‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 9 sur 30 · DÉMÉNAGEMENT. - LE PORC-ÉPIC. — LE CHAT-TIGRE. — LE FLAMANT BLESSÉ · texte numérisé non relu

DÉMÉNAGEMENT. - LE PORC-ÉPIC. — LE CHAT-TIGRE. — LE FLAMANT BLESSÉ

Aux premières approches du jour, j'éveillai les enfants, et je crus devoir leur faire quelques recommandations sur la conduite à tenir pendant le cours de notre migration.

« Nous allons, leur dis-je, entrer dans un pays couvert et nouveau pour nous. Que nul de vous ne s'aventure seul. Il y aurait, à prendre les devants, le môme danger qu'à s'attarder. Marchons le plus près possible les uns des autres, et si quelque ennemi se présente, laissez-moi diriger Tattaque ou la défense. »

La prière achevée, et le déjeuner fait, nous nous préparâmes au départ. Le troupeau fut rassemblé; Tâne et la vache reçurent sur leur dos les sacs que ma femme avait confectionnés la veille, et que nous avions remplis des objets pouvant nous être de première utilité. Nous n eûmes garde d'oublier la cave du capitaine, et une petite provision de beurre.

Comme je m'apprêtais à compléter la charge des animaux avec nos couvertures de lit, nos hamacs et des cordages, ma femme intervint et réclama une place pour le petit François, ainsi que pour le sac, qu'elle appelait son sac enchanté. Puis elle me démontra qu'il fallait absolu* ment emporter nos poules et nos pigeons, qui ne manqueraient pas de se disperser et de se perdre, du moment que nous ne leur donnerions plus de nourriture. Je n e rendis à ces raisons. Une place commode fut faite à François sur !e dos de l'âne, dans l'espace ménagé entre les sacs qui pendaient au flanc de l'animal; le sac enchanté lui servait de dossier.

Restait à nous emparer des poules et des pigeons. Lei enfants s'évertuaient à les poursuivre, mais sans parvenir h en saisir aucun. Mieux avisée, la mère les engagea à se tenir en repos, leur disant qu'elle se chargeait de capturer sans peine toute la gent effarouchée.

« Nous verrons bien! nous verrons bienl s'écrièrenl les étourdis.

— Vous allez voir! » répliqua la mère.

Alors elle répandit sur le sol quelques poignées de grain dont la vue eut bientôt rassemblé tous nos volatiles. Ce grain mangé, elle en jeta d'autre, mais alors dans l'intérieur de la lente : poules et pigeons de s'y précipiter aussitôt, et par conséquent de s'y trouver pris.

« Plus fait l'adresse que la violence, vous le voyez, messieurs, » dit la mère en fermant l'entrée de la tente, où Jacques se glissa pour nous tendre les uns après les autres les prisonniers auxquels nous liâmes les pattes, et que nous mîmes sur le dos de la vache. Quand ils y furent tous installés, nous étendîmes sur eux une couverture, maintenue à quelque distance par deux branches pliées en arceau. Ainsi plongés dans l'ombre, ces animaux ne devaient pas nous importuner de leurs cris.

Tous les objets que nous laissions, et que la pluie ou ie soleil eussent pu détériorer, furent serrés dans la tente, dont l'entrée fut soigneusement fermée avec des

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piquets et barricadée avec des tonneaux pleins ou vides; puis je donnai le signal du départ.

Nous étions tous fort bien armés, et chacun de noua portait une gibecière garnie de vivres et de munitions. La bonne humeur était générale.

Fritz, le fusil sous le bras, ouvrait la marche; derrière lui venait la mère conduisant en quelque sorte la vache et Tàne, qui marchaient côte à côte; ce dernier servait de monture au petit François, qui nous égayait de ses propos naïfs. Au troisième rang se trouvaient Jacques et la chèvre, au quatrième Ernest et la brebis. J'étais^ moi, à Tarrière-garde. Nos chiens allaient de ci de là. aboyant, guettant, flairant.

Cette caravane, qui cheminait lentement, avait un aspect vraiment pittoresque. Je ne pus même, en la considérant, m'empêcher de crier à mon fils aîné :

« Eh bien, Fritz, voilà ton projet de Tautre jour qui commence à s'accomplir. C'est ainsi que voyageait notre ancêtre Abraham. Que t'en semble, mon petit patriarche?j>

Ernest répondit pour son frère :

« Moi, papa, je trouve cela charmant, et je ne m'étonne plus qu'il y ait encore des peuples qui vivent de la vie nomade.

— C'est vrai, répliquai-je; mais Dieu veuille toutefois que nous ne soyons pas réduits à mener longtemps cette vie-là. Tu ne tarderais guère à t'en fatiguer, je t'assure. Espérons que ce pèlerinage sera le dernier.

Dieu t'entende! s'écria la mère. J'espère que notre nouvelle demeure nous plaira, et sera assez confortable pour que nous n'éprouvions jamais le besoin de la quitter. En tous cas c'est sur moi que retomberait la responsabilité de la fatigue qui vous serait imposée : car c'est moi qui ai eu l'idée de quitter la tente.

— Partout où tu voudras aller, lui répliquai-je, sois persuadée, chère femme, que nous te suivrons sans nous plaindre; car il est certain que tu n'agiras pas dans un but égoïste. »

Comme nous approchions du pont, la truie, qui avait

d'abord paru peu décidée à nous suivre, nous rejoignit, non sans manifester par des grognements le déplaisir que lui causait cette longue promenade. Il est vrai de dire que nous nous inquiétâmes fort peu de sa mauvaise humeur.

Le passage du ruisseau s'effectua sans accident, mais la riche végétation du sol sur l'autre rive faillit retarder beaucoup notre marche. L'âne et la vache, la chèvre et les brebis, qui depuis longtemps ne s'étaient trouvés à pareille fête ne pouvaient résister à la tentation de se repaître de l'herbe fraîche qu'ils rencontraient. Il fallut, pour les faire avancer, tous les efforts de nos dogues qui aboyaient autour d'eux et les mordillaient aux jambes.

Pour éviter de pareils relards, j'eus l'idée de redescendre le long du ruisseau, afin de trouver, du côté de la mer, le pays découvert, à travers lequel nous cheminerions d'ailleurs plus facilement.

A, peine eûmes-nous fait quelques pas dans cette direction, que nos chiens bondirent dans l'herbe épaisse, en poussant des hurlements, comme s'ils se fussent trouvés aux prises avec un animal féroce.

Fritz, le fusil armé, le doigt sur la détente, s'avança résolûment. Ernest inquiet se rangea près de sa mère, non pas pourtant sans avoir, lui aussi, préparé sod arme. Jacques s'élança intrépidement sur les traces de son frère, gardant son fusil en bandoulière. Je me disposais à le rejoindre pour le protéger en cas de danger, lorsque je l'entendis qui criait à tue-tête :

« Oh, papa! viens vite! accours! Un porc-épic! Un porc-épic monstrueux. »

Je hâtai le pas, et ne tardai pas à voir en effet un porcépic, moins gros cependant que Jacques ne voulait bien le dire. Leschiens faisaient rage autour de ranima! qu'ils ne pouvaient attaquer sans payer chèrement leur témérité. Le porc-épic combattait à sa manière, c'est-à-dire que, le dos tourné â ses adversaires, la tète baissée entre les pattes de devant, il marchait contre eux à reculons en

dressant et en secouanl ses dards, qui, agités de la sorte, produisaient une espèce de cliquetis étrange. Chaque fois que les dogues voulaient se jeter sur lui, il en résultait pour eux un certain nombre de blessures. La gueule ensanglantée, portaient même à leur museau quelques piquants profondément entrés.

Fritz et moi nous guettions le moment où nous pourrions tirer sans risque de blesser nos chiens. Jacques, plus impatient et ne s'expliquant pas notre hésitation, déchargea un des pistolets presque à bout portant sur le porc-épic qui tomba mort.

Fritz ne manqua pas d'éprouver un certain dépit de la victoire de son frère; aussi s'empressa-t-il de s'écrier :

« Imprudent ! tu pouvais non-seulement tuer nos chiens, mais encore nous blesser en tirant d'aussi près.

— Vous blesser! répéta fièrement le petit chasseur; pensez-vous donc, monsieur le fin tireur, que vous soye? seul à savoir manier une arme? »

Voyant que Fritz allait répliquer, je me hâtai d'intervenir : « Il est vrai, dis-je, à mon fils aîné, que ton frère aurait pu agir avec moins de précipitation; mais tu lui en veux surtout de t'avoir enlevé l'occasion de montrer ton adresse. C'est mal, mon enfant. Apprends qu'il faut savoir loyalement applaudir les autres, si l'on veut être, à l'occasion, digne soi-même des applaudissements. Allons, pas de rancune! Ton tour viendra après celui de Jacques. Touchez-vous la main, et qu'il n'y ait plus de querelle entre vous. » ♦

Les deux enfants n'étaient méchants ni l'un ni l'autre; ils se donnèrent une cordiale poignée de main, et l'on ne pensa plus qu'au moyen à prendre pour emporter le gibier, dont je savais que la chair était un excellent manger.

Jacques, avec son irréflexion habituelle, n'avait pas manqué de porter les mains sur l'animal, et par conséquent de se piquer jusqu'au sang.

« Va chercher une corde, lui dis-je, lie les pattes de la

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bôte el vous la porterez, ton frère et toi, à l'aide d'un bàlon que vous tiendrez chacun par un bout. »

Mais, impatient de rnonlrer sa chasse à sa mère cl h ses jeunes frères, Jacques se contenta de nouer son njouchoir autour du cou du porc-épic, qu'il traîna ainsi jusqu'à l'endroit où stationnait la caravane.

«Vois, maman ! cria-î-il en arrivant; vois,ErnesU regarde, petit François, le bel animal que j'ai tuél... Oui, c'est moi qui l'ai tué. Je n'ai pas eu peur de ses cent mille lances; je me suis approché, et d'un coup de pistolet... pan!... il est tombé!.. Ah! je ne l'ai pas manqué. C'est excellent à manger, papa l'a dit. «

La mère félicita son fils de son courage et de son adresse.

Ernest, qui s'était approché, examina le porc-épic très-attentivement avec son sang-froid ordinaire, el remarqua qu'il avait à chaque mâchoire deux longues incisives, dans le genre de celles du lièvre et de l'ccureuil, et des oreilles courtes, arrondies, qui rappelaient de loin celles de l'homme.

Ma femme et moi nous nous étions assis pour retirer du museau des chiens les piquants qui y étaient demeurés.

« Çà, dis-je à Jacques, n'as-tu pas craint que le poicépic te lançât ses dards à travers le corps? Car on dit que ces animaux ont celte faculté.

— Oh! répliqua-t-il, je n'y a\ pas pensé; mais, en tous cas, je me serais bien douté que ce ne pouvait être qu'une fable.

— Tu vois cependant, repris-je, que nos chiens n'ont pas été épargnés?

— C'est vrai ! dit-il ; mais c'est qu'ils se sont jelcs sur l'animal; s'ils se fussent tenus à distance, il est certain qu'ils n'auraient pas eu la moindre blessure.

— Tu as raison, mon enfant, et je suis heureux de voir que tu sais te défier des opinions qui choquent la vraisemblance. Le poi:c-épic n'a nullement la faculté de darder ses piauants: seulement, comme il a dû arriver

Bouvent qu'il en perdît quelques-uns dans un combat pareil à celui qui vient d'avoir lieu , il s'en est suivi le préjugé fort répandu que tu as refusé d'admettre. »

Résolu à emporter le porc-épic, je le tis couvrir d'une épaisse couche d'herbe, je le roulai dans une de nos couvertures, et j'attachai ce paquet sur la croupe de l'àne, derrière le petit François. Puis, nous nous remîmes en route.

Mais bientôt le baudet s'échappa des mains de ma femme, qui le tenait par la bride, et s'élança devant nous en faisant des sauts et en se livrant à une foule d'évolutions grotesques qui nous eussent fort divertis, si nous n'eussions craint pour le petit cavalier qu'il portait.

Fritz courut après lui , .et, aidé de nos chiens qui lui coupèrent le pas, il ne tarda pas à s'en rendre maître.

Cherchant à m'expliquer ce brusque changement dans riiumeur habituellement si pacifique de l'animal, j'inspectai son chargement, et je découvris bientôt que les piquants du porc-épic, traversant l'herbe et la couverture, lui chatouillaient très-désagréablement l'épiderme.

Je plaçai alors la bête morte, non plus sur la croupe de l'âne, mais sur le sac enchanté, en ayant soin de recommander à François de ne pas s'y appuyer.

Fritz, sans doute dans l'intention de prendre sa revanche si l'occasion s'en présentait, s'aventura à quelque distance de la caravane. Toutefois , nous arrivâmes k la Terre promise sans avoir fait aucune autre rencontre.

<( Merveille! s'écria Ernest lorsqu'il aperçut les grands arbrùs vers lesquels nous nous dirigions; quels végétaux gigantesques! La flèche de Strasbourg n'est pas plus haute, et comme ici la nature est riche! Quelle excellente idée a eue notre chère maman de nous fair« quitter le pays désolé où nous étions! »

Puis il me demanda si je savais le nom de ces arures.

« Ces arbres ne sont décrits nulle part et nous sommes sans doute les premiers Européens à les voir, répondis-je. Mais je défie bien l'ours le plus agile de nous

atteindre au sommet de ces énormes troncs dénudés, lorsque nous serons parvenus à nous y établir.

Eh bien, me dit ma femme, que dis-tu de noy arbres?

— Je comprends ton admiration, lui dis-je, et ton cnoix est parfait.

— Ce n'est pas malheureux, me dit-elle en me menaçant du doigt en riant; fi, Tincrédule qui veut voir, pour croire. »

J'acceptai, en souriant, ce reproche amical.

Nous fîmes halte. Notre premier soin fut de décharger les bêtes de somme, que nous laissâmes ensuite paître aux environs, ainsi que les moutons et les chèvres, en ayant pris la précaution de leur entraver les deux pieds de devant. La truie seule fut laissée entièrement maîtresse de ses mouvements.

Nous donnâmes la liberté aux poules et aux pigeons ; les poules se mirent à picorer autour de nous, les pigeons s'envolèrent dans la ramure de nos arbres, d'où lis ne devaient pas manquer de descendre à la première distribution de grains qui serait faite.

Nous nous reposâmes dans l'herbe touffue qui tapissait le sol, et nous tînmes conseil sur les procédés à employer pour construire une maison sur ces arbres géants.

Toutefois, comme il n'était nullement probable que nous pussions nous y installer le même jour, j'avais quelque inquiétude pour les éventualités de la nuit que nous devions forcément passer en rase campagne, exposés à toutes les intempéries et sans défense contre les bêles féroces.

J'appelai Fritz, que je croyais parmi nous , pour lui dire que je voulais absolument tenter sur l'heure l'ascension de l'arbre principal. Il ne répondit pas, mais deux coups de feu consécutifs, tirés à quelque dislance, nous avertirent qu'il ne perdait pas son temps, et nous l'entendîmes crier joyeusement: «Touché! touché! Il y est! »

Bientôt il s'avança , tenant par les pattes de derrière

un magnifique chat-tigre qu'il élevait avec orgueil pour nous le montrer.

« Bravo! maître chasseur, lui dis-je;tu nous as rendu un service signalé en délivrant nos volatiles de ce redoutable voisin, qui ne se fût pas lait faute de les dénicher, quand bien même ils se fussent perchés au sommet de Tarbre. Si tu en vois de pareils rôder aux environs, je t'engage à ne leur point faire de quartier.

— Pourtant, dit Ernest, puisque les animaux ont été créés par Dieu, ils doivent l'avoir été dans un but utile. Je ne m'explique donc pas pourquoi nous devons leur déclarer une guerre aussi acharnée.

— Il serait téméraire, repartis-je, d'interroger Dieu sur les secrets de son œuvre : mais il est permis de hasarder quelques suppositions. Je crois donc que les animaux, qu'à tort sans doute nous appelons nuisibles, ont été créés pour maintenir un certain équilibre parmi les êtTes vivants; mais passons sur ces questions, qu'il est toujours difficile ou pour mieux dire impossible de résoudre, et demandons à Fritz de nous faire savoir où et comment il a découvert cet animal.

— Je l'ai trouvé là tout près, répondit le chasseur; j'apercevais d'ici quelque chose qui bougeait dans le feuillaged'unarbi*e, je me suis approché avec précaution, jusqu'au pied de Ti^^rbre, et d'en bas j'ai fait feu sur la bête qui est tombée à mes pieds. Comme j'allais pour la prendre, elle s'est relevée, alors je l'ai achevée d'un coup de pistolet.

— Tu es heureux, lui dis-je, qu'il ne se soit pas jeté sur toi, alors qu'il n'était que blessé. Car ces animaux-là, bien que de petite taille, sont terribles quand ils défendent leur vie. Je puis t'affirmer cela avec d'autant plus de certitude que je crois reconnaître dans l'individu que tu viens de tuer, non pas le chat-tigre proprement dit, mais le margay, très-commun dans l'Amérique du Sud, où il est connu par sa rapacité et son audace.

— Quoi qu'il en soit, dit Fritz, voyez ce beau pelage à taches noires et brunes sur fond d'orj j'espère que Jac-

ques ne découpera pas la peau de mon margay comme il a fait de celle de mon chacal.

— Sois tranquille, Jacques étant averti, ne le (j'^possédera pas. Mais que penses-tu faire de cette peau?

— G*est h toi que je dois le demander, me repartit le chasseur, je suivrai en cela ton avis. Et d'ailleurs je ne tioM<=i pas essentiellement à remployer pour moi seul.

— Bien répondu, mon fils. En ce cas, si tu m'en crois, comme nous n'avons pas encore besoin de recourir aux fourrures pour nous vôlir, tu façonneras, avec la dépouille du corps et des cuisses, des étuis pour enfermer nos couverts de table, et avec la queue tu te feras une magnifique ceinture de chasse pour porter ton couteau et les pistolets.

— Et moi, père, demanda Jacques à son tour, que ferai-je de la peau de mon porc-épic?

— Quand nous aurons arraché un certain nombre de dards qui nous serviront d'aiguilles, ou de pointes pour des flèches, je crois que nous pourrions faire de la peau entière une sorte de cuirasse, s'adaptant au corps de l'un de nos chiens, pour le rendre redoutable dans les combats contre les animaux féroces.

— Oh! magnifique! magnifique! s'écria Jacques. J'ai hâte de voir Turc ou Bill ainsi harnaché. »

El mon petit étourdi ne me laissa pas de repos jusqu'à ce que j'eusse consenti à lui montrer la manière de dépouiller son porc-épic. Je suspendis l'animal à un arbre par les deux pattes de derrière, et je me mis en devoir de récorcher; ce qui me réussit parfaitement. Fritz, qui m'observait attentivement, en fit autant pour son margay. Les deux peaux furenlclouées Ix un troncd'arbre pour que le grand aii ^es séchât. Une portion de la chair du porcépic fut destinée au repas que la mcre se disposait à préparer, et le reste mis en réserve pour être salé.

Ernest avait recueilli de grosses pierres dont il construisit un foyer, tout en me demandant si les arbres sous lesquels nous nous trouvions n'étaient pas de la

famille des mangliers. Je lui dis que sa supposition me paraissait vraisemblable, mais que je ne pouvais rien alBrmer avant d'avoir consulté la bibliothèque du capipitaine.

« Ah! nos chers livres, dit-il, quand pourrons nous les lire et les relire à notre aise?

— Patience, mon cher enfant, faisons d'abord l'indispensable, un jour viendra où nous les retrouverons avec bonheur. »

François, que la mère avait chargé de quérir du bois mort aux environs, arriva traînant des branchages, et la bouche pleine de fruits qu'il semblait mâcher avidement.

« Petit imprudent ! s'écria la mère, qui s'élança vers l'enfant. Ces fruits que tu dévores avec tant de plaisir peuvent être vénéneux... et te faire mourir. Montre-moi ces fruits.

— Mourir ! répéta avec effroi le gamin, qui s'empressa de rejeter ce qu'il était sur le point d'avaler. Je ne veux pas mourir, mère!.. Non! »

En même temps il laissa tomber les branches qu'il portait, et tira de sa poche deux ou trois petites figues que je lui pris des mains pour les examiner. Je fus vite rassuré; car je ne sache pas qu'il y ait de ligues vénéneuses. Je demandai à François où il les avait trouvées.

« Tout près d'ici, me répondit-il, sous un de ces arbres, où il y en a beaucoup, beaucoup! J'ai cru que je pouvais en manger puisque j'ai vu les poules et la truie s'en régaler à qui mieux mieux.

— Ce n'est pas une garantie suffisante, repris-je; car on voit tel fruit être comestible pour les animaux, qui ne Test pas pour Thomme, et réciproquement. Toutefois, comme la constitution physique du singe est h peu près conforme à celle de l'homme, et que de plus le singe est averti, par un secret instinct, de la nature des aliments, je vous engage tous à consulter le singe lorsque vous trouverez quelque fruit que vous désirerez manger. »

A peine avais-je prononcé ces paroles que déjà François avait couru vers le singe, qui était attaché au pied d'un arbre, et lui avait offert une des figues dont ses poches étaient pleines. Le petit animal, assis sur son derrière, prit le fruit dans ses mains, le regarda, le flaira, et enfin l'entama.

(( Bon! bon!... cria François que rassurait complètement cette expérience, et qui se remplit de nouveau \d bouche de ces figues qu'il trouvait délicieuses.

— Ainsi donc, dit Ernest, ces arbres sont des figuiers?

— Oui, répliquai-je, mais non pas des figuiers nains, comme ceux de nos pays. Ceux-ci appartiennent plutôt, comme tu Tas pensé, aux genres desmangliers, et à l'espèce dite le manglier jaune, qui pousse d'énormes racines en voûtes comme nous le voyons ici. »

Tout en causant ainsi, et pendant que ma femme, aidée de François, était occupée à disposer le couvert, je me mis à fabriquer des aiguilles avec les piquants du porcépic. La pointe se trouvait toute faite naturellement : il ne restait qu'à percer un trou à l'autre extrémité, j'y réussis en me servant d'un long clou que je faisais rougir au feu. En peu de temps, j'eus ainsi confectionné un assortiment d'aiguilles que notre ménagère accepta avec un véritable plaisir.

Les enfants, toujours émerveillés de la hauteur prodigieuse des arbres où nous avions résolu de nous établir, s'éveriuaient à trouver le moyen d'en faire l'ascension. Je fus d'abord aussi embarrassé qu'eux; mais il me vint une idée, dont je différai pourtant l'exécution.

Le repas étant prêt, on fit cercle autour du dîner que ma femme avait préparé; la chair du porc-épic et le bouillon qu'elle avait donné furent trouvés excellents; nous eûmes pour dessert du beurre et du fromage de Hollande.

Ainsi restaurés, je résolus de mettre à profit les heures de jour qui nous restaient encore.

J'engageai ma temme à façonner au plus tôt les cour-

poies qui devaient nous servir à atteler nos bêtes de Bomme aux pièces de bois que nous serions forcément obligés d'aller chercher au rivage pour notre construction : elle se mit sans retard au IravaiU

Je crus devoir, avant toute chose, installer pour la nuit nos hamacs, qui furent suspendus aux racines arquées d'un manglier, et au-dessus desquelles nous tendîmes une toile à voile, rabattue de chaque côté et destinée à nous préserver de la rosée et des moustiques. Cela fait, je me dirigeai avec Fritz et Ernest du côté du rivage pour tâcher de trouver des bouts de bois forts et droits, qui pussent servir d'échelons à l'échelle de corde que j'avais résolu de confectionner. Ernest découvrit, au bord d'un petit marais, une certaine quantité de bambous, à moitié enîouis dans le limon. Nous les dégageâmes, et les ayant coupés avec une hache par tronçons de trois à quatre pieds, nous en fîmes trois paquets, un pour chacun de nous. A quelque distance de l'endroitoù s'étaient trouvés les bambous, et un peu plus avant dans l'intérieur du marais , j'aperçus une touffe épaisse de roseaux vers laquelle je me dirigeai pour en couper quelquesuns dont j'avais l'intention défaire des flèches. Bill, qui marchait à côté de moi, s'élança tout à coup en aboyant, et aussitôt une troupe de flamants magnifiques s'envolèrent avec une extrême rapidité.

Fritz, qui n'était jamais pris au dépourvu par des événements de ce genre, eut le temps de mettre en joue el de tirer avant que ces oiseaux fussent hors de portée. Deux des flamants tombèrent : l'un roide mort; l'autre seulement blessé à l'aile. Ce dernier nous eût probablement échappé si Bill ne se fût précipitée à sa poursuite, et ne l'eût bientôt saisi par une aile. La br'ave chienne le tint de la sorte jusqu'à ce qu'arrivé près d'elle je m'en emparai.

Quand je revins vers les enfants, et que je leur montrai ma capture, ils jetèrent des cris de joie, et me dirent qu'il fallait garder cet oiseau vivant pour tâcher de l'apprivoiser.

« Quel bel effet il fera par son beau plumage rose el blanc, au milieu de nos autres volatiles! n dit Fritz.

Ernest remarqua que le flamant avait les pieds conformés en même temps pour la course comme les cigognes, et pour la natation comme les oies; et il s'étonna que les deux facultés fussent données au même individu.

Je lui appris qu'un certain nombre d'espèces étaient ainsi privilégiées.

Je ne voulus pas que cet incident de chasse m'empêchât de cueillir les roseaux que j'avais convoités. J'allai donc en couper un certain nombre des plus longs, en disant à mes fils que je comptais les utiliser à mesurer exactement la hauteur de l'arbre que nous allions habiter.

« Oh!* oh! firent-ils avec une sorte d'incrédulité, tu pourrais en ajouter beaucoup les uns aux autres pour atteindre seulement la naissance des branches.

— Patience, patience! répliquai-je, souvenez-vous de la leçon que votre mère vous a donnée quand il s'est agi de capturer les poules. Attendez, pour vous prononcer, de savoir comment j'entends m'y prendre. »

Les deux enfants se turent. Alors, chargés de nos paquets de bambous, des roseaux, du flamant mort et du flamant vivant, auquelj'avais lié les pattes, nous retourîiâmes auprès des nôtres.

Jacques et François saluèrent de cris de joie l'arrivée du flamant; mais la mère s'inquiéta en voyant que nous ajoutions une nouvelle bouche inutile au nombre déjà si grand de nos animaux domestiques. Moins prompt h m'alarmer sur un pareil sujet, je m'occupai d'examiner les blessures de l'oiseau. Je vis qu'il avait les deux extrémités des ailes fracturées, l'une par le coup de feu, l'autre parles dents de Bill. Je les pansai toutesles deux avec une espèce d'onguent que je composai de beuri c, de sel et de vin. Ainsi pansé, le flamant fut attaché par la patte, à l'aide d'une corde, à un piquet fiché en tei're près du ruisseau. Livré à lui-même, il mit son bec sous

son aile et s'endormit sur une de ses longues jambes.

Pendant que je procédais à cette cure, les enfants, qui avaient lié bout à bout plusieurs roseaux, les élevaient contre Tun des mangliers pour en mesurer la hauteur ; mais ils n'atteignaient qu'à peine à Tendroit où les racines aériennes se joignent au tronc, et je les entendis de nouveau émettre des doutes sur la réussite du moyen que je ne leur avais cependant pas encore communiqué.

Les laissant direct faire, et souriant, pour ma part, de leur incrédulité, je taillai en pointe par un bout quelques roseaux, que je garnis à l'autre bout de plumes arrachées au flamant mort. Je lestai ces flèches en introduisant du sable dans le creux des roseaux. Puis je m'occupai de faire un arc en recourbant avec une corde un bambou flexible, aminci par les deux extrémités.

Jacques et Fritz , qui ne manquèrent pas de s'apercevoir de la chose, accoururent en criant : « Oh! un arc! un arc! des flèches! Papa, laisse-moi tirer!... Permets que j'essaie.. c tu verras que je serai adroit.

— Un instant, leur dis-je; comme j'ai eu la peine de fabriquer l'arc, je veux avoir l'honneur de l'essayer le premier. D'ailleurs, ne croyez pas que j'aie eu l'intention de m'en servir comme d'un jouet. Non, j'ai eu en vue un but utile, et je ne tarderai guère à vous le prouver. »

Puis, je demandai à ma femme si elle n'aurait pas à mon service un peloton de gros fil.

« Peut-être, répondit-elle avec un sourire; je vais consulter mon sac enchanté. »

Elle mit la main dans son sac, et la retirant, elle me dit :

« En efl'et, voilà, je crois, ce que tu demandes. »

Et comme elle semblait montrer une certaine fierté d'avoir satisfait aussi promptement à ma demande, Jacques se prit à dire :

« Vraiment, le beau mystère, de trouver dans un sac ce qu'on y a mis!

— Le mystère n'est pas grand sans doute, répliquai-je à l'étourdi, mais encore fallait-il avoir un sang-froid dont aucun de nous n'était capable^ dans le moment d'ef*

froi qui précéda notre départ, pour songer à approvisionner ce sac comme ma chèro femme l'a fait de mille choses, oubliés par nous, qui pouvaient nous être utiles à tous. Combien d'insouciants ne voient pas au ^ delà de l'heure présente, et vendent le matin le lit, dont ils ne pensent plus qu'ils auront besoin le soir. »

Jacques était le meilleur garçon du monde, il se jeta dans les bras de sa mère. «Je mériterais, lui-dit-il, d'être cousu dans ton sac et de n'en plus sortir.

— Méchant garçon trop aimé, lui dit sa mère, je ne t'y laisserais pas longtemps, tu le sais bien!

— Et tu aurais grand raison, dis-je en riant, le sac enchanté, risquerait trop si maître Jacques y était enfermé de devenir le sac à malice ! »

Ayant déroulé la majeure partie du peloton, j'attachai le bout du fil à l'une des flèches. Puis , ajustant cette flèche sur l'arc et le bandant, je tirai dans la direction des branches du plus grand manglier. Le trait partit, alla retomber de l'autre côté d'une branche, sur laquelle, par conséquent, le fil se trouva passé.

Il nous fut alors facile, en retirant la flèche jusqu'à la branche, d'obtenir une longueur de fil égale à celle du tronc, afin de savoir quelle dimension il fallait donner à notre échelle.

Nous trouvâmes une cinquantaine de pieds. Je mesurai donc à peu près cent pieds d'une forte corde. Je la partageai eii deux parties que je fis étendre parallèlement •bur le &ol. Je recommandai à Fritz de scier des morceaux de bambou d'environ deux pieds; puis , aidé de Jacques et d'Ernest, je fixai ces échelons aux cordes par des nœuds, et avec des clous qui les empêchaient de glisser.

Fn moins d'une heure et demie l'échelle fut achevée. Pour la hisser, je me servis du même moyen que pour mesurer la hauteur. Une nouvelle flèche fut tirée. Au bout du fil, que je triplai cette fois pour qu'il eût plus de force, fut attachée une corde, et au bout de la corde l'échelle qui bientôt se trouva solidement fixée.

Jacques et Fritz se disputaient à qui monterait le premier. Je donnai la préférence à Jacques, plus léger que son frère, et adroit d'ailleurs comme un mousse. Avant de le laisser monter, je lui recommandai toutefois de ne pas s'aventurer sur un échelon sans en avoir reconnu la parfaite solidité, et de redescendre aussitôt s'il s'apercevrait du moindre danger. Il s'élança, tenant assez peu compte de ma recommandation, et arriva. Dieu merci! sans accident jusque sur la première branche, où il se mit à cheval en criant :

« Victoire! victoire! »

Fritz monta ensuite, et lia mieux encore l'échelle. Cette précaution prise, je me hasardai à mon tour. Arrivé dans l'arbre, j'en inspectai la disposition pour tirer le plan de notre établissement. La nuit venait pendant ce temps; ce fut même au clair de lune que j'attachai à une des branches dominant les premières un gros moufle que j'avais apporté, et qui devait nous servir le lendemain à hisser les pièces de bois de la construction projetée.

Comme je m'apprêtais à descendre, je ne vis auprès de moi ni Fritz ni Ernest. Je pensai qu'ils étaient déjà en bas; mais tout à coup j'entendis dans les hautes ramures de l'arbre deux jeunes voix fraîches qui chantaient en accord un cantique du soir. Je ne voulus pas interrompre ce concert improvisé, car il y avait dans les accents des deux naïfs chanteurs, etsurtout dans la pensée de louer ainsi le Seigneur, quelque chose de doux et de touchant qui me semblait être un présage de bénédiction pour notre nouvelle demeure.

Quand ils eurent fini, ils vinrent me rejoindre, et nous redescendîmes tous trois ensemble.

La mère, qui avait trait la vache et les chèvres, nous offrit une excellente soupe au lait, et des tranches de porc-épic qui restaient du dîner. Le bétail fut attaché tout près de nos hasmacs, sous les racines de notre arbre.

Ernest et François avaient amassé, par mon ordres

une quantité de branches mortes qui devaient me servir k entretenir pendant toute la nuit un feu pour éloigner les animaux férores.

La prière ayant été faite en commun, ma femme et les enfants ne tardèrent pas à s'endormir dans les hamacs que nous avions suspendus aux racines. Quant à moi, je ne me couchai pas, résolu que j'étais à veiller attentivement auprès du feu que j'alimentais.

Pendant la première moitié de la nuit, je fus tenu parfaitement éveillé par l'inquiétude que me causait le moindre bruit que j'entendais aux alentours. 11 suffisait du murmure du vent dans les feuilles pour m'alarmer. — Mais peu à peu je me sentis invinciblement engourdi par la fatigue, et vers le matin le sommeil me gagna. Je m'endormis si profondément que, lorsque je m'éveillai, toute la famille était déjà sur pied.

Aussitôt après le déjeuner, ma femme commanda à Jacques et à Ernest de mettre à l'âne et à la vache les harnais qu'elle avait confectionnés la veille; puis, avec ses trois plus jeunes fils, elle se disposait à se rendre au rivage, afin d'opérer le charroi des bois dont nous avions besoin pour notre construction aérienne; ils durent faire plusieurs voyages consécutifs. Je m'inquiélais de la voir se livrer à tant de travaux qui ne lui étaient pas habituels.

« Ne t'inquiète pas! me dit-elle. Cette vie de fermière me convient plus que tu ne penses. Je trouve bon, et je trouve juste aussi que nous n'ayons d'aises que celle»

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