionnaires; je me repentis d'avoir donné ridée des lacets. Mais comme la défense de tirer dans l'arbre excitait déjà quelques murmures de la part des chasseurs, qui ne voyaient dans cette mesure qu'une question de gênante économie, je m'abstins de donner contre-ordre. Le petit François vint, avec sa naïveté habituelle, me demander s'il ne serait pas possible de semer de la poudre dans un champ qu'il s'engageait à soigner lui-même au besoin, pour que ses frères pussent tirerautant de coupsdefeu quebonleursemblerait.Nous nous amusâmes beaucoup de cette idée, qui révélait chea l'enfant au moins autant de bonté que d'ignorance.
« Mon mignon François, lui dit Ernest, la poudre est une chose fabriquée, et non pas un produit de la terre; on Tobtient en mélangeant, par parties à peu près égales, du charbon pilé, du soufre et du salpêtre?
— Ah ! je ne savais pas , dit François , qui ne refusait pas de s'instruire à Toccasion, et je te remercie de me l'avoir appris. »
Laissant mon jeune savant se livrer au plaisir d'instruire son petit frère, je m'absorbai tellement dans la confection de la claie, que ma femme et mes deux plus jeunes fils avaient plumé une grande quantité d'oiseaux avant que je m'en fusse aperçu. Ce m'était une preuve que les lacets avaient produit leur effet. La ménagère avait enfilé toutes ces petites pièces de gibier sur une longueet mince épée rapportéedu vaisseau, et elle seproposait de les faire rôtir. Je lui fis compliment de sa broche, mais je lui fis observer qu'elle préparait là une quantité trois fois trop grande d'ortolans pour notre repas.
Elle me répondit qu'elle n'agissait pourtant ainsi que pour m'avoir entendu dire qu'on pouvait conserver les ortolans en les mettant dans du beurre, après les avoir fait cuire à moitié.
Je ne pus donc que la remercier de sa prévoyance.
La claie étant près d'être achevée, je résolus de faire dans l'après-midi une nouvelle course à Zeltheim, et je fis savoir qu'Ernest seul m'accompagnerait encore , comme il l'avait fait le matin, car je tenais à dissiper en lui son indolence et sa timidité.
François m'a^Têta un instant pour une question qui égaya notre départ.
« Papa, me dit-il, Ernest m'a dit que le feu renfermé dans tous les corps se développe par le mouvement et le frottement. Comme ça, si je courais trop vite, je pouri^ais donc m'allumer?
— T'allumer, non, lui dis-je, cher petit, mais t'éthauffer; les jambes des petits enfants, ni même celles ues hommes, ne sont pas assez fortes pour les faire
courir avec une vitesse capable de les enflammer. Sois donc rassuré et cours tant que voudras.
— Je suis bien content, me dit-il, j'aime bien courir et je n'osais plus (1).
L'heure du départ étant venue, Fritz nous fit présent d'un étui qui pouvait contenir un couvert de table et môme une petite hache. Je le louai de son ingénieux travail, et, après avoir embrassé nos chers amis, nous partîmes. L'âne et la vache étaient attelés à la claie. Ernest et moi, une canne de bambou à la main en guise de fouet, notre fusil sur le dos, nous marchions chacun d'un côté de l'attelage; Bill nous suivait.
Nous prîmes le chemin du rivage, et, après un trajet qu'aucun accident ne marqua, nous arrivâmes à la tente.
Les bêtes dételées se mirent à paître en liberté, pendant que nous chargions sur notre traîneau la tonne à beurre, un baril de poudre, des balles, des fromages et quelques autres provisions.
Ce travail nous occupa à ce point que nous ne nous aperçûmes point que l'âne et la vache s'en étaient allés au delà du pont, attirés par l'appât de la verdoyante prairie qui se trouvait sur la rive opposée du ruisseau.
Je dépêchai Ernest pour les ramener, en lui disant que j'allais me mettre en quête d'une place où l'on pût se baigner commodément, pensant que le bain nous serait très-salutaire après les fatigues de la journée.
La partie la plus intérieure de la h2i\e de la Délivrance, que j'allai inspecter, m'offrait un endroit où les rochers, sortant d'un fond de sable, semblaient former des sortes de baignoires séparées. Avant de me mettre à l'eau, j'appelai Ernest à plusieurs reprises, mais il ne répondit pas. Inquiet, je me dirigeai vers la tente en l'appelant encore; toujours même silence. Je commençais déjà à
, (I) Nous avons laissé cet écho d'une vieille théorie du feu intérieur dans les corps à cause de la plaisanlerie qui Paméne ; mais la scien':« moderne ca a fait raison, il est bon que nés petite lecteurfi le sachent.
craindre quelque accident, lorsque je l'aperçus, endormi sous un arbre, à peu de distance du ruisseau. La vache et l'ànc paissaient tranquillement auprès de lui.
« Paresseux ! lui criai-je, voilà comme tu as soin de tes bêtes; ne songes-tu pas qu'elles pourraient repasser le pont, et se perdre?
— Oh! il n'y a rien à craindre, me répliqua d'un ton convaincu le dormeur, qui se frottait les yeux, j'ai enlevé plusieurs planches du pont.
— Ah! ah! je vois que la paresse te rend inventif; mais, au lieu de dormir comme tu le fais, n'aurait-il pas mieux valu remplir la sacoche de l'âne d'une provision de sel sur laquelle ta mère t'a, je crois, dit qu'elle comptait? Occupe- toi donc de cette récolte, et, lorsqu'elle sera terminée, viens me rejoindre à la première saillie des rochers derrière lesquels je vais me baigner. »
Et en lui parlant ainsi, je montrais de la main l'endroit que j'avais choisi, et où je me rendis.
Comme, après être resté près d'une demi-heure dans l'eau, je m'étonnais de n avoir pas vu reparaître mon ramasseur de sel, je m'habillai pour aller avoir s'il ne s'élait point endormi de nouveau. A peine avais-je fait quelques pas que je l'entendis crier :
« 0! p^To! père, viens à mon aide, ou sinon il va m'entraîner! )»
Je courus, et vis mon petit philosophe couché à plaî ventre sur le sable, non loin de l'embouchure du ruisseau, tenant à deux mains une ligne au bout de laquelle se déballait un énorme poisson.
J'arrivai bien à temps pour épargner au pécheur le désespoir de voir s'échapper sa magnifique capture, car il était à bout de force. Je pris la corde et j'amenai le poisson dans un bas-fond, où il nous fut facile de nous en emparer, après toutefois qu'Ernesf, entré dans l'eau, l'eût étourdi d'un coup de hache.
C'était un saumon pesant au moins une quinzaine de livres.
no
Je dus complimenter mon fils, non-seulement sur sa chance ou son adresse de pécheur, mais encore sur la prévoyante idée qu'il avait eue de prendre des li^^nes avec lui.
Pendant qu'il se baignait à son tour, je vidai et saupoudrai de sel le saumon, que je plaçai sur la claie, en compagnie de quelques autres poissons beaucoup plus petits, qu'Ernest avait pris aussi et enveloppés dans son mouchoir.
Je remis en place les planches du pont; puis, quand mon fils vint me retrouver, les bêtes furent attelées et nous reprîmes la route de Fâlkenhorst.
Nous cheminions depuis un quart d'heure en côtoyant ^ prairie lorsque, tout à coup, Bill s'élança, en donnant le la voix, vers une large touffe de hautes herbes, de laquelle nous vîmes bientôt sortir un animal, gros à peu près comme une brebis, qui s'enfuyait en faisant des bonds extraordinaires. Je tirai, mais trop précipitamment, et je manquai. Ernest, averti par mon coup, et d'ailleurs placé en ce moment dans la direction que prenait la bête, fit feu à son tour et la tua roide.
Nous courûmes, pour examiner plus tôt le singulier çibier que nous venions de rencontrer.
Cet animal avait le museau et le pelage de la souris, ies oreilles du lièvre, la queue du tigre, les pattes de devant excessivement courtes, et celles de derrière excessivement longues. Je l'examinai longtemps avant de pouvoir lui assigner une dénomination. Quant à Ernest, la joie de la victoire l'empêchait de se livrer à ses observations accoutumées. L'importance seule de sa chasse le préoccupait. /
« Ah! s'écria-t-il, que vont dire ma mère et mes frères en voyant un gibier de cette taille, et alors qu'ils sauront que c'est moi qui l'ai abattu!
— Vraiment tu as l'œil bon et la main sûre, lui dis-je, mais je ne serais pas fâché de savoir le nom de ton gibier. Procédons ensemble à un examen minutieux de ^on individu, et peut-être arriverons nous... »
LE HOBINSON SUISSE
Ernest m'interrompit.
n II a, me dit-il, quatre incisives, et peat appart^3:ûr par conséquent à Tordre des rongeurs.
— C'est fort bien raisonné, repris-je, Liais il a aussi, au-dessous des mamelles, une poche qui est le signe distinctif des marsupiaux. Je crois môme ne pas me tromper en disant que nous avons sous les yeux une femelle de kanguroo, animal inconnu des naturalistes jusqu'à la découverte de la Nouvelle-Hollande par le célèbre capitaine Cook, qui fut le premier à l'observer et à le décrire. Tu peux donc te flatter d'avoir fait une chasse vraiment extraordinaire.
— Père, me dit Ernest, tu as Taîr content que j'aie fait cette belle chasse; comment n'es-tu pas fâché de ne pas l'avoir faite toi-même?
— Parce que j'aime mon fils plus que moi-môme, et que son succès me fait plus de plaisir que le mien.
— Ah, père! me dit-il en se jetant dans mes bras, w Le kanguroo fut placé sur la chie, et tout en marchant
je dis à Ernest tout ce que je savais du kanguroo, de ses trop petites pattes de devant, de ses trop grandes pattes de derrière , et de sa queue qui lui sert presque de cinquième jambe, par une sorte de compensation à l'insufïisance de "ses pattes de devant.
Dès que les enfants laissés à Falkenhorst nous aperçurent, ils poussèrent des cris de joie, et bientôt nous les vîmes accourir au-devant de nous, mais tous affublés plus comiquement les uns que les autres. Celui-ci était enveloppé d'une longue chemise blanche, celui-là avait le corps perdu dans un ample pantalon bleu qui lui montait jusqu'aux aisselles , le troisième disparaissait sous une veste qui lui descendait jusqu'aux jarrets, et le faisait ressembler à un portemanteau ambulant.
En les voyant s'avancer ^navement, solennellement comme des héros de théâtre, je ieur demandai quelle était la cause de cette mascarade. Ils m'apprirent que, pendant mon absence, leur mère ayant jugé à propos de
laver leurs habits, ils avaient dû, pour attendre qu, /es autres fussent secs, s'affubler de ceux-ci, trouvés dans la caisse rapportée par nous du rivage.
Après avoir ri des folies que leur inspirait leur grote5qiu"î accoutrement, on s'empressa autour de la claie po'jr en inspecter le chargement. La ménagère ne manqua pas de nous remercier <lu beurre, du sel, des poissons que nous apportions; mais l'attention des enfants se concentra principalement sur le saumon et sur le kanguroo, qu'Ernest était tout fier de montrer à ses frères.
Jacques et François poussaient des cris d'admiration k l'aspect de cette importante pièce de gibier. 11 n'en était pas tout à fait de mêViîe de Fritz, que j'aperçus la lorgnant d'un regard dépité. Toutefois je crus comprendre en même temps qu'il se faisait violence pour maîtriser ce mouvement de jalousie.
« Père, me dit-il en s'approchant de moi, voudras-tu bien m'emmener dans ta prochaine excursion?
— Oui, mon enfant, » lui répondis-je. Et j'ajoutai tout bas à son oreille : « Quand ce ne serait que pour te récompenser du combat intérieur que tu viens de soutenir et de gagner.»
Il m'embrassa et alla vers Ernest, qu'il félicita sinjcèrement de son adresse, témoignant ainsi que l'ardeur de son caraclère ne faisait nullement lort à la bonté de son cœur.
D'autre part, je remarquai avec plaisir la modestie d'Ernest, qui eut la délicate attention de ne pas dire que j'avais manqué le kanguroo.
La claie étant déchargée, je fis une distribution de sel à nos animaux, qui en étaient privés depuis quelque temps, et pour qui ce fut une fête véritable. Le kanguroo fut suspendu à une branche d'arbre, et notre souper se fit des petits poissons péchés par Ernest, et d'un plat de pommes de terre. La nuit étant venue, nous regagnâmes notre demeure aérienne.
LE ROBINSO.N SUISSK