TROISIÈME VOYAGE AU VAISSEAU. — LES PINGOUINS
Les deux embarcations que nous avions simplemenl amarrées à la côte me causant quelque inquiétude^ je ma levai avant le jour afin d'aller les visiter. Toute ma famille dormait du plus profond sommeil. Je descendis doucement de l'arbre, et trouvai les dogues fort bien réveillés, qui se mirent à gambader autour de moi, à me fêter, comme s'ils eussent compris que j'avais décidé de faire une excursion. Le coq et les poules, battant joyeusement des ailes, quittaient leur perciioir. Les chèvres broutaient déjà l'herbe fraîche. L'àne, que j'avais résolu d'emmener, était nonchalamment étendu. A son grand déplaisir, je le fis lever et je l'attelai seul à la claie, ne voulant pas fatiguer la vache avant qu'elle eût donné son lait; et, accompagné des deux chiens, je me dirigeai vers la côte.
Je trouvai en bon état mes deux embarcations laissées à sec par la marée qui était basse en ce moment. Je chargeai modérément notre baudet, afin de ménager ses forces, qui devaient être encore utilisées dans la journée, et afin d'être plus tôt de retour à Falkenhorst. Quel fut mon élonnement, en arrivant auprès de l'arbre, de ne trouver encore personne sur pied, quoique le soleil fût déjà haut ! Je me mis à frapper avec un bâton sur des ustensiles de cuivre et à produire, par consér quent, un tintamarre capable de faire croire à une invasion de sauvages.
Bientôt je vis paraître sur la galerie de l'arbre la tête de ma femme, qui semblait toute confuse de s'être oubliée ainsi. Comme je montais auprès d'elle:
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« C'est, dil-elle, la puissance magique des matelas qui m'a retenue si longtemps. Nos pauvres enfants l'éprouvent aussi, car ils peuvent à peine ouvrir les yeux. »
En effet les petits dormeurs bâillaient, s'éliraient, et ce paraissaient guère disposés à quitter le lit.
« Debout! debout! criai-je d'une voix forte. Pas de paresse, chers petits! »
Fritz se leva le premier. Ernest vint après tous les autres, et son air disait assez combien il regrettait sa couche.
« Est-il possible, lui dis-je, que tu sois paresseux à ce point de le laisser devancer par le petit François?
— Oh! fit-il en levant ses bras engourdis, c'est si agréable de se rendormir quand on a été éveillé! Je voudrais qu'on m'éveillât tous les matins deux heures avant le jour pour éprouver la douce sensation de me laisser aller de nouveau au sommeil.
— Quel raffinement de paresse! m'écriai-je. Si lu t'abandonnes ainsi à l'indolence, mon pauvre enfant, lu deviendras un homme sans force et sans courage, n
Comme je le vis faire un effort sur lui-même pour secouer un reste d'engourdissement, je n'en dis pas davantage.
Dès que lout le monde fut réuni, ce fut un concert sur la vertu des matelas; décidément les hamacs avaient to^^t. On déjeuna à la hâte, et après le déjeuner nous nous rendîmes au rivage afin d'achever le charroi des objels que nous y avions laissés.
Deux voyages furent faits en très-peu de temps, et comme je vis que la marée montante commençait à atteindre nos bâtiments, je résolus d'en profiler pour conduire nos embarcations dans la baie de la Délivrance, oii elles seraient bien mieux en sûreté que sur la plage de Falkenhorst.
Je renvoyai ma femme et ses trois jeunes fils et j'attendis avec Fritz, dans notre bateau de cuves, que l'eau l'eût mis entièrement à flot.
Cependant maître Jacques, qui s'était attardé sur le
rivage, nous regardait d'un œil d'envie ; je niis le comble à ses désirs en le prenant avec nous.
Bientôt les vagues nous soulevèrent, et me laissant séduire par le beau temps, au lieu de diriger l'embarcation vers la baie de la Délivrance, je cinglai encore une fois vers le navire. Mais lorsque nous y arrivâmes, il était trop tard pour entreprendre un chargement important ou volumineux.
Nous parcourûmes néanmoins le vaisseau dans toutes les directions, afin de réunir quelques objets et de ne pas nous en retourner à vide.
Bientôt je vis revenir Jacques, traînant une brouette, et se réjouissant de pouvoir à Tavenir transporter sans fatigue d'assez lourds fardeaux.
Fritz m'apprit qu'il avait découvert, enfermée dans une cloison de planches, une pinasse démontée (1) avec tous ses agrès et même deux petits canons.
Cette nouvelle me causa une vive joie ; j'abandonnai tout pour m'assurer de la vérité du fait. Fritz ne s'était pas trompé; mais je vis aussi que nous aurions un travail immense à faire pour mettre cette embarcation à la mer.
Cette rude besogne fut donc renvoyée à un autre jour; il fallut se contenter pour le moment d'emporter quelques ustensiles de ménage, tels que chaudières, plats de fer, assiettes, verres, etc., etc. Je joignis à ces objets un certain nombre de râpes à tabac, une meule, un nouveau baril de poudre, un autre de pierres à fusil. Nonseulement la brouette de Jacques ne fut point oubliée, mais nous en prîmes plusieurs autres dont la découverte nous fut fort agréable. Il nous fallut embarquer tout cela à la hâte, afin de n'être pas surpris au retour par le vent de terre qui s'élevait chaque soir.
Pendant que nous ramions vers la côte, nous aperçûmes debout sur le rivage une troupe de petites créatures qu'on aurait dites vêtues de blanc, qui paraissaient
(!) Espèce de petit navire avec une poupe carrée.
nous regarder avec curiosité et qui parfois même sem« blaient nous tendre fraternellement les bras.
« Serions nous dans le pays des Pygmées? dis-je à lacques en riant.
— Ou dans celui des Lilliputiens ! s'écria Jacques.
— Je crois, dit Fritz, que nous avons tout bonnement devant nous un régiment d^oiseaux, car j'aperçois leur bec, et ce que nous avons pris pour des bras, n'est sans doute autre chose que leurs ailes.
— Tu as raison, mon enfant; ces prétendus êtres fantastiques sont des pingouins ou manchots. Ces oiseaux nagent fort bien, mais la nature leur a donné des ailes si courtes, comparativement à la grosseur de leur corps, et des pattes si mal conformées pour la marche, qu'il est presque toujours facile de les approcher, quand on les surprend à terre. D'ailleurs ils sont d'une indolence telle, que môme à l'approche des hommes ils se dérangent à peine. »
Quand nous ne fûmes qu'à quelques brasses du rivage, Jacques sauta tout à coup dans l'eau, armé d'une de nos rames, et avant que les pingouins se fussent émus de son arrivée, il en avait atteint et renversé plusieurs. Les autres, trouvant qu'on les saluait un peu trop brutalement, plongèrent tous à la fois comme à un commandement, et disparurent.
Ceux qui n'étaient qu'étourdis par l'agression de Jacques furent liés et déposés par nous sur le rivage.
L'heure était trop avancée pour que nous pussions entreprendre le déchargement de nos bateaux. Nous mîmes seulement sur des brouettes les pingouins et les râpes à tabac, quelques ustensiles de cuisine, et ce fut presque en courant que nous regagnâmes Falkenhorst, où, comme toujours, notre arrivée causa la joie la plus vive. Nos dogues nous annoncèrent parleurs aboiements. La mère fut ravie de la découverte des brouettes, dont le chargement fut curieusement passé en revue. Les râpes à tabac excitèrent quelques petits sourires moqueurs que je feignis de ne pas remarquer ; puis chacun
LE RODIINSOIV SUISSa
examina avec surprise les pingouins, dont plusieurs avaient déjà repris leurs sens. Je les fis lier à nos canards et à nos oies pour les habituer à la vie de basse-cour.
Notre vigilante ménagère me montra, à son tour ,une bonne provision de pommes de terre et de racines de manioc, qui avait été ramassée pendant mon absence. Puis, le petit François me dit d'un air de mystère :
« Père, comme tu serais surpris si nous récoltions bientôt du maïs, des courges, des melons et de Tavoine' Maman en a planté beaucoup là-bas.
— Petit bavard ! s'écria ma femme, pourquoi m*as-lu trahie? Je me faisais tant de joie de surprendre ton père î
— Je te remercie de ton attention, ma chère amie, lui dis-je en Tembrassant, mais où as-tu trouvé toutes ces semences?
— Encore mon sac encnanier » répondit-elle en souriant et en regardant ses fils qui, cette fois, ne s'avisèrent plus de contester le mérite de la prévoyance maternelle. « Vous voyant constamment occupés de vos éternels voyages au vaisseau, j'ai pensé que vous n'auriez pas le temps de créer un jardin potager. C'est pourquoi Je me suis mise à la besogne. J'ai choisi pour cela le champ des pommes de terre, et il m'a suffi, pour opérer la transformation, de substituer à chaque plante que nous arrachions quelques-unes des graines que j'avais, w
Je la félicitai de cette excellente idée, et Fritz crut lui faire grand plaisir en s'empressant de lui annoncer la découverte de la pinasse. Mais nos voyages en mer causaient à ma chère, femme de trop réelles alarmes pour qu'elle pût se réjouir à l'idée que nous aurions un moyen de plus d'en tenter de nouveaux.
Toutefois elle se rendit un peu quand je lui eus démontré que, puisque ces voyages devaient être faits, il y avait pour nous moins de danger à courir en les faisant sur un véritable navire que sur nos méchants bateaux de cuves.
La nuit étant venue; je donnai le signal de la retraite
en disant à mes fils qu'ils se tinssent prêts à apprendre le lendemain un métier nouveau.