SECOND VOYAGE AU VAISSEAU
Le lendemain, de irès-bonne heure, j'appelai Frilz, : qui j'appris qu'il nraccompagnerail dans un second voyage au vaisseau. Ma femme, qui m'entendit, se récria, ainsi que je l'avais prévu, sur les nouveaux dangers que nous allions courir. Je fis un nouvel appel à sa raison pour lui démontrer qu'il serait vraiment coupable à nous d'abandonner, faute de résolution, les mille objets utiles que pouvait encore renfermer le vaisseau naufragé,
Je descendis ensuite de l'arbre, et m'occupai de dépouiller le kanguroo de sa jolie fourrure grise. La chair fut partagée en deux portions : l^ine devait être mangée immédiatement, l'autre était destinée à être salée comme provision.
Puis nous déjeunâmes, et après le repas je dis à Fritz de garnir nos gibecières et nos gourdes, et de rassembler les armes que nous devions prendre avec nous. Au moment de partir, j'appelai Jacques et Ernest, à qui je voulais donner quelques ordres pour l'emploi du temps pendant notre absence. Comme ils ne répondaient ni l'un ni l'autre, je demandai à nia femme si elle savait ce qu'ils pouvaient elre devenus. Elle me répondit qu'ils étaient allés probablement déracin'^T des pommes de terre, ainsi qu'elle avait cru leur cl entendre manifester l'intention. Je fus tranquillisé en remarquant qu'ils avaient emmené Turc avec eux. — Nous pariîmcs donc sans les attendre, laissant Dill à Falkenhorst.
Comme nous arrivions au pont du C/mca/, nous ciilciidîmes tout à coup des r.ris et des rires à quelque distance de nous, et bientôt nous vîmes sortir de derrière un buisson Ernest et Jacques^ aui paraissaient se di-
verlir fort du petit tour qu'ils nous avaient joué. Je les grondai sévèrement de s'être ainsi éloignés sans nous prévenir. Ils m'avouèrent qu'ils n'avaient agi de la sorte que dans Pespoir que je les emmènerais au vaisseau. Je leur fis comprendre que la cliose était impossible, d'abord parce que leur mère serait inquiète si elle ne les voyait pas revenir, ensuite parce que leur présence dans le bateau de cuves serait beaucoup plus embarrassante qu'utile; puis, je les renvoyai, en les charj^eant de dire à leur mère qu'au lieu d6 revenir le soir, nous pourrions bien être obligés de passer la nuit au vaisseau. Je n'avais pu me résoudre à apprendre moi-même à mon excellente femme celte détermination en la quittant.
« Tâchez, leur dis-je, d'être rentrés avant midi, » et j'ajoutai en m'adressant à Frilz : « Pour que tes frères ne puissent dire qu'ils ignoraient Theure, donne ta montre à Ernest, tu en prendras une autre sur le vaisseau, et tu en rapporteras aussi une pour Jacques. »
Les deux jeunes garçons reprirent sans trop se faire prier la route de Falkenhorst. Bientôt après, nous voguions dans notre bateau de cuves, emportés par le. courant qui nous conduisit promptement et sans accident jusqu'au vaisseau échoué. Mon premier soin fut de chercher des matériaux pour construire, selon un plan dont Ernest avait eu l'idée la veilld,.un radeau pouvant porter iwie charge beaucoup plus lourde que noire bateau de cuves.
Il y avait, dans l'entre-pont, une grande quantité de tonnes à eau, vides. Nous en choisîmes douze, que nous' liâmes entre elles par des soliveaux solidement cloués; puis, sur l'ensemble je posai un plancher, bordé d'un garde-fou haut de deux pieds environ.
Ce travail nous prit une grande partie de la journée. Quand nous l'eûmes achevé, la nuit étart trop proche pour que nous pussions espérer de retourner à terre avec noire nouvelle embarcation convenablement chargée.
Nous étant donc bornés à faire une sorte d'inspection générale du vaisseau, pour inventorier les objets que
LE ROBINSON SUISSE IJIS
nous jugions dignes d'être emportés, je me retirai avec Fritz dans la cabine du capitaine. Après un frugal repas, le sommeil réparateur vint nous trouver sur d'excellents matelas.
Le lendemain, au point du jour, nous étions debout, frais et dispos, et il s'agissait de charger nos deux bateaux.
La chambre où nous avions couché fut la première visitée; notre seconde visite fat pour celle que nous avions habitée en famille pendant la traversée, j'en tirai tout ce qui avait pour nous un intérêt de souvenir ou d'utilité. Les autres cabines eurent ensuite leur tour, les serrures, les verrous, les garnitures de fenêtres, les fenêtres elles-mêmes, et jusqu'aux portes en furent bientôt enlevés. Deux malles abondamment pourvues tirent partie du butin ; mais, ce qui me causa une joie véritable, ce fut la trouvaille des caisses du charpentier et de l'arquebusier. Un coffre où se trouvaient des montres d'or et d'argent, des tabatières, des bagues, nous éblouit un instant; mais notre attention fut bien autrement fixée par des sacs remplis d'avoine, de pois, de maïs, par des arbres à fruit européens que l'on avait soigneusement enveloppés pour les planter sur un autre continent. Je revis avec attendrissement ces productions de ma chère patrie, des poiriers, des cerisiers, des ceps de vigne, et me promis d'essayer de les acclimater dans rotre île. Quelle ne fut pas notre joie de trouver, en outre, des barres de fer, des roues, des pioches, des bêches, et surtout un moulin à bras. Rien de ce qui pouvait être utile à une colonie naissante n'avait été oublié dans le chargement du vaisseau qui devait nous conduire dans un autre monde. Nous ne pouvions tout emporter. Aussi une cassette pleine de piastres atlira-t-elle à peine nos regards. Qu'étaient pour nous ces valeurs conventionnelles à côté des objets d'utilité pratique? Dans la caisse à bijoux nous n'avions pris que deux montres, que Fritz avait promises à ses frères. Fritz me demanda de lui laisser emporter un filet à poissons, une
paire de harpons, et un dévidoir à cordage qu'il trouva par hasard.
Notre chargement nous prit une demi-journée; enfin, !e moment du départ arriva. Ce ne fut pas sans peine que nous pûmes démarrer nos deux bateaux, que nous avions liés côte à côte et qui étaient passablement surchargés. Heureusement, un vent favorable prenant dans la voile, que j'avais larguée, nous vint en aide.
J'étais au gouvernail , la voile déployée m'empêchait de voir ce que faisait Fritz sur l'avant du bateau de cuves, quand, tout à coup, j'entendis le sifflement du dévidoir.
« Au nom du ciel! Fritz, m'écriai-je, qu'as-tu fait? ))
Mais le jeune homme criait, transporté de joie : « Touchée! elle ne nous échappera pas! )> Il s'agissait d'une énorme tortue que mon fils avait aperçue dormant à fleur d'eau, et qu'il avait bravement et adroitement harponnée. L'animal, frappé au cou, entraînait notre bâtiment avec une rapidité cflVayante. Je carguai à la hâte notre voile, et me précipitai vers la proue pour couper la corde du harpon; mais Fritz me supplia de ne pas le forcer à laisser échapper une aussi belle proie, en m'assurant qu'il couperait la corde s'il voyait que nous fussions en danger.
Ainsi conduits par l'animal, nous avancions avec une effrayante vitesse; j'avais grand'peine à manœuvrer le gouvernail pour éviter les soubresauts que ce singulier remorqueur imprimait au bateau. Bientôt, voyant que la tortue se dirigeait vers la haute mer, je relevai notre voile. Le vent soufflait vers la côte, aussi l'animal, trouvant la résistance trop grande, changea de direction et nagea vers la terre. Nous touchâmes enfin le fond à une portée de fusil de la côte, en face de Falkenhorst. Je sautai dans l'eau, afin d'achever à coups de hache la tortue, elle avait donné sur le sable, où je la trouvai comme échouée. Au premier coup, la tête se sépara du corps. Fritz, heureux et fier, avait tiré un coup
de feu pour avertir les nôtres, que nous vîmes bientôt ar-courir.
Avec quels transports, avec quelles caresses nous fûmes reçus! Ma femme me gronda doucement sur ma longue absence; puis Fritz raconla Thistoii'e de sa tortue. La mère frémissait du danger que nous avions couru, et chacun s'étonnait de l'adresse avec laquelle Fritz avait su frapper la bete juste dans la partie du cou qui, pendant le sommeil de l'animal, se trouve entièrement hors de la carapace.
Mes deux plus jeunes fils s'étaient rendus à Falkenhorst pour en ramener nos bêtes de somme, attelées à la claie, sur laquelle furent placés nos matelas et la tortue, qui pesait au moins trois quintaux; il fallut nos forces réunies pour la soulever. Le reste de la cargaison fut porté sur le rivage, hors de l'atteinte de la mer, et nos embarcations furent ancrées au moyen de masses de plomb enfoncées dans le sable. Pendant le trajet pour retourner à Falkenhorst, les enfants nous accablèrent de questions. La cassette, dont Fritz avait parlé, excitait surtout leur curiosité. Jacques réclamait une montre, le petit François une bourse pleine de piastres.
(( Aurais-tu l'intention de les semer, mon petit bonhomme? lui demandai-je en riant.
— Non, papa, répliqua-t-il, jeles garderais pour acheer du pain d'épice à la foire prochaine, quand les marchands seront venus. »
Cette naïveté nous fit rire de bon cœur.
Arrivé à Falkenhorst, je me mis aussitôt en devoir de dépouiller la tortue de son écaille. Je découpai des morceaux de chair, que je conseillai à ma femme de faire griller pour notre repas.
« Laisse-moi auparavant enlever cette partie verdâlre qui pend de chaque côté, me dit-elle.
— - Non, ma chère amie, lui répliquai-je, car c'est la graisse, qui est la partie la plus savoureuse de TanimaU
— Cher petit père, dit Jacques, veux-tu me doni>er récaille?
Chacun des autres enfants la réclama en même temps* Je leur fis observer qu'elle appartenait de droit à Fritz.
Curieux, cependant, de savoir à quoi chacun d'eux l'emploierait s'il l'avait en sa possession, je m'adressai d'abord à Jacques.
Il déclara qu'il en ferait une élégante petite nacelle pour se promener sur le ruisseau.
Ernest, pensant tout d'abord à sa propre conservation, dit q^i'il s'en servirait comme d'un bouclier pour se défendre contre les sauvages.
Le petit François rêvait à la construction d'une jolie petite cabane dont l'écaillé formerait le toit.
Fritz seul n'avait point encore donné son avis.
« Eh bien , mon cher Fritz, lui dis-je, à quoi penses-tu utiliser ta carapace?
— Moi, père, répondit-il, j'en ferai un bassin que je me propose de placer près du ruisseau , et où maman aura toujours de l'eau fraîche à sa disposition.
— A la bonne heure! m'écriai-je, voilà un projet d'une utilité générale, et qui doit être exécuté aussitôt que nous aurons de la terre glaise.
— De la terre glaise ! s'écria Jacques, j'en ai fait ce matin un gros tas sous les racines d'un arbre voisin.
— Tant mieux, dis-je, mais où l'as-tu prise?
— 11 l'a rapportée de la coljine, se hâta de répondre ma femme, et il avait même sali ses habits à ce point que j'ai été obligée de faire une lessive complète.
— Ce n'est pas ma faute, mère, répliqua l'étourdi; le sol était si glissant que je suis tombé, et c'est même à ma chute que je dois la découverte de ia terre glaise.
— C'est une autre affaire, dit la mère; à t'entendre ce matin, j'aurais cru que tu la devais moins au hasard qu'à tes recherches expresses.
— Quand le bassin sera installé, dit Efnest en prenant son petit air doctoral, je veux y tremper des racines qu8 j'ai trouvées aujourd'hui, et qui me paraissent être une espJice de rave ou de raifort. La plante ressemble plus
à un arbuste qu'à une herbe; je n'ai pas osé la goûter, bien que notre truie en eût mangé sans difficulté.
— Tu as agi avec prudence, mon fils. Je ne saurais trop vous répéter à tous que tel aliment qui est nuisible k l'homme peut convenir à certains animaux. Montremoi ces racines et dis-moi comment tu les as eues.
— Comme je rôdais aux alentours, répondit-il, je vis la truie qui fouillait le sol prtîs d'un buisson ; je me suis approché et je Tai trouvée en train de dévorer de grosses racines dont je me suis emparé et que je vais t'aller chercher. »
Quand je les eus examinées attentivement, « si je ne me trompe, lui dis-je, tu as fait là une précieuse trouvaille, qui, jointe à celle des pommes de terre, pourrait nous préserver à jamais de ia famine. Je crois reconnaître dans ces racines celles du manioc avec lesquelles, dans les Indes occidentales, on fait une espace de pain, nommé cassave. Mais, pour être employées à cet usage, il faut que oes racines subissent une préparation qui leur enlève la substance vénéneuse qu'elles renfer ment. »
Cette conversation ne nous empêchait pas de travailler au déchargement du traîneau.
Je me remis en route avec mes enfants pour aller chercher une deuxième charge avant la tombée de la nuit. La mère resta, en compagnie de, François, qui ne dédaignait pas le rôle d^ marmiton, dans lequel il avait toujours quelque petite aubaine, pour préparer le souper. Je leur dis que, pour prix de nos fatigues, nous com.plions qu'ils allaient nous traiter royalement, grâce à la chair de tortue.
Pendant le trajet, Fritz me demanda si notre tortue n'était pas de l'espèce précieuse dont l'écaillé sert à faire des tabatières et des objets d'art, et si ce ne serait pas dommage de l'employer à un bassin.
Je lui appris alors que la tortue dont il voulait parler se nomme caret, que sa chair n'est point bonne à manger; et je lui fis part de que je savais des moyens
qu'on emploie pour enlever la partie supérieure de récaille, qui est transparente et qui reçoit un magnifique poli.
Arrivés près du radeau, la claie fut chargée d'une foule d'objets, entre autres du moulin à bras qui me sembla, à cause de la découverte du manioc, de la plus grande utilité.
Quand nous arrivâmes à Falkenhorst, je vis ma femme venir au-devant de moi en souriant.
« Tu as eu deux jours de pénible travail, me dit-elle; je veux, pour te fortifier, l'offrir une boisson que tu ne pensais pas trouver ici; viens voir où se trouve cette source bienfaisante. »
Je suivis ma femme et j'aperçus, au pied d'un petit figuier, un tanneau à demi enfoncé dans la terre et recouvert de branches touffues.
« J'ai péché cela aujourd'hui le long du rivage, dit-elle. Ernest pense que c'est du vin des Canaries; je souhaite pour toi qu'il ait raison. »
Je fis un trou au tonneau et, au moyen d'un Chalumeau de paille, je reconnus qu'Ernest ne s'était pas trompé. Aussitôt une douce chaleur pénétra tout mon être.
Pendant que je remerciais ma femme, les enfants m'entourèrent, me priant de leur laisser goûter ce précieux nectar. Je le leur permis; mais ils se montrèrent si avides, que je fus obligé de supprimer le jeu du chalumeau, auquel ils prenaient un goût trop vif. Je crus devoir les gronder. J'avais peur que ce vin trop généreux ne leur montât à la tête.
A cette réprimande, ils se retirèrent confus ; je les tirai de leur confusion en leur ordonnant de m'aider h hisser sur l'arbre, à l'aide de poulies, les matelas que nous avions rapportés du vaisseau.
Cette besogne achevée, ma femme nous invita à venir souper. La tortue de Fritz, bien accommodée, fut fêlée par tous, u C'est bien vilam cette grosse bête-la, disait le petit François en s'étendant sur son matelas.
et se frottant les yeux, mais c'est joliment bon, hein, Jacques ? »
Jacques dormait déjù ; nos matelas produisaient leur effet.