LA PINASSE
La pinasse m'occupait sérieusement, et je ne renonçais point au projet de nous en emparer. Quoique nia femme s'alarmât toujours de nos voyages sur mer, je parvins à obtenir qu'elle me laissât emmener, pour une fois, mes trois fils aînés au vaisseau, car il me fallait beaucoup de bras pour l'entreprise que je méditais. Après lui avoir promis de revenirle soir même, et nous être munis d'une ample provision de manioc, de pommes de terre cuites et de nos corsets de liège qui devaient, en cas d'événement fâcheux, nous soutenir sur l'eau, nous partîmes.
Aussitôt arrivés au navire, notre premier soin fui de prendre tous les objets qui nous semblaient utiles, afin de ne pas nous en retourner à vide. La pinasse fut ensuite examinée ; je reconnus avec plaisir que cLacunô des parties était numérotée et qu'avec de la patience il nous serait possible de la remonter. Mais le plus difficile était de la tirer de l'étroit espace où elle était renfermée pour la lancer à la mer, car il ne fallait pas songer à transporter sur un cnanlier plus vaste les tuormes pièces qui formaient la principale charpente;
LE ROBINSON SUISSE i'oi
: /S lorces réunies n'y auraient [)as suffi. Je cherchai longtemps, m'arrêlant à un projet pour Tabandonner un inscant après; enfin, las de ces incertitudes, je m'en remis à la Providence du soin de nous tirer d'embarras, et j'appelai mes fils pour qu'ils m'aidassent à démolir, à coups de hache, la cloison de planches qui enfermait la pinasse. Le soir arriva sans que notre travail fût bien avancé, mais le désir de posséder une embarcation commode soutint notre ardeur, et nous nous promîmes de revenir l'achever le lendemain. Comptant sur notre exactitude, ma femme nous attendait avec François sur la côte. Elle m'annonça qu'elle avait résolu de quitter Falkenhorsl pour s'établir à Zeltheim tant que dureraient nos courses au vaisseau. Je la remerciai d'autant plus que je savais combien elle aimait la première vésidence; les provisions que nous avions rapportées, notamment deux tonnes de beurre salé, trois de farine, des sacs de riz, de blé et plusieurs ustensiles de ménage, furent déposées à ses pieds et accueillies par elle avec le plus grand plaisir.
Nos voyages au vaisseau durent se répéter, ils ne durèrent pas moins d'une semaine.
Nous partions chaque matin de très-bonne heure pour ne rentrer qu'au soleil couchant, et chaque soir un joyeux repas suivi d'une longue causerie nous faisait oublier les fatigues de la journée.
Cependant nous étions parvenus à reconstruire la pinasse; elle était d'une structure légère, d'un aspect élégant, avait à la proue un petit tillac, et possédait un ^n'éement complet. Nous avions goudronné l'extérieur, et même assujetti les deux petits canons sur l'arrière du tillac.
Notre petit bâtiment nous charmait par sa tournure; mais il était immobile sur sa quille et nous ne savions quels moyens employer pour le faire passer du vaisseau à la mer. Il était impossible de penser k faire une ouverture dans les parois si épaisses du navire, et cependant rous ne voulions pas perdre le fruit de tant de peines et
de travaux. Enfin, m'arrêtant à un parti extrême, je me mis en devoir de l'exécuter sans en rien dire à mes fils.
Je me procurai un mortier de fer, semblable à ceux dont on se sert dans les cuisines, une forte planche, et je me mis à fabriquer une machine de ma façon. A la planche je fixai des crochets de fer, et pratiquai une rainure dans laquelle j'introduisis une mèche à canon assez longue pour pouvoir brûler deux heures. Je mis de la poudre dans le mortier et je le recouvris de la planche dont les crochets de fer se rabattirent sur les anses du mortier. Avec du goudron je calfeutrai toutes les jointures, et je me vis en possession d'un énorme pétard qui devait, par son explosion, ouvrir à la pinasse le chemin de la mer. Je suspendis le mortier dans l'enceinte où se trouvait notre petit bâtiment. Quand tout me sembla disposé convenablement, j'allumai la mèche, et je me rembarquai en hâte avec mes fils, sans leur avoir rien communiqué de mon projet, que je craignais de voir échouer. En arrivant à Zeltheim, au moment où nous nous mettions à débarquer les objets que nous avions rapportés, nous entendîmes une effroyable détonation.
Ma femme et mes fils se regardèrent avec surprise.
« C'est le signal d'un vaisseau en détresse, dit Fritz, courons à son secours.
— Non, dit la mère, cette détonation vient plutôt du navire; vous aurez sans doute laissé du feu qui se sera communiqué à quelque baril de poudre. »
Je parus partager son opinion, et proposai à mes fils de retourner immédiatement au vaisseau, pour nous assurer du fait. Ils sautèrent tous trois dans le bateau de cuves, et la curiosité doublant leurs forces, ils ramèrent si bien, qu'en peu de temps nous fûmes au terme du voyage. Je remarquai avec plaisir qu'il ne s'élevait ni flamme ni fumée du navire, dont nous fîmes le tour avant que d'aborder. Arrivés en face d'une immense ouverture, la pinasse nous apparut couchée un peu sur le côté, mais en bon état ; tout à Tentour la mer était couverte de débris, et mes fils, que ce spectacle
LE ROBiiNSUN SUISSE
attristait, ne pouvaient comprendre la joie que je nianifeslais.
« Victoire, m'écriai-je ! la pinasse est à nous. »
Je leur expliquai alors le stratagème dont j'avais usé. Leur satisfaction fut aussi grande que la mienne, et ils s'extasièrent de mon heureuse idée.
A Taide du cric, nous fîmes glisser la pinasse sur des rouleaux que nous avions placés sous la quille, et, réunissant nos forces, nous parvînmes à la lancer à la mer, où nous eûmes enfin la satisfaction de la voir se balancer gracieusement. La vue de ce bâtiment, avec ses deux canons, sa provision de poudre, de fusils, de pistolets, éveilla dans mes fils des idées belliqueuses. Ils se flattaient déjà de défier et d'exterminer les sauvages qui pourraient nous attaquer. Je leur affirmai cependant que nous aurions à remercier Dieu s'il ne nous mettait point dans la nécessité de déployer nos forces militaires et de faire un sanglant essai de notre héroïsme de fraîche date.
Il nous restait à gréer notre petit navire, à le garnir de ses mâts et de ses voiles ; mais comme la journée était trop avancée pour faire ce travail, il dut être ajourné. Chacun convint en outre de ne rien dire à la mère, que nous voulions surprendre par une entrée triomphale dans la baie de la Délivrance.
11 nous fallut encore deux jours pour munir la pinasse de tout ce qui lui était nécessaire. Quand tout fui ernin terminé, je donnai le signal du départ.
le tenais le gouvernail; Ernest et Jacques étaient placés à côté des canons qu'ils voulaient tirer pour annoncer leur arrivée. Fritz manœuvrait la voilure. Un vent favorable nous poussait vers la terre. Notre pinasse glissait sur l'eau avec une grande rapidité, bien que remorquant le bateau de cuves que nous avions attaché derrière. Quand nous ne fûmes plus qu'à une faible distance de la terre, Fritz, qui s'était réservé le commandement, cria aux canonniers :
ce JNo 1 , feu ! N*' 2, feu! » Un instant après les rochers
LE ROniNSON SUISSE
nous renvoyèrent Técho formidable d'une double détonation. Fritz, en naême temps, déchargea ses deux pistolets, et nous poussâmes tous de joyeux hourras.
Bientôt nous touchions au rivage où ma femme et son jeune fils nous attendaient. Notre canonnade les avait effrayés et la vue de notre bâtiment leur avait causé la plus grande surprise; ils accoururent â notre rencontre.
« Soyez les bienvenus, dit ma femme, mais ne me causez plus, à Tavenir, de si grandes frayeurs; votre artillerie nous a terrifiés. Dieu sait où j'aurais fait cacher notre petit François si je n'avais entendu presque aussitôt vos cris que vos canons. Eh bien, oui, j'en conviens, votre petit navire est fort joli, il a l'air solide et commode et je crois bien que je pourrais, s'il le fallait, prendre sur moi d'y monter et de retourner sur cette vilaine eau , qui m'effrayera toujours pour vous cependant.
Oh, mère, dit Fritz, entre dans la pinasse , je t'en prie, pour un instant seulement, si tu veux. Nous lui avons donné ton nom, VËlisabeth ! Tiens, vois- sur la cabine du capitaine. »
Ma femme nous remercia de cette attention et nous fîmes tous une petite promenade sur la pinasse, à la grande joie des enfants, enchantés d'avoir vaincu les inquiétudes de leur mère.
Quand le débarquement fut opéré : « Ne croyez pas, dit ma femme, que nous soyons restés inactifs pendant que vous étiez au vaisseau. Nos travaux n'en ont pas moins leur valeur, quoique nous ne puissions, comme vous, les faire annoncer par la voix du canon. Suivezmoi et vous jugerez de la vérité de mes paroles. »
Cela dit, elle nous conduisit du côté où la rivière du Chacal forme une cascade. Là nous vîmes un jardin potager parfaitement disposé.
« Voilà notre œuvre, dit-elle. Ici j'ai planté les pommes de terre; là, les racines de manioc; de ce côté les laitues, et j'ai laissé plus loin une place pour les cannes à sucre, l'ai semé, en outre, des graines de melons, des choux,
des pois, des fèves. Autour de chaque plantation j'ai eu soin de mettre des graines de maïs afin que leurs liges préservent les jeunes plantes de Tardeur du soleil. »
Je félicitai ma femme de son heureuse idée et de son activité; je n'oubliai pas non plus de louer la discrétion de François.
« Je n'aurais jamais pu croire qu'avec l'aide de François seulement, lui dis-je, tu aurais pu mener à bout une telle besogne.
— Je n'espérais pas, moi non plus, réussir aussi bien, répondit ma femme ; c'est pour cela que je ue t'avais rien dit de nos projets. En tous cas je suis heareuse d'avoir pu vous rendre surprise pour surprise. Je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir négligé nqes voyages à Falkenhorsl, où nos plantes d'Europe doivent être en bien mauvais état. Je t'engage à t'y rendre le plus tôt possible. »
Je lui promis d'y aller dès le lendemain.
La pinasse fut déchargée et fixée au rivage à l'aide d'une ancre; puis, comme rien ne nous retenait à Zeltheim, nous reprîmes le chemin de Falkenhorst, où ma femme ne s'était rendue que deux ou trois fois pendant les dix jours, pour donner de la nourriture à nos animaux.
PROMENADE. — LE SORCIER DE L'ARBRE. — LE COCHOÎI SAUVAGE ET LE CROCODILE.
Le lendemain était un dimanche. Ce jour appartint, comme de coutume, à la prière, aux lectures, aux instructions pieuses et aux exercices du corps auxquels mes fils prenaient beaucoup de goût. Je leur donnai ce jourlà une leçon de gymastique et leur appris à grimper à
un cordage suspendu, — ceci en vue des manœuvres de la pinasse.
Pendant qu'ils faisaient assaut de force et d'adresse, j'attachai deux balles de plomb aux deux extrémités d'une longue corde. Ernest, qui fut le premier à s'en apercevoir, me demanda quelle était mon intention*
« Mon ami, lui répondis-je, j'essaye de conlectionner upe arme analogue k celle qui est si redoutable dans les mains de quelques peuples de l'Amérique méridionale. Je veux parler du Lasso dont se servent les chasseurs mexicains et patagons. Ces hommes intrépides partent, montant à nu un cheval rapide. Quand ils aperçoivent l'animal dont ils veulent s'emparer, ils piquent des deux, et en passant au galop, lancent de toutes leurs forces le lasso qu'ils ont fait d'abord tourner rapidement autour de leur tête. Les lanières tendues, renconti'ant un obstacle, s'enroulent vivement par l'élan des balles. Aussi voit-on des buffles, des chevaux sauvages et autres animaux robustes, arrêtés tout à coup dans leur course par cette arme singulière, tomber, les jambes entravées, au pouvoir des chasseurs. »
L'idée d'une pareille chasse séduisit beaucoup l'esprit aventureux de mes fils aînés; ils me prièrent avec instances de faire l'essai de la nouvelle arme contre un petit tronc d'arbre qui se trouvait près de là. Mon premier coup fut un coup de maître; la corde s'enroula si bien autour de l'arbre que non-seulement mes enfants crurent à l'adresse des chasseurs américains, mais encore se promirent de l'acquérir. Fritz commença à s'exercer sur-le-champ, et, grâce à ses aptitudes particulières, il fut bientôt à mênic d'être le professeur de ses frères.
Le lendemain, un vent violent s'étant élevé, je vis du haut de notre arbre que la mer était violemment agitée. Nous restâmes donc à Falkenhorst.
Ma femme me fit parcourir notre domaine, où grâce à elle, pendant notre absence, s'étaient accomplies de véritables améliorations.
Elle me montra en outre, dans nos tonnes, un grand nombre de grives et d'ortolans qu'elle avait pris au lacet et qu'ensuite elle avait lait rôtir pour les déposer dans le beurre.
Nos pigeons, qui avaient fait leur nid sur les hautes branches de l'arbre, étaient en train de couver. Quant aux arbustes, je les trouvai dans un état de dessèchement qui me fit craindre de les perdre si nous ne les mettions en terre au plus tôt.
Le reste du jour se passa à ce travail, et le soir venu, tous nos végétaux européens étaient convenablement replantés.
Le lendemain, de bonne heure, toute la petite colonie était sur pied, car j'avais annoncé, pour ce jour-là, une course en famille au bois des Calebasses, où nous devions quérir un nouvel approvisionnement de vaisselle.
L'âne fut attelé à la claie, sur laquelle nous mîmes nos provisions de bouche et des munitions de chasse.
Comme à l'ordinaire. Turc, harnaché de sa cotte de mailles, ouvrait la marche. Au second rang marchaient les garçons, formidablement armés. Ma femme et moi nous formions l'arrière-garde, suivis toutefois de Bill, assez embarrassée de son cavalier, maître Knips.
Nous fîmes le tour du marais des Flamants, derrière lequel se trouvait une plaine dont nous ne pouvions nous lasser d'admirer la splendeur.
Cependant, Fritz, l'infatigable chasseur, s'était écarté de la troupe, emmenant Turc avec lui. Les grandes herbes les dérobaient tous deux à nos regards. Bientôt nous entendîmes le chien aboyer, un coup de feu retentir, et nous vîmes un grand oiseau, qui avait paru vouloir prendre son vol, retomber lourdement sur la terre. Mais cet oiseau, qui n'était que blessé, s'enfuit à toutes jambes. Turc le poursuivit avec rage; Fritz excitait le chien de la voix et du geste. Bill ne put pas rester indifférente. D'un bond de côté, elle se débarrassa du singe qui roula tout penaud sur le sol, puis elle s'élança dans le fourré, coupa le chemin au fugitif, le saisit par
une aile et le tint en respect jusqu'à Tarrivée de Fritz» Mais ranimai n'était pas d'humeur à se laisser prendre comme le flamant : ses pattes nerveuses, qui frappaient à droite et à gauche, intimidaient le jeunechasseur.Turc, qui s'était aventuré, avait reçu un coup si vigoureux sur le nez qu'il n'osait retourner à la charge. Fritz m'appela; j'accourus aussi vite que me le permettaient le poids de mon bagage et les entraves des hautes herbes. Épiant un moment favorable, je jetai mon mouchoir sur la tête de l'animal, qui, se trouvant aveuglé, cessa presque aussitôt de se débattre. Je liai les ailes et les pattes du prisonnier avec une ficelle que j'avais dans ma poche. Puis nous retournâmes, avec notre capture, près de nos compagnons qui nous attendaient sur le bord du marais.
« C'est une oie-outaràe, dît notre petit naturaliste après avoir examiné l'animal.
— Une oie! répondit Fritz en haussant les épaules» une oie! tu vois bien que ses pieds sont dépourvus de membranes.
— Tu le presses trop de prononcer, mon cher Fritz, lui dis-je; Ernest a raison, c'est bien là l'outarde ou pour mieux dire Voie tardive, ainsi nommée à cause de la brièveté de ses ailes. Entre autres caractères qui m'aident à la reconnaître, je remarque particulièrement les pieds dépourvus de pouces et composés seulement de trois doigts tous dirigés en avant, et, si j'en juge par l'absence de moustaches, ce doit être une femelle
— Alors, dit Jacques, c'est probablement la même que nous avons fait lever une autre fois, et que nous n'avons pas tirée : t'en souvient-il, mère?
— En ce cas, s'écria ma femme, je demande grâce pour elle, car il me serait pénible de penser que sa prolection maternelle manquera aux petits qui, lors de notre passage ici, avaient, selon toute apparence, quitté leur nid depuis peu.
— Rassure-toi, ma chère amie, lui dis-je, rassure-toi sur le sort de ces petits orphelins. Pendant les trois se
mairies qui se sont écoulées, ils ont appris à se suffire. Quant à la mère que nous venons de prendre, nous remporterons pour lâcher de la domestiquer si elle peut se guérir de sa blessure. En supposant qu'elle vive, elle attirera sans aucun doute son mâle, dont nous viendrons peut-être à bout de nous emparer, et ce sera une nouvelle source de richesse pour notre basse-cour. »
Après avoir attaché l'animal sur le traîneau, nous primes notre course vers le bois des Singes.
Arrivé là, Fritz raconta très-gaiement à ses frères, comment, à notre première visite, les singes avaient été nos pourvoyeurs de cocos.
Ernest, qui s'était écarté de la troupe, contemplait, appuyé à un tronc d'arbre, les cocotiers gigantesques chargés de noix magnifiques.
Arrêté à quelque distance de lui , je m'amusais à voir se peindre à la fois, sur le visage du jeune garçon, l'admiration que causait à son esprit méditatif la vue de ces prodiges de la nature, et le désir de se délecter des beaux fruits qui pendaient aux branches.
« Tu voudrais bien, lui dis-je, que ces noix pussent choir d'elles-mêmes dans ta bouche?
— Certes non, répondit-il en se retournant, jê courrais grand risque d'avoir les dents brisées. »
Il parlait encore, lorsqu'une noix vint tomber à ses pieds. Il fit un saut en arrière; au même instant, une autre noix roula devant moi, et, bientôt après, une troisième.
« C'est donc ici comme dans les contes de fées, dit le petit docteur, un souhait s'accomplit aussitôt qu'il est fait.
— On fourrait ic croire; mais je su[)[:ose que l'enchanteur perché dans Tarbrea plutôt le dessein de nous chasser d'ici que d'accomplir nos souhaits. »
Quoi qu'il en pût être, Ernest et moi nous ramassions les noix, qui, à en juger par leur poids, devaient être pleines et excellentes à manger.
«Le sorcier de l'arbre serait bien charmant, dit Jac-
ques, s'il voulait nous envoyer quelques noix, à mon petit François et à moi. »
Cette fois encore, deux fruits tombèrent consécutivement de l'arbre.
« Père! s'écria Fritz au même instant, je vois le sorcier. C'est une horrible bête, de forme ronde, armée de deux effroyables pinces; la voilà -même qui s'apprête à descendre le long du tronc. »
A ces paroles, le bon petit François se réfugia der* rière sa mère, Ernest ne bougea pas, mais il chercha du regard une retraite sûre. Quant à Jacques Tintrépide, qui venait aussi d'apercevoir l'animal, il s'écria en levant d'un air menaçant la crosse de son fusil :
« Je vais lui dire deux mots, à ce sorcier, moi! »
L'étrange animal, implantant ses serres dans l'écorce de l'arbre, descendait rapidement. Au moment où il n'était plus qu'à quelques pas de terre, Jacques alla à lui et frappa de toutes ses forces, mais le coup mal mesuré porta sur l'arbre et non sur la bête, qui se laissant tomber à terre, marcha bravement, ses pinces largement entr'ouvertes, contre l'agresseur. Jacques frappa de nouveau, mais sans plus de bonheur, car son adversaire évitait agilement les coups qu'il voyait venir.
Dépité de cet insuccès, Jacques battit en retraite. Déjà ses frères le plaisantaient, mais le petit rusé avait son projet. Nous le vîmes se débarrasser, en courant toujours, de son fusil et de sa gibecière, puis, quitter sa veste, puis, s'arrêter brusquement, attendre de pied ferme l'animal, sur lequel il se jeta, et qu'il couvrit de son vêtement.
« Ah! méchant dragon, s'écria-t-il en cherchant à envelopper le mieux possible sa capture, je t'apprendrai à montrer tes pinces d'une façon si menaçante. »
Notre petit espiègle avait alors une mine si plaisamment héroïque, que nous ne pûmes nous empêcher de rire des efforts qu'il faisait pour maîtriser l'animal.
J'allai toutefois à son aide, et, après quelques coups du dos de ma hache frannéri sur Ja veste, ie compris que
l'ennemi devait être hors de combat. Je ne me trompais pas; mais, bien que mort, il gardait encore un aspect effroyable.
« Comment appelle-t-on cette méchante bote? demanda Jacques.
— C'est, lui répondis-je, le crabe à coco, et, vraiment, je suis tenté de créer pour toi Tordre des Crustacés, dont je te ferai chevalier; car, voilà le second démêlé que tu as avec des animaux de ce genre. 11 est juste de dire qu'aujourd'hui tu as fait preuve de plus de courage et de présence d'esprit que la première fois; je doute même que tu eusses pu réussir à t'emparer de ton agresseur sans l'heureuse idée qui t'est venue, car le crabe à coco a autant de courage que de ruse, et il peut être un dangereux adversaire, tout au moins pour un enfant. Je suis loin de croire, cependant, que, friand de noix de coco, il soit, comme on le prétend, assez fort pour les ouvrir après les avoir détachées des arbres, ainsi que nous venons de le lui voir faire. J'aime mieux penser qu'il compte qu'elles se briseront dans la chute ou bien encore qu'il en suce le contenu par les trous qui sont près de la queue. »
Après nous être rafraîchis du lait de quelques noix, nous chargeâmes celles qui restaient, ainsi que le crabe, sur la claie, et nous nous remîmes en marche. Nous avancions lentement, car, à mesure que nous pénétrions dans la profondeur du bois, les broussailles encombraient de plus en plus la route, que nous étions obligés d'ouvrir à coups de hache. Ernest, avec son esprit habituel d'observation, remarqua que, de certaines lianes que nous coupions, coulait une eau claire qu'il eut la fantaisie de goûter, et qu'il trouva aussi bonne que la meilleure eau de source.
Les autres enfants s'étaient déjà précipités vers les lianes, dont ils suçaient à qui mieux mieux les extré- " mités, sans obtenir autant d'eau qu'ils en auraient désiré. Jedus leurrappeler de nouveau le procédédéjà employé pour sucer les cannes à sucre. Ils s'empressèrent donc
de faire avec leur couteau des entailles aux lianes, pour que rentrée de Tair facilitât l'aspiration du liquide, el bientôt chacun d'eux fut complètement désaltéré.
Après quelques minutes de marche, nous arrivâmes au bois des Calebasses, et nous fîmes halte dans le même emplacement où Fritz et moi nous nous étions déjà une fois si agréablement reposés.
Ayant cueilli un grand nombre de courges, nous nous mîmes tous à les façonner plus ou moins adroitement pour différents usages. Après avoir montré à mes enfants è fabriquer des vases à lait et des formes à égoutter les fromages, je confectionnai un joli panier à œufs pour notre ménagère. Les assiettes, les écuelles ne furent point oubliées. On tailla même, pour nos poules el nos pigeons, des nids si jolis, que François regretta de n'être pas plus petit pour avoir un berceau semblable.
Tout en travaillant à la fabrication de ces divers objets, Ernest et Jacques avaient formé le singulier projet de faire cuire le crabe à la façon des sauvages, c'est-àdire en chauff'ant l'eau à l'aide de cailloux rougis au feu. Ils disposèrent donc une énorme calebasse en guise de marmite. Mais, au moment d'allumer le feu qui devai; rougir les cailloux, ils s'aperçurent qu'ils manquaient d'eau. Comme je leur dis que je croyais me rappeler avoir vu, lors de notre premier voyage, une source dans les environs, ils s'élancèrent chacun dans une direction diff^érente, pour tâcher de la découvrir. A peine avaientils disparu, que nous entendîmes Ernest crier à tuetête :
« Un cochon sauvage! un cochon s'aavage! peut-être un sanglier! »
Je me levai et courus dans la direction où j'apercevais mon petit savant, qui revenait en toute hâte sur ses pas. Je ne tardai pas à voir remuer, à travers un épais fourré, l'animal, qui paraissait s'enfuir rapidement. Je mis les chiens sur la piste, et les excitai de la voix à la suivre. Us partirent en aboyant.
« C'est là! vois-tu, Dère. me dit Ernest qui marchait
ù?'avement dernere moi, c'est là que j'ai trouvé cette terrible bête faisant entendre de sourds grognements. »
J'aperçus, à l'endroit qu'il me désignait, quelques tubercules épars sur la terre fraîchement remuée.
« Je ne m'étonne pas qu'il grognât, lui dis-je, car tu Tas dérangé d'un excellent repas. »
Le bruit que faisaient les chiens en ce moment m'apprenant qu'ils étaient aux prises avec l'animal , je laissai Ernest examiner à loisir les tubercules, pour me porter sur le lieu du combat.
Fritz, qui m'avait rejoint, marchait à mon côté. Nous avancions prudemment, le doigt sur la détenle de nos fusils.
Mais quelle surprise et quels éclats de rii'c lorsque, dans l'animal que les chiens tenaient en arrêt, chacun d'un côté, nous reconnûmes notre laie qui, délivrée de ses bruyants adversaires, se mit presque à nous faire fêle, e en bonne personne qu'elle était, marcha tranquillement derrière nous.
Dieu sait si, de retour auprès d'Ernest, on le plaisanta de la frayeur qui l'avait pris à l'aspect du terrible animal l Nos lazzis eussent duré plus longtemps, si le peureux, rentré dans ses véritables attributions, n'eût attiré notre attention sur de petites pommes qu'il venait de trouver dans l'herbe.
Fritz, avez sa légèreté d'appréciation ordinaire, craignait que ce ne fussent les fruits du mancenillier dont j'avais parlé naguère, et contre le danger desquels je leur avais recommandé de se prémunir. Mais comme la truie ne dédaignait nullement ces fruits, je ne voulus pas les tenir pour suspects avant que maître Knips eût prononcé. J'en emportai donc un certain nombre pour les soumettre au petit appréciateur.
Nous nous préparions à rejoindre ma femme laissée avec François dans le bois à Calebasses, lorsque nous entendîmes Jacques, qui de son côté s'était mis à la recherche de l'eau, crier en accourant vers nous :
«îPapa! papa! un crocodile! un crocodile!..*
— Un crocodile! répélai-je avec un éclat de rire, un crocodile dans un endroit où nous ne trouvons pas une goutte d'eau. — Jacques devient fou!
— Je t'assure, père, me répliqua l'enfant tout effaré, que c'est un crocodile; je l'ai vu Ik-bas tout de son long endormi sur un rocher au soleil. »
ï)e plus en plus convaincu que mon étourdi s'était frappé l'imaginalion, j'allai avec Fritz vers l'endroit qu'il nous indiqua, et je ne tardai pas à reconnaître que ce qu'il avait pris pour un crocodile n'était rien de plus qu'une sorte de grand îézard vert, appelé iguane, qui, bien que d'assez forte dimension, n'est dangereux qu'autant qu'on rirrile, ci dont la chair est très-recherchée par les Indiens.
Déjà Frilz, réternel tireur, le couchait en joue.
« Tu le hàles toujours trop, lui dis-je en relevant son arme; l'iguane a la vie très-dure; tu pourrais perdre ton coup et faire fuir l'anmai dont nous réussirons, je crois, à nous emparer, en profilant adroitement de son sommeil.
Je coupai dans le buisson une gaule, au bout de laquelle j'attachai une ficelle terminée par un nœud coulant, et que je tins dans ma main gauche; puis je pris une petite baguette dans l'autre main, et je m'approchai avec précaution du lézard, qui somnieiliait toujours Quand je n'en fus plus éloigné que de la longueur de la gaule, je me mis, au grand étonnement des enfants, à siffler un air de notre pays.
L'iguane s'éveilla, regarda d'un air étonné autour de lui et parut saisir avec avidité les moindres notes qu'il entendait; je continuai à siffler, et quoique ma musique n'eût sans doute rien de fort harmonieux, je ne laissai pas de voir bientôt l'animal plongé dans une sorte d'extase. — Je profilai de ce moment pour lui passer autour du cou le nœud coulant. Je tirai alors vivement k moi : le nœud coulant nous rendit maîtres de notre nouveau gibier.
Mes fils poussèrent leur cri de triomnhe habituel, eo
s'éinerveillant des procédés que j'avais employés pour m'emparer de Tiguane.
Je leur avouai que je n'avais fait que mettre en pratique un moyen très-usité dans les Indes occidentales.
Comme nous ne voulions pas laisser là notre chasse, je chargeai l'iguane sur mon dos. Jacques, avec Tintenlion de m'aider, soutenait la queue du lézard. A me voip marcher ainsi, on eût pu me prendre pour un prince oriental, suivi d'un de ses pages portant le pan de son manteau brodé d'éincraudo.
Ma femme, quenousavions laissée seuleavec François, commençait à s'inquiéter de notre absence; elle nous gronda un peu et s'étonna de nous voir revenir sans eau; mais la vue de i'iguane suffit à nous justifier.
Quand nous eûmes fait le récit de notre chasse, elle nous apprit que pendant notre absence les pommes nouvellement découvertes et déposées au pied d'un arbre avaient excité la gourmandise de maître Knips, qu'elle avait vu en dérober quelques-unes et les croquerà belles dents.
J'en présentai une moi-même à notre outarde, que nous avions attachée à un tronc d'arbre et qui la dévora avidement. Il n'en fallut pas davantage pour me persuader qu'il ne devait y avoir pour nous aucun danger à en manger. Elles furent généralement trouvées excellentes, et je crus pouvoir affirmer que nous avions découvert les goyaves, dontles Indiens occidentaux font grand cas.
Toutefois cet aliment n'était pas de nature à satisfaire pleinement notre appétit que l'exercice avait grandement excité; force nous fut donc d'avoir recours aux provisions que nous avions apportées de Falkenhorst, car il était trop tard pour songer à faire cuire le crabe de Jacques.
Un peu fortifiés, il fallut penser au retour. La journée était si avancée que nous résolûmes de laisser là jusqu'au lendemain le traîneau sur lequel ma femme et François avaient chargé la vaisselle nouvellement fabri(iuée. Nous donnâmes seulement à porter au baudet le petit Fran-
Çois qui commençait à être fatigué, Tiguane, et quelques ustensiles déjà secs.
À notre arrivée à Falkenhorst, la mère fit cuire, sur le feu que le petit François s'était hâté d'allumer, un morceau d'iguane en même temps que des pommes de terre, mises tout simplement dans la braise. La chair de Tiguane nous parut mériter pleinement la réputation d'excellent comestible qui lui est faite.