‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 14 sur 30 · LÀ BOULANGERIE · texte numérisé non relu

LÀ BOULANGERIE

Dès qu'ils furent réveillés, les enfants, intrigués par mes dernières paroles de la veille, s'empressèrent de me demander quel était le nouveau métier que j'avais promis de leur enseigner.

« Le métier de boulanger, leur répondis-je.

— Mais, s'écria Jacques, nous n'avons ni four, ni farine !

— Nous tirerons, leur dis-je, la farine de nos racines de manioc; quant au four, nous le remplacenoBS par des plaques de fer que nous avons prises hier sur le navire. »

Comme leurs regards étonnés semblaient me demander de plus amples détails, je leur expliquai les propriétés des racines de manioc et l'usage qu'en font les peuples sauvages. Je priai ensuite ma femme de me confectionner un sac avec de la toile à voile, pendant que chacun de mes fils, muni d'une râpe à tabac, attendait mes ordres pour entrer en fonctions. Nos racines avaient été soigneusement lavées; j'en distribuai plusieurs aux garçons et je leur montrai à les râper. Us se mirent à l'œuvre avec ardeur, non sans rire beaucoup de leur nouvelle occupation, et bientôt nous eûmes une bonne quantité de farine qui ressemblait assez de la sciure de bois mouillée.

« Nous voilà en possession d'un magnifique ulat de son, disait Ernesten riant, mais sans interrompre son travail.

— C'est la première fois que j'entends dire qu'on puisse faire du pain avec des raves, » reprenait Jacques.

LE ROBINSON SUISSE iTl

Ma femme elle-même semblait peu confiante dans mon talent de boulanger; aussi avait-elle eu soin, après avoir terminé le sac que je lui avais demandé, de mettre cuire une provision de pommes de terre, dans le cas où mon essai ne réussirait pas. Mais je ne me laissai pas déconcerter.

« Cessez vos plaisanteries, messieurs, dis-je aux petits moqueurs, car vous ne tarderez pas à rendre justice au manioc. 11 constitue la principale nourriturede plusieurs peuplades du nouveau monde; il est même des Européens qui le préfèrent au pain de froment. Cependant je ne vous promets point pour aujourd'hui des gâteaux bien l<jvés; mais je vous donnerai toutefois des échantillons qui nous permettront d'apprécier la valeur nutritive du manioc, si toutefois Tespèce que nous avons est bonne.

— 11 y a donc plusieurs espèces de manioc? demanda Ernest.

— On en compte trois, répondis-je. Les deux premières, mangées crues, sont très-nuisibles; la troisième est tout à fait inoffensive. Mais les deux autres sont préférées, car elles produisent davantage et mûrissent plus promptement.

— Comment! s'écria Jacques, on préfère la plante vénéneuse à la plante saine; mais c'est de la folie. Pour moi, je te remercie d'avance de tes gâteaux empoisonnés.

— Rassure-toi, petit poltron, lui dis-je, car il suffit de presser fortement notre farine avant de nous en servir pour n'avoir rien à craindre.

— Pourquoi la presser? demanda Ernest.

— Pour la débarrasser du poison qui ne se trouve que dans le suc; une fois ce suc extrait, il ne reste qu'une nourriture des plus saines et des plus estimées. Cependant, par surcroît de précaution, nous ne goûterons nos gâteaux qu'^après en avoir fait l'essai sur le singe et les poules.

— Mais, s'écria vivement Jacques, je ne désire pas

du tout que notre pauvre Knips soit empoisonné!

— Ne crains rien, lui dis-je; ce ne sera pas la première fois que ton singe usera pour nous de Tinstinct particulier dont la nature Ta doué, et je puis l'affirmer que si l'aliment que nous lui donnerons renferme quelque poison, il refusera d'y toucher, ou tout au moins le rejettera dès la première bouchée. »

Jacques, rassuré par mes paroles, reprit sa râpe qu'il avait laissé tomber et se remit à la besogne. Bientôt je jugeai que notre provision était suffisante. Cette farine humide fut mise dans le sac de toile que ma femme avait cousu et nous le liâmes fortement dans le haut. Pour procéder à la pression, j'établis quelques planches au-dessous d'une des racines de l'arbre. Le sac de farine, placé sur ce plancher, fut recouvert d'une autre planche sur laquelle je mis un levier, dont l'une des extrémités passait sous la racine, et je suspendais à l'autre bout des pierres, des morceaux de fer et autres objets très-lourds. Bientôt nous vîmes suinter du sac un jus abondant. Les jeunes gens étaient émerveillés du bon résultat de mon invention.

Quand le jus eut cessé de couler, mes enfants me pressèrent de commencer à faire le pain.

Je diminuai un peu leur ardeur en leur disant que nous ne pétririons ce jour-là qu'un gâteau d'épreuve pour les animaux.

J'étendis la farine au soleil pour la faire sécher; j'en pris ensuite une petite quantité, que je délayai avec de l'eau et que je pétris soigneusement; puis je donnai à la pâte la forme d'une galette que je plaçai sur une de nos plaques de fer au-dessus d'un feu ardent. En peu de temps nous eûmes un gâteau don\ l'odeur et la couleur nous promettaient un vrai régal. Il fallut toute la force de mon autorité pour empêcher mes jeunes fils d'y mettre la dent.

« Comme cela sent bon ! disait Ernest ; quel dommage de ne pouvoir y toucher dès aujourd'hui !

— Oh, père, un petit morceau! s'écria Jacques.

— Bîen petit, ajouta François en montrant son petil doigt.

— Petits gourmands, leur dis-je, le poison ne vous effraye donc plus maintenant? Je crois que nous pourrions tenter Texpérience sans danger; mais pourtant il est plus prudent d'attendre là-dessus l'avis de maître Knips. ))

Quand le gâteau fut refroidi, je Témiettal devait le singe et les poules, et je vis avec plaisir qu'ils le dévoraient avidement. Cependant je remis à plus lard d'en faire l'essai pour nous-mêmes. Un bon dîner de pommes de terre apaisa l'appétit des jeunes gens, singulièrement éveillé par la bonne odeur et la jolie couleur du gâteau.

Pendant le repas, la conversation roula naturellement sur la nouvelle découverte. J'appris à mes enfants que le pain de manioc s'appelle vulgairement cassave. J'entrai dans de longues explications sur les poisons, en tâchant de rendre mon cours de toxicologie aussi simple que possible. Je les mis en garde contre le fruit du mancenillier, qui pouvait se trouver sur cette côte. Je leleurdépeignis, afin qu'ils ne se laissassent pas tenter par l'aspect attrayant de ce fruit dangereux. Pour la centième fois, enfin, je terminai mes exhortations en leur recommandant de ne manger rien qui leur fût inconnu.

Après dîner, nous allâmes visiter nos poules. A notre grande joie, elles se portaient bien, et les gambades de maître Knips à notre approche nous prouvèrent que sa santé n'avait subi aucune altération. Je commandai alors de se mettre aux travaux de boulangerie. « A Tœuvrel m'écriai-je, et du courage! » Je distribuai à chacun les ustensiles dont il avait besoin. Mes fils bondissaient de joie. En un. instant les brasiers furent allumés» les pétrins établis. Les gâteaux pétris en grand nombre dans les formes les plus variées, car de tout l'enfance fait un jeu, furent rangés sur les plaques de fer, puis retirés du feu, lorsqu'ils nous parurent cuits à point : et

nos poules se portant toujours à merveille, chacun se mil à mordre dans le pain qu'il avait fabriqué. Il fut trouvé excellent, surtout émietté dans du lait. Jamais, depuis que nous étions sur cette côte, nous n'avions fait un repas aussi friand. Nos animaux s'accommodèrent parfaitement de plusieurs gâteaux brûlés ou mal réussis.

Le reste de la journée fut employé à transporter sur nos brouettes quelques objets que nous avions laissés sur le bateau.

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