‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 16 sur 30 · LE NID DE PERROQUETS. — LE CAOUTCHOUC · texte numérisé non relu

LE NID DE PERROQUETS. — LE CAOUTCHOUC

Le lendemain, je me mis en roule avec Fritz sous prétexte d'aller chercher le reste de notre vaisselle, mais en réalité pour faire une excursion au delà de la chaîne des rochers et tâcher de connaître l'étendue de la terre sur laquelle nous avions été jetés. Outre les chiens, le grison seul nous accompagna.

Arrivés auprès d'un bois de chênes verts, notre truie nous apparut. Elle était tranquillement étendue sous les arbres et faisait un copieux déjeuner de glands; nous n'eûmes pas l'impolitesse de la déranger. Le bois était rempli d'oiseaux; Fritz, qui avait senti se réveiller ses instincts de chasseur, tira quelques coups de fusil et abattit un geai huppé et deux perroquets, dont l'un était un magnifique ara rouge. Mais, pendant que le jeune homme chargeait de nouveau son arme, nous en-

tendîmes un bruit semblable au roulement sourd d'un tambour. L'idée nous vint que c'était peut-être la musique militaire de quelque bande de sauvages; pleins d'ctfroi, nous nous glissâmes derrière un épais buisson, et, nous avançant doucement, nous connûmes bientôt la cause de ces sons élranges.

Sur un tronc d'arbre renversé, se tenait un superbe coq de bruyère, exécutant les plus singulières évolutions qu'on puisse imaginer, devant un vingtaine de gelinottes qui semblaient prendre grand plaisir à ce spectacle.

Tantôt il tournait en cercle, en hérissant le collier de plumes qui faisait, autour de son cou, une auréole brillante, tantôt il étendait sa queue en éventail, battait des ailes et poussait des c»ris étranges. J'étais curieux de savoir comment se terminerait cette représentation, lors- (ju'un coup de feu de Fritz étendit le coq sur le sable et dispersa les femelles. Je le grondai sévèrement de cette ardeur immodérée. « Pourquoi, lui dis-je, cette rage de mort et d'anéantissement? La vue de la nature vivante n'est-elle pas préférable mille fois au triste spectacle de la destruction? » Fritz parut sincèrement regretter sa précipitation et devint triste et pensif. Pour lui rendre sa bonne humeur je lui dis de ramasser sa proie, et de l'offrir à sa mère. Le coq fut placé sur le dos de l'àne et nous revînmes au bois des arbres à calebasses où nous retrouvâmes en bon étal tous les objets que nous y avions laissés. Il était encore de bonne heure, le temps nous permettait donc l'excursion projetée dans la partie de l'île qui nous était inconnue.

La route était assez difficile à cause des hautes herbes et des racines qui l'encombraient. De temps en temps nous rencontrions de petits ruisseaux, auxquels nous nous désaltérions. Là croissaient en abondance des pommes de terre et du manioc. Un peu plus loin, je remarquai, dans un épais fourré, des arbustes dont les baies étaient recouvertes d'une cire qui se collait à nos doigts quand nous voulions Jes cueillir. Je savais (ju'il

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existait en Amérique une espèce d'arbuste que les botanistes nomment myrica cerijera ou porte-cire; je ne doutai pas que nous ne l'eussions devant nous et je m'en réjouis sincèrement. Fritz, qui remarqua ma joie, me demanda à quoi ces baies pouvaient nous servir; je lui appris qu'on en retirait une cire qui brûle aussi bien que celle des abeilles et qui répand de plus une odeur très-agréable. Il en fit une ample provision q'j'il mit dans un sac, sur le dos du baudet.

Un peu plus loin, un spectacle singulier excita notre curiosité. C'était une colonie d'oi-.eaux de la taille de nos pinsons d'Europe et recouverts d'un plumage brun bariolé de blanc. Ils vivaient en société et habitaient un même nid, placé sur un arbre isolé, et tressé avec habileté. Ce nid, qui semblait servir de refuge à un grand nombre de familles, nous parut être surmonté d'une espèce de toit fait avec des joncs et des racines entrelacés. Sur les côtés se voyaient plusieurs ouvertures formant les portes et les fenêtres de chaque œllule particulière qui se trouvait dans l'habitation commune. Le tout ressemblait assez à une énorme éponge. Une foule d'oiseaux entraient et sortaient sans s'inquiéter beaucoup de notre présence. Pendant que nous examinions cette étrange colonie, nous aperçûmes plusieurs petits perroquets qui volaient çà et là, et se querellaient avec les colons, auxquels ils paraissaient disputer l'entrée de leurs cellules.

Fritz, désireux de prendre quelques-uns de ces oiseaux, se débarrassa de son fusil et monta sur l'arbre; arrivé près du nid, il passa la main dans le trou d'une cellule et chercha à s'emparer de la couvée qui s'y trouvait; mais il se sentit pincé si fortement qu'il poussa un cri de douleur et retira vivement sa main qu'il secoua convulsivement. Cependant il ne voulut pas renoncer à sa capture. Dès que la douleur fut un peu calmée, il pénétra avec précaution dans la cellule et en retira un oiseau qu'il enferma dans sa veste; puis se laissant glisser le long du tronc, il arriva sain et saur auprès de

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moi. Il n'eut rien de plus pressé que d'examiner son petit prisonnier. C'était un perroquet-moineau à plumage vert. Fritz me demanda de le lui laisser emporter pour rélever, et lui apprendre à parler. J'y consentis de grand cœur. Qu'avions-nous de mieux à faire que de tromper notre solitude en la peuplant d'amis nouveaux?

Selon toute probabilité, le nid appartenait aux perroquets, et les oiseaux que nous avions remarqués en premier lieu étaient des intrus qui cherchaient à s'en emparer. De là le petit combat dont nous avions été témoins.

Fritz s'extasiait sur l'instinct de ces oiseaux habitant une demeure commune.

« On trouve, lui dis-je, dans la plupart des classes du règne animal des architectes qui s'associent de la sorte. Tels sont les abeilles, les fourmis, les castors et beaucoup d'autres. » Et, à ce sujet, je lui dis tout ce que je savais des animaux que le besoin de sociabilité rend propres à la vie commune.

Tout en causant, nous étions arrivés sur la lisière d'un bois que nous ne connaissions pas encore. Ees arbres ressemblaient un peu aux figuiers sauvages et atteignaient une très-grande élévation. Fritz remarqua que de l'écorce crevassée du tronc était sortie une espèce de résine qui s'était durcie à l'air : il en prit une petite quantité qu'il pétrit entre ses doigts. Quand il vit qu'elle se ramollissait et se distendait à la chaleur, et qu'il ne pouvait que la plier sans la rompre, émerveillé, il vint à moi en criant :

o En vérité, père, je crois que j'ai découvert le caoutchouc !

— Comment, dis je plein de joie, mais c'est un véritable trésor pour nous. »

Ayant examiné moi-même la gomme, je vis que Fritz ne se trompait point, et comme il me demandait quels services le caoutchouc devait nous rendre, je lui appris que nous pourrions, entre autres choses, nous en faire d'excellentes chaussures.

La curiosité du jeune homme était éveillée; je fus obligé de lui expliquer, tout en marchant, comment je m'y prendrais pour arriver au résultat que je me proposais.

« Le caoutchouc, comme tu viens de le voir, lui dis-je, tombe goutte à goutte des arbres ; on le recueille dans des vases. Pendant qu'il est encore liquide, on en recouvre de petites bouteilles de terre qu'on expose à la fumée qui dessèche le caoutchouc et lui donne la couleur noire que nous lui connaissons. Enfin on casse la bouteille qui a servi de moule, on en fait sortir les morceaux par le col, et il ne reste qu'un flacon lisse, flexible. C'est à peu près le même procédé que j'emploierai pour nos chaussures. Nous remplirons de sable une paire de bas, nous l'enduirons de caoutchouc et nous aurons des bottes solides et imperméables. »

Très-contents de notre découverte et chaussés déjà en im.agination de nos bottes, nous avions fait du chemin. Un nouveau bois de cocotiers était devant nous. « Faisons halte ici, » dis-je à Fritz. En observant attentivement les arbres qui se trouvaient autour de nous, j'en remarquai quelques-uns que je crus reconnaître pour être des sagoutiers. Non-seulement je vis dans le tronc d'un de ces arbres, que le vent avait brisé, cette moelle succulente que l'on vend en Europe sous le nom de sagou, mais encore, — pour me confirmer davantage dans mon opinion, — les gros vers blancs que les ha-, bitants des Indes occidentales recherchent comme un iiets qu'ils trouvent délicieux, et sur la valeur duquel ,'8 résolus de m'édifier. J'embrochai donc un certain .nombre de ces vers dans une baguette que je posai ensuite sur deux petites fourches de bois au-dessus du feu que nous avions allumé.

Tout d'abord, à l'aspect du singulier rôti qu'il me voyait préparer, Fritz déclara qu'il ne porterait jamais à ses lèvres une pareille pitance. Mais ma grillade exhala bientôt une odeur si suave, que la gourmandise du jeune homme se trouva vivement excitée et qu'il fut le pi

mier à se régaler de cet aliment qu'il avait si hautement dédaigné.

Après ce repas, dont les vers et quelques pommes de îerre avaient fait tous les frais, notre route ne nous offrit plus rien qui fût digne de remarque. Partout une végétation luxuriante, mais uniforme. Enfin, nous revînmes au bois des calebasses; notre grison fut attelé à la claie que nous y avions laissée, et le soir nous retrouvâmes Falkenhorst, où notre famille commençait à s'inquiéter de notre absence.

Le récit de notre excursion fit le sujet de la conversation de la soirée. Mais ce qui excita le plus de transports parmi les jeunes gens, ce fut le perroquet; chacun s'offrait pour être son précepteur; il fallut, pour faire cesser les prétentions de tous ses frères, que Fritz déclarât vouloir se charger seul d'instruire le nouveau venu.

Quant â la mère, elle fut surtout charmée par la découverte du caoutchouc et des baies à cire qui lui donnaient l'espoir d'avoir des bougies à sa disposition. Je lui promis donc que, le lendemain, j'essayerais d'en fabriquer.

Î.ES BOUGIES. — LE BEURRE. — PLANTATIONS. — DERNIER VOYAGE AU VAISSEAU. — EXCURSION. — LE VIN DE PALMIER. — LE BUFFLE. — LE PETIT CHACAL

Oèsle réveil, ma famille ne me laissa pas de repos que ,c n eusse tenu ma promesse de la veille. Je cherchai

à me rappeler tout ce que je savais sur l'art du cirier, et je me mis à la besogne. Je fis bouillir les baies dans une chaudière d'eau. La cire verte se montra bientôt à la surface du liquide. Je la recueillis dâns des vases que je laissai près du feu pour rempôclier de se figer. Quand ma femme eut terminé les mèches qu'elle préparait avec du fil de toile à voile, je les trempai dans la cire, et je les suspendis à l'air pour les faire sécher. En renouvelant plusieurs fois celte immersion, nous obtînmes des bougies qui n'avaient à la vérité ni le poli, ni la rondeur de celles qui se coulent dans des moules, mais dont la lumière, quoique peu brillante, nous affranchit de la triste nécessité de nous coucher avec le jour.

Ce premier succès nous encouragea à mettre à exécution un autre projet dont le résultat, s'il était heureux, devait remplir de joie notre ménagère.

11 en coûtait à ma femme de voir se perdre la crème qui se formait sur ses pots de lait, et qu'elle eût convertie en beurre si elle avait eu une baratte à sa di-sposition. Pour tâcher de suppléer à cet ustensile qui nous faisait défaut, je pris une de nos grandes bouteilles de calebasse, je la remplis de crème aux trois quarts, je la bouchai hermétiquement , puis , je la posai sur un morceau de toile à voile dont les quatre bouts étaient attachés à des pieux. Je chargeai mes fils d'imprimer à la toile un balancement assez fort ; et cette occupation leur parut si amusante, qu'ils s'en firent une récréation. Au bout d'une heure j'ouvris la courge, où je trouvai une petite masse d'excellent beurre. Ma femme ne savait comment m'exprimer son contentement, et les jeunes garçons, qui accueillaient toujours bien une nouvelle friandise, se montraient aussi contents qu'elle.

La réussite de ces différents essais me donna la hardiesse d'entreprendre un travail bien autrement long et difficile que tout ce que j'avais fait jusqu'à ce jour, il s'agissait de fabriquer une petite voiture pour remplacer la claie, que nos animaux ne traînaient qu'avec une grande déperdilioa de force. Je croyais avoir assez exa-

miné en Europe toute espèce de voitures pour savoir faire un simple char; mais lorsqu'il me fallut fabriquer les roues, assujettir les planches, je me trouvai dans un grand embarras. Le plus humble métier demande do l'apprentissage, de l'étude et une sorte de talent spécial dont on ne fait pas toujours assez de cas.

Enfin, après maints eiforts, maints tâtonnements, j'eu5 un chariot à deux roues, lourd, diftbrme, affreux, j'en conviens, mais qui nous fut d'une grande utilité pour le transport de nos récoltes.

Pendant que je m'étais occupé de ces divers travaux ma femme et mes fils n'étaient pas restés oisifs. Ils avaient transplanté nos arbres d'Europe chacun dans l'emplacement le plus convenable. Les ceps de vigne lurent transportés sous de gros arbres, dont le feuillage épais devait les proléger des ardeurs du soleil. Une allée de châtaigniers, de noyers, de cerisiers borda, par les soins de nos vigilants ouvriers, le chemin qui conduisait au ruisseau du Cliacat,

Nous prîmes un soin pai ticulier d'embellir Zellheim. Tous ceux de nos arbres qui ne craignaient pas l'ardente chaleur, tels que limoniers, citronniers, pistachiers, mûriers, amandiers, y furent plantés, transformant ainsi le lieu le plus aride en une reiraite agréable. Nous en fîmes de plus un refuge en cas de danger, en l'entourant d'une large haie de plantes épineuses, pour le mettre à l'abri des attaques des bêtes féroces.

Tous ces arrangements ne nous avaient pas pris moins de six semaines, pendant lesquelles nous n'avions pas omis de célébrer le dimanche. J'admirais l'infatigable ardeur de mes fils, qui, après six jours d'un ti'avail pénible, trouvaient assez de force pour se livrer aux exercices du corps, dans lesquels ils devenaient d'une adresse et d'une agilité remarquables.

Cependant, l'état déplorable de nos habits rendait indispensable un voyage au vaisseau, où se trouvaient encore quelques caisses de linge et de vêtements. Je par* vins à décider ma femme à uous laisser faire cet! i' course.

Le premier jour de calme, la pinasse nous conduisit au navire. H était fort endommagé par le vent et la fureur du dernier orage; les caisses de vêtements et les munitions de guerre avaient eu beaucoup à souffrir. Nous char< geâmes notre embarcation de tous les objets qui pou valent nous être utiles, tels qu'ustensiles de cuisine, armes de toute espèce, entre autres une batterie de pièces de quatre; puis, après nous être emparés, dans plusieurs voyages successifs, de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur pour nous, je résolus de faire sauter la coque du navire, pour nous procurer les poutres et les planches que le vent apporterait sur le rivage.

A cet effet, je roulai derrière la quille du vaisseau un baril de poudre, auquel je pratiquai une petite ouverture. Au moment de partir, j'y introduisis à l'aide d'un petit bâton une longue mèche allumée, et nous nous éloignâmes à force de rames.

Dès que nous fûmes débarqués et arrivés à Zeltheim, je proposai à ma femme de porter notre souper sur une pointe de terre d'où l'on apercevait le vaisseau. Elle y consentit. Il y avait à peine une heure que nous étions établis sur la petite côte, quand l'obscurité, qui dans ces contrées succède sans crépuscule au jour, nous enveloppa entièrement. Tout à coup, une terrible explosion se fit entendre, et une large colonne de feu, qui s'éleva de la mer jusqu'aux nuages, nous annonça la destruction complète du navire. C'était le dernier lien nous unissant à l'Europe qui venait de se rompre: il existait désormais, entre notre patrie et nous, un abîme infranchissable. Cette pensée cliangea les cris do joie auxquels mes fils s'étaient préparés, en soupirs et en sangiots que j'eus moi-même de la peine à étouffer. Nous retournâmes très attristés à Zeltheim ; cependant, le repos de la nuit effaça un peu les pénibles impressions de la veille. Nous étions sur pied de bonne heure pour nous rendre sur le bord de la mer, où flottaient çà et là une masse de débris, parmi lesquels je vis avec plaisir de grandes tonnes auxquelles j'avais attaché des chaudières de cuivre que je

n*avais pas pu charger sur notre pinasse, et que je destinais à ma raffinerie de sucre.

Pendant plusieurs jours nous fûmes occupés à pêcher les débris que le vent poussait vers la terre. Ma femme, pendant que nous étions ainsi occupés au rivage, découvrit que deux de nos canes et une de nos oies avaien* couvé une nombreuse famille de poussins, dont la gentillesse lui rappelait et lui faisait regretter son petit peuple emplumé de Falkenhorst. Chacun de nous désirait le départ; enfin, je l'annonçai pour le lendemain.

En route, Ernest remarqua que les jeunes arbres plantés dans Tavennequi conduità Falkenhorst n'étaient pas assez vigoureux pour se soutenir et s'élever par leurs propres forces ; il fut convenu que nous ferions bientôt une course au cap de l'Espoir Trompé afin d'en rapporter des cannes de bambou pour faire des tuteurs. Cette excursion devenait indispensable, car nos bougies diminuaient, et nous voulions faire une nouvelle provision de baies à cire ; nos poules étant prêtes à couver, V fallait aller chercher des œufs de poules à collier. Chacoii des garçons trouva un prétexte pour être de l'expédition, que je consentis volontiers à transformer en partie de plaisir.

Le lendemain , le temps était magnifique, l'air pur et frais; toute la colonie se mit en route. Des planches furent placées sur le chariot auquel l'àne et la vache étaient attelés, y pour faire asseoir les jeunes garçons. Nous nous étions pourvus de nombreuses provisions de bouche, sans oublier une bouteille d'excellent vin de ia caisse du capitaine. Pourfaciliter l'ascension de mes fils aux cocotiers, j'avais fabriqué, avec la peau du requin, des brassards et des cuissards que j'emportai aussi. Les champs de manioc et de pommes de terre, puis l'endroit où nous avions trouvé le petit perroquet nous apparurent bientôt; chacun des garçons était avide de connaître cette singulière république dont Fritz leur avait parié.

Grâce à l'abondance des arbres à cire, notre provision

fut bientôt faite. Nos sacs remplis de baies furent cachés dans un lieu sûr, où nous devions les retrouver au retour; puis, après quelques instants de marche, ce fut le tour des arbres à caoutchouc. Au moyen de larges entailles, d'où découla en quantité un liquide blanchâtre que nous reçûmes dans des écuelles apportées exprès, la récolte se fit à souhait.

Après avoir traversé le bois de palmiers et tourné le cap de TEspoir Trompé, notre course nous conduisit tout à coup dans la campagne la f lus délicieuse qu'on puisse imaginer.

Nous avions à gauche les champs de cannes à sucre, à droite les bambous et un massif de palmiers; en face de nous s'offrait la baie de l'Espoir Trompé, enfin l'immensité de la mer, où nos regards se perdaient. Cette perspoclive nous ravit à un tel point que ce site charmant fut choisi tout d'une voix pour être le centre de nos excursions : nous fûmes même sur le point d'abandonner Falkonhorst pour nous fixer dans ce paradis \ mais l'habitude nous attachait déjà à notre ancienne demeure dont la sûreté d'ailleurs nous était connue.

Nous dételâmes nos bôles de trait pour les laisser paître en liberté l'herbe touffue qui croissait à l'ombre des palmiers, puis on se divisa pour aller, les uns cueillir les bambous dont nous voulions faire des tuteurs pour nos arbres, les autres ramasser une provision de cannes à sucre; mais ce travail éveilla l'appétit des enfants, qui vini'ent demander à la mère de leur abandonner les provisions destinées au souper. La prudente ménagère ne fut pas tout à fait de cet avis, et les engagea à s'ingénier pour satisfaire leur faim. Ils portèrent alors des regards d'envie vers les hauts palmiers où pendaient des noix magnifiques; mais, à moins d'èlro de la race des écureuils, comment atteindre une telle hauteur? Je les tirai d'embarras en liant autour de leur corps les morceaux de peau de requin qui devaient faciliter leur ascension. Je leur appris aussi à s'aider pour celle ascension d'un nœud de corde passé autour du

tronc et qui devait leur fournir le moyen de se reposer quand ils se sentiraient trop fatigués.

Le moyen réussit au delà de mes espérances; les jeunes gens arrivèrent heureusement au sommet des palmiers. Avec la hachette qu'ils portaient à leur ceinture, ils firent tomber une grêle de noix fraîches don* nous nous régalâmes tous, sans dommage pour les provisions du soir. Fritz et Jacques étaient fiers de leurs prouesses et raillaient Ernest de son oisiveté pendant la grande ascension. Mais Ernest, insensible à leurs moqueries, paraissait fort occupé de quelque grand projet. Tout à coup il se leva, me demanda de lui scier en deux parts une noix de coco pour en faire unecoupe qu'ilsuspendit à sa boutonnière.

« Messieurs et dames, dit-il enfin, il est vrai que je me sens peu de goût pour les aventures périlleuses, mais je suis cependant, à Toccasion, tout aussi courageux qu'un autre. J'ai l'espoir de vous faire un présent peut-être plus agréable que les noix de coco de mes frères ; veuillez attendre quelques instants. »

Après un salut des plus comiques, il s'approcha d'un haut palmier

({ Bravo, bravo, mon cher Ernest! m'écriai-je, le sentiment d'émulation qui l'anime est digne d'éloge. »

Je lui offris le même secours qu'à ses frères, et lui recommandai d'agir prudemment. Mais le jeune homme ' s'élança lestement sur le palmier qu'il avait choisi, et, avec une agilité que je ne lui connaissais pas, grimpa jusqu'au sommet de l'arbre. Fritz et Jacques, qui n'apercevaient aucun fruit sur le palmier où se trouvait Ernest, se mirent à rire d'un air moqueur; mais notre naturaliste, sans répondre à leurs railleries, coupa la partie supérieure de l'arbre qui tomba à nos pieds.

« Oh! le méchant enfant! s'écria la mère, dans son dépit de ne pas trouver de noix de coco; il abat la tête d'un superbe palmier qui maintenant va périr.

— Ne te fâche pas, mère, dit Ernest du haut de son arbre, car ce que je vous envoie est un chou palmiste,

bien préférable à la noix de coco; et je me condamne à rester où je suis si j'avance rien qui ne soit très-vrai.

— Ernest a parfaitement raison, dis-je. Le chou de palmier est un mets très-délicat, fort recherché dans les Indes, et notre naturaliste a bien plus droit à Tadmiralion qu'aux sarcasmes dont certains messieurs ne lui ont pas fait défaut. » En prononçant ces paroles je regardais les petits railleurs.

Cependant Ernest ne se pressait pas de descendre; il s'était, au contraire, commodément placé à la place du chou abattu et nous nous efforçâmes en vain de voir ou de deviner ce qu'il faisait. Il descendit enfin et tira de sa poche un flacon rempli d'une liqueur colorée qu'il vida dans la noix de coco que je lui avais préparée, et qu îl me présenta.

« Goûte, père, dit-il, si ce vin de palmier n'est pas délicieux. »

Je trouvai la boisson fraîche et agréable; je remerciai mon petit échanson, et après que la mère eut goûté la douce liqueur, je fis passer à la ronde le flacon, qui fut vidé en un instant à la santé d'Ernest.

La journée était avancée, et comme nous avions résolu de passer la nuit dans ce lieu charmant, nous nous occupâmes de dresser une hutte de feuillage, pour nous mettre â l'abri de la fraîcheur de la nuit.

Pendant que nous étions occupés de ce travail, notre âne, qui broutait tranquillement l'herbe au pied d'un arbre, partit tout à coup en poussant de formidables hitian! caracolant, ruant d'un air effrayé, et prenan' sa course au galop il disparut. Nous courûmes après lui. mais sans pouvoir retrouver ses traces. Nous revînmes tout attristés. Cette disparition subite m'inquiétait doublement. Nous perdions d'abord un animal très-utile, ensuite je craignais qu'il ne se fût enfui effrayé par le voisinage de quelque animal féroce. Cette crainte nous inspira l'idée d'allumer de grands feux autour de la hutte. La nuit était sereine; ma famille s'étendit sur des lits de mousse; pour moi je veillai à la sûreté des mienSo

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jusqu'au point du jour, où je pris un instant de repos.

Le matin, après avoir remercié Dieu de nous avoir préservés de toute mauvaise aventure, et nous être fortifiés par un bon déjeuner que nous avait préparé la mère, je songeai à aller à la recherche de noire âne. ie pris Jacques avec moi, laissant les deux aînés veiller à la sûreté de leur mère et de François. Après une demi-heure de marche environ, je reconnus les traces des sabots du grisonqui, un peu plus loin, parurent se mêler à d'autres empreintes plus larges.

Ces indications nous conduisirent à une plaine immense s'étendant à perte de vue devant nous. Dans Téloignement nous crûmes apercevoir des troupeaux d'animaux qui nous semblaient être de la taille des chevaux. Je pensai que nT)tre âne pourrait bien se trouver parmi eux, et je me dirigeai de ce côté. Dans le terrain marécageux qu'il nous fallut traverser, nous vîmes des roseaux d'une hauteur et d'une grosseur prodigieuse; je ne doutai pas que ce ne fût là le bambou proprement dit, ou roseau géant d'Amérique, qui n'atteint pas moins de trente ou quarante pieds d'éléva tion.

En sortant de cette espèce de marais couvert, ïiom n'étions plus qu'à une centaine de pas des animaux que je reconnus alors pour être des buffles. Je savais combien la férocité de ces animaux est grande ; aussi ne pouvant maîtriser un mouvement de terreur, je jetai sur mon fils un regard d'anxiété. Je ne songeai même pas à charger mon fusil, tant cette vue me bouleversait. II n'y avait pas moyen de penser à fuir; les buffles étaient là en face de nous, nous regardant cependant avec plus de surprise que de colère; car, sans aucun doute, nous étions les premiers hommes qu'ils eussent jamais vus. Tout à coup, nos chiens, qui étaient restés en arrière, débusquèrent en aboyant. Nos efforts pour les reteni» furent vains; en apercevant les buffles, ils s'étaient précipités au milieu du troupeau.

Le combat devint terrible; les buffles couraient çà et

là pouôsant d'horribles iTiugissemenls, ballant la terre du pied, la fouillant de leurs cornes et se précipitant avec fureur sur nos dogues qui ne se laissaient pas intimider et s'atlachaient aux oreilles de leurs adversaires. Nous avions eu le temps de charger nos armes et (le reculer de quelques pas. Bientôt nos chiens, qui s'étaient tous deux précipités aux oreilles d'un jeune buffle, se rapprochèrent de nous en traînant l'animal qui beuglait d'une façon effrayante. Sa mère furieuse vint à son secours, et nous la voyions déjà éventrer avec ses cornes l'un de nos chiens, quand Jacques, sur un signe que je lui fis, lâcha la délente de son fusil. A ce bruit, toute la troupe effrayée prit la fuite avec rapidité. En un instant ils furent tous hors de vue, et les rochers ne nous renvoyèrent plus qu'un faible écho de leurs mugissements.

Nos braves chiens n'avaient pas lâché le jeune buffle. La mère, sur laquelle j'avais tiré aussi et qui était frappée de deux balles, avait roulé dans la poussière. Délivrés d'un péril imminent, je respirai plus libremeht, et je félicitai Jacques du courage qu'il avait montré Cependant nous avions encore à maîtriser le bufllelin qui se débattait toujours contre les dogues; nous ne voulions pas faire usage de nos fusils. Je tenais à nous en emparer vivant, pour remplacer notre âne que nous n'avions guère envie d'aller chercher plus loin. Jacques eut l'heureuse idée de faire usage de son lasso; il le lança avec tant d'adresse, que l'animal, fortement lié par les jambes de derrière, se laissa tomber. J'accourus aussitôt, j'éloignai nos chiens et je remplaçai le lasso par des entraves. Mais il s'agissait de le décider à nous suivre, et ce n'était pas chose facile. A bout d'expédient i'eus recours à un moyen cruel, à la vérité, mais sûr. Pendant que le jeune buffle avait les jambes solidement liées et que les chiens tenaient chacun une oreille. Je perçai avec le poinçon de mon couteau la cloison des narines et j'y passai une corde qui devait servir à le diriger; j'attachai celle corde à un arbre et je me mis

à dépecer l'animal mort. Comme nous n'avions aucun des outils nécessaires pour bien faire cette opération, je pris seulement la langue et quelques morceaux de chair que nous frottâmes avec du sel, dont nous avions toujours une petite provision sur nous. Il fallut bien se résigner à faire ce métier de boucher, c'était la loi de notre situation. Je ne pus jamais cependant parvenir k vaincre tout à fait la répugnance qu'il m'inspirait. L'habitant des villes échap[)e à ces nécessités. Quand les mets arrivent sur sa table, il peut du moins ne pas penser à cette incroyable condition de la vie de l'homme, obligé de porter la mort partout ou il lui faut vivre.

Le reste du buffle fut abandonné aux vautours et autres oiseaux de proie qui, après avoir tournoyé au-dessus de nos têtes, se précipitèrent comme un nuago noir sur îe cadavre.

Parmi ces oiseaux, je remarquai le vautour royal et îe calao, nommé quelquefois oiseau rhinocéros, à cause de l'excroissance qu'il porte au-dessus du bec.

Pour détourner Jacques du spectacle de ces oiseaux s'acharnant sur le cadavre du buffle, je l'occupai à couper dans le m.arais un certain nombre de bambous dont je voulais faire des moules à bougies.

Après avoir pris quelque nourriture, nous nous remîmes en route, conduisant par la corde le jeune buffle, qui ne se montra pas trop récalcitrant.

Gomme nous longions une petite colline, nos chiens firent lever une femelle de chacal qu'ils poursuivirent et saisirent comme elle allait entrer dans un creux de rocher où elle avait déposé ses petits. Les chiens, après avoir eu raison de la pauvre mère, se précipitèrent sur les jeunes. Jacques, si prompt qu'il fût, ne pul leur en arracher qu'un, qu'il me demanda la permission de garder. J'y consentis d'autant plus volontiers que cet animal me parut devoir nous rendre quel* ques services, si nous parvenions à le dresser pour la chasse. Jacques était au comble de la joie; il ne se lassait pas d'admirer la jolie mine de son futur élève,

son poil jaune d'or et ses yeux d'une vivacité extrême quoique à peine ouverts.

J'avais fait, de mon côté, une découverte assez importante; c'était celle du palmier nain k feuilles piquantes, qui me sembla propre à former une haie de sûreté. Je me promis bien de venir au plus tôt chercher quelques-uns de ces arbustes pour fortifier la clôture qui entourait Zeltheim.

Ce fut seulement à la nuit tombante que nous fûmes de retour auprès des nôtres, qui nous attendaient avec inquiétude. L'on peut s'imaginer le déluge de questions qui nous assaillit et auxquelles Jacques ne manqua pas de répondre avec sa vivacité habituelle. Son récit captiva si bien l'attention des auditeurs, que l'heure du souper approcha sans que j'eusse pu glisser quelques mots pour demander à ma femme ce que l'on avait fait pendant mon absence.

LE SAGOU. — LES ABEILLES. — ■ l'ESCALIER. — l'éducation DES ANIMAUX

Ma femme m'apprit enfin qu'elle n'avait eu qu'à se louer de ses fils, avec lesquels elle s'était rendue au cap de l'Espoir Trompé. Ils avaient abattu à eux seuls l'énorme palmier dont Ernest avait coupé la cime. Ce travail n'avait pas exigé de leur part moine d'adresse que de force. Ils s'étaient aidés de la hache, de la scie, et enfin, en liant le tronc d'une forte corde à hauteur de la couronne, ils avaient pu le faire tomber sans accident.

Pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, une bande Je singes, envahissant la huile, y avait causé ^nt de

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df^'gâls, que mes filr^ avaient dû employer une heure au moins à les réparer.

Fritz avait pris un jeune oiseau que je reconnus pour l'aigle dit du Malabar. Je nie rappelai avoir lu que cet oiseau s'Olève assez facilement, et j'engageai mon fils à prendre soin du sien, qu'il pourrait dresser comme faisaient autrefois les fauconniers. Aussitôt Ernest se mit \ développer toutce qu'il savait touchant la fauconnerie, qui était l'art de prédilection des châtelains au moyen âge, ei il fut convenu que l'aigle de Fritz serait dressé à ia capture du gibier

Lorsque, de part et d'autre, la curiosité fut satisfaite, nous allumâmes un feu de bois vert dont l'épaisse fumée jécha les morceaux de viande que nous avions rapportés i\ suspendus au-dessus du foyer.

Le jeune buffle, à qui ma femme avait fait faire un repas de pommes de terre arrosées de lait, se montra si docile, qu'il fut donné pour compagnon à notre vache.

Le souper fut des plus gais. Nous avions pris, pour notre sûreté de la nuit, les mômes précautions que la veille^ et nos couchettes de mousse nous procurèrent un excellent sommeil. Le lendemain, après le déjeuner, je voulus donner le signal du départ, mais les jeunes gens avaient un autre projei.

« Cher ami, me dit ma femme, nous ne voulons pas abandonner sans en tirer parti le palmier que les enfants ont abattu hier. Ernest prétend que la moelle doit être du sagou , et je t'avoue que si notre petit docteur a dit vrai, je serais ravie d'emporter d'ici une provision de cet aliment aussi sain qu'agréable. »

J'examinai l'arbre et je reconnus qu'Ernest ne s'était pas trompé; mais ce n'était pas une petite besogne que d'ouvrir, pour en extraire la moelle, ce tronc qui mesurait au moins cinquante pieds de longueur. Je fis savoir toutefois, à la famille réunie, que nous allions procéder à la préparation du sagou.

Il nous fallut des efforts inouïs pour fendre le palmier. Les coups de hache, les coins enfoncés en vinrent enfin

à bout. Tout en travaillant à cette opération difficile, j'eus ridée de réserver les deux parties du tronc pour en faire des canaux destinés à amener du ruisseau du Chacal Teau nécessaire à l'arrossement du jardin potager.

Une des extrémités de Tarbre fut évidée pour servir d'auge. Nous y mîmes la moelle que nous arrosâmes d'eau, et que deux des enfants, les manches retroussées, pétrirent minutieusement. Quand la pâte me parut au degré de densité voulu, j'allachai une râpe à tabac à l'un des bouts de l'auge, puis, poussant la pâle de ce côté, rious vîmes bientôt sortir par chaque trou de la râpe de petits grains de farine que nous mettions sécher au soleil après les avoir recueillis sur des linges.

J'eus même U fantaisie de fabriquer du vermicelle. Je n'eus pour cela qu'à rendre la pâte plus épaisse, et à exercer une pression continue qui faisait jaillir des trous de petits fils de pâte se tordant sur les linges où ils tombaient.

Le lendemain, au point du jour, nous étions sur la route de Falkenhorst. La vache et le buffle avaient été attelés au chariot, et nous n'eûmes qu'à nous louer de la docilité du buffle. Le Chemin que nous avions pris pour venir nous ramena en bon état vers nos sacs de baies, 81 les calebasses que nous avions laissées au pied des arbres à caoutchouc étaient remplies de gomme.

Comme nous traversions le petit bois de goyaves, nos chiens s'élancèrent, à plusieurs reprises en aboyant^ dans un fourré d'où ils ressortaient aussitôt. Croyant à la présence de quelque bête sauvage, nous entourions tous, Farme au bras, ce fourré, lorsque Jacques, qui s'était baissé presque à plat ventre pour découvrir la cause de cette alarme, s'écria :

« Eh, pardieu! c'est encore notre laie qui fait des siennes. »

Un grognement bien connu répondit à l'exclamation du jeune garçon, et à ce grognement qui n'avait r/eu d'imposant, succéda un éclat de rire général.

La pauvre bêle allaitait six jolis marcassins qui paraissaient nés depuis quatre à cinq jours.

Après avoir délibéré sur ce que nous devions faire de tous ces petits animaux, il fut résolu que nous en prendrions deux seulement et que les autres seraient abandonnés dans les bois: où ils multiplieraient.

Notre arrivée à Falkenhorst fut un vrai triomphe ; nous éprouvions une joie indicible de revoir nos animaux qui nous faisa^^ent fête et qui semblaient heureux de notre retour.

Le buffle et le chacal furent atiacnes, en attendant que l'habitude les eût rendus doux et dociles. L'aigle de Fritz fut attaché aussi ; mais mon fils eut l'imprudence de lui enlever le bandeau dont il avait eu jusque-là les yeux couverts. Aussitôt, Toiseau se mit à lancer à droite et à gauche des coups de griffes et de bec si redoutables, que le perroquet, qui se trouvait à sa portée, fut mis en pièces en un clin d'œil.

Fritz, en apercevant les lambeaux sanglants de la pauvre petite bête, entra dans une grande colère et voulait punir de mort le meurtrier.

« Donne-le-moi plutôt, dit Ernest, et je me charge de le rendre docile et doux.

— Non vraiment, répondit Fritz, c'est moi quiTai pris, je le garde. Apprends-moi plutôt ton secret.

— Si tu gardes ton aigle, dit Ernest, je garde mon secret. »

Je fus obligé d'intervenir dans la discussion.

« Pourquoi, dis-je à Fritz, veux-tu que ton frèi e te révèle son secret sans aucune espèce de compensation? »

On convint d'une transaction. Fritz céda son singe à Ernest, qui lui indiqua le moyen de calmer et d'apprivoiser son aigle.

Ce moyen, bien simple, consistait à souffler de la fumée de tabac sous le nez de l'animal , qui , se sentant pris de vertige, devait perdre toute sa férocité.

i^ritz refusa d'abord de croire à l'efficacité de ce moyen, et parla même de reorendro son singe. Je lui conseillai

alors de ne pas se prononcer avant d'avoir tenté Yé^ preuve.

Ernest prit une pipe et du tabac que nous avions trouvés au navire, et se mil à fumer sous la tête de Taigle, qui, dès les premières bouffées, se calma entièrement. Peu à peu il perdit ses forces, oscilla sur ses jambes, et devint tout à fait immobile.

Fritz, qui le crut mort, regrettait déjà d'avoir permis une telle expérience; mais bientôt Toiseau sortit de cet état d'immobilité, et alors il se montra aussi tranquille et Iraitable, qu'il avait d'abord été sauvage et violent.

11 ne fut même pas besoin, heureusement, de répéter souvent celte opération, qui n'était pas un plaisir pour Ernest, pour apprivoiser tout à fait l'aigle de Fritz.

Le lendemain matin, les tuteurs en bambous que nous avions rapportés furent fixés à côté de nos jeunes arbustes.

Nous mîmes sur notre char une bonne provision de cannes à sucre et un pieu de fer long et pointu pour creuser la terre au pied des ai'bres, puis nous partîmes, en recommandant à ma femme et au petit François, qui restaient seuls au logis, de nous préparer un bon dîner avec le chou du palmier et la pâte de sagou.

La vache pouvant bien suffire à traîner la voiture, qui n'était que modérément chargée, le buffletin fut laissé à l'écurie, je ne voulais d'ailleurs le soumettre à aucun travail avant que la blessure de ses naseaux fût cicatrisée.

Les tuteurs étaient de première utilité, car nos arbres étaient tous couchés par les vents violents qui avaient soufflé sur la plage les jours précédents. Pendant que nous travaillions à redresser ces jeunes liges, et à les assujettir aux bambous qui devaient leur servir d'appui, mes f:ls m'accablèrent de questions sur l'agriculture. Je tâchai d'y répondre de mon mieux. J'aurais voulu tout savoir, pour pouvoir tout apprendre à ces pauvres petits !

« Les arbres que nous avons nlantés ici sont-ils tels

qu'on les trouve dans la nature, ou bien dans un étal résultant de la culture à laquelle ils ont été soumis? demanda Fritz.

— Ah! la drôle de question ! s'écria Jacques. A t'eatendre, ne dirait-on pas que Ton apprivoise les arbres ainsi que les animaux? Tu comptes peut-être qu'il est des moyens de les rendre dociles comme ton aigle, et de leur apprendre à s'incliner poliment pour se laisser dépouiller de leurs fruits !

— Tu crois avoir trouvé là , mon pauvre Jacques , une chose spirituelle, et tu n'as dit qu'une bonne petite sottise. Sans doute on ne connaît pas d'arbres qui obéissent à la voix de leur propriétaire, mais s'il y en a qui croissent sans culture, d'eux-mêmes, il y en a, au contraire, que l'on soumet à une véritable éducation, pour améliorer la nature de leurs produits. Puisque tu mets tous les êtres dans la même catégorie, je devrais, lorsque tu n'es pas docile, dompter ton insubordination en te passant une corde dans le nez, ainsi que je l'ai fait pour le buffletin.

— Mais ce ne serait pas un trop mauvais moyen, fit observer malicieusement Ernest.

— Oui, répliquai-je en riant, un moyen que je devrais souvent employer pour vous tous, sans en excepter M. le docteur. Mais si l'on traite les hommes autrement que les animaux, on a aussi des moyens particuliers pour modifier la nature de certains végétaux; ce sont l'ente et la grefife, la transplantation, les engrais, et, en général, les soins, dont l'ensemble constitue l'art de l'agriculteur. »

Je leur appris à cette occasion que la plupart de nos arbres fruitiers sont d'origine étrangère; par exemple, que l'olivier vient de la Palestine ; le pêcher, de la Perse ; ie figuier, de la Lydie; l'abricotier, de l'Arménie; le prunier, de la Syrie, et le poirier, de la Grèce. J'ajoutai encore que beaucoup d'autres sont cultivés dans nos pays depuis tant d'années, que l'on serait tenté de les en croire originaires.

Vers midi, notre travail terminé, nous retournâmes à Falkenhorst, où un excellent repas nous attendait.

L'exécution d'un projet que nous avions formé depuis quelque temps occupa notre après-dînée.

Il s'agissait de substituer un escalier fixe à Téchelle de corde qui conduisait à notre château aérien , et dont l'ascension était périlleuse, surtout pour ma femme et mon plus jeune fils. Je ne devais guère songer à construire extérieurement cet escalier, qui eût été en ce cas d'une exécution trop difficile, pour ne pas dire impossible. Je résolus donc de l'établir dans le tronc même du figuier, que je supposais être creux, parce qu'il servait d'asile à un essaim d'abeilles ; mais il fallait avant tout expulser ces hôtes incommodes.

Pour sonder la cavité de l'arbre, nous prîmes, mes enfants et moi, chacun une hache avec le dos de laquelle nous nous mîmes à frapper çà et là le long du tronc. Ce bruit troubla les abeilles : elles sortirent en grand nombre, et se jetèrent avec furie sur mo-n étourdi de Jacques, qui, malgré ma recommandation, s'était aventuré tout près du trou servant d'issue à la ruche. 11 eut en un instant le visage et les mains criblées de piqûres, qui lui causaient d'atroces douleurs. Je parvins à soulager le pauvre petit en le frottant avec de la terre mouillée.

Cet accident m'avertit que nous ne devions pas espérer déposséder nos voisins sans recourir à des moyens violents. J'avais eu tout d'abord l'idée de ne les forcer qu'à un déménagement, et j'avais construit, avec un petit tronc d'arbre creux recouvert par un bout d'une calotte de calebasse, une ruche dans laquelle je pensais installer ce petit peuple ailé : mais je ne savais comment m'y prendre pour opérer cette translation de la colonie, et d'ailleurs il ne m'était pas prouvé qu'on pût espérer do voir un essaim d'abeilles adopter une nouvelle demeure.

Pendant que je cherchais la solution de ce problême, je remarquai, à l'ouverture de la ruche, un mouvement

inaccoutumé : les abeilles sortaient, rentraient, allaient, venaient avec une agitation extraordinaire; je compris qu*un nouvel essaim allait se séparer de la ruche mère. En effet, au bout de quelques minutes, une armée innom- Drable de mouches sortit du tronc, tourbillonna quelijues instants dans l'air, puis alla se reposer en masse sur la première branche d'un petit arbre, où elle se suspendit en forme de grosse grappe. J'avais été plusieurs fois témoin de la manière dont on recueille un essaim, je résolus d'employer les mêmes moyens. Je me couvris, par mesure de précaution, la tête d'un morceau de toile où j'avais pratiqué quelques petits trous qui me permissent de voir et de respirer, j'enveloppai mes mains d'un mouchoir, je m'approchai de l'arbre et je renversai la ruche que j'avais préparée sous la branche où se trouvaient les abeilles. Ces précautions prises, d'un coup de pied, j'imprimai une forte secousse à l'arbre. La plus grande partie de l'essaim tomba dans la ruche, que je m'empressai alors de replacer sur une planche disposée à cette fin au pied du tronc. Le plus difficile était fait, j'avais eu soin de laisser audessus une ouverture par laquelle les abeilles pussent entrer et sortir. Un bruyant va-et-vient s'établit d'abord entre les abeilles qui étaient restées sur l'arbre et celles de la ruche; une heure après, l'essaim entier avait pris possession de sa nouvelle demeure. Le soir, lorsque les abeilles furent endormies, la ruche fut transportée par nous contre la cloison de notre jardin potager, l'entrée tournée vers le sud , et dès le lendemain la petite république commença à travailler. Devenu ainsi possesseur d'un essaim qui promettait, en se multipliant, de nous assurer à l'avenir une double provision de miel et de cire, nous avions moins de regret de sacrifier celui qui était en possession du tronc de notre figuier. Nous le fîmes donc périr, non sans remords, en jetant par l'ouverture, après l'avoir bouchée hermétiquement, deux ou trois mèches de soufre allumées.

Le lendemain, nous pûmes non-seulement nous era-

parer des provisions accumulées depuis plusieurs années, mais encore nous livrer sans obslacle à la construction de notre escalier.

Je sondai alors avec une perche le tronc de l'arbre, et je reconnus, à ma grande satisfaction, qu'il était creus depuis le bas jusque vers les branches sur lesquellei:' nous avions établi le plancher de notre maison. Il en résultait pour nous la certitude de pouvoir construire dans l'intérieur un escalier tournant. Sans perdre de temps, je me mis au travail, aidé de mes trois tîls aînés.

Nous pratiquâmes d'abord dans le bas de l'arbre une grande ouverture à laquelle fut adaptée la porte delà cabine du capitaine. Ainsi notre demeure se trouva bien fermée.

Une longue et grosse solive du vaisseau fut fixée dans toute sa hauteur au milieu du tronc pour servir de support aux marches qui reposaient par leur autre extrémité dans des rainures creusées aux parois intérieures de l'arbre, et des ouvertures auxquelles nous ajustâmes les fenêtres que nous avions rapportées du vaisseau, furent pratiquées dans le tronc de l'arbre de distance en distance, et firent du tronc une sorte de tour vivante surmontée d'une maison à moitié perdue dans le feuillage,

Ce travail, qui nous occupa plusieurs jours, laissait peut-être beaucoup à désirer sous le rapport de l'architecture et de Télégance; mais il était solide et commode, c'était ce que nous désirions. 11 nous parut superbe.

Pendant que nous travaillions à notre escalier, Bill mit bas deux petits chiens de l'espèce danoise pure, un mâle et une femelle, et je permis à Jacques d'adjoindre son chacal aux petits chiens comme frère de lait.

La docile chienne ne fit aucune difficulté pour allaiter le nouveau nourrisson, qui se trouva fort bien de cette adoption.

Les deux chèvres nous avaient, presque en même temps, donné chacune une couple de petits chevreaux, et les brebis cinq ou six agneaux.

r^ous voyions avec plaisir le troupeau s'augmenter;

mais, prévoyant le cas où nos animaux prendraient fantaisie de s'éloigner, à l'exemple de Tàne, Jacques eut la bonne idée de leur attacher au cou de petites clochettes que nous avions trouvées sur le navire, et dont le bruit devait nous mettre sur la piste des fuyards.

L'incision que j'avais faite à notre jeune buffle était entièrement cicatrisée; j'y passai, ainsi que font les Hottentots, un petit bâton, qui avançait de chaque côté, et avec lequel nous pûmes le conduire comme avec un mors.

Grâce à cet expédient, il devint bientôt facile à conduire; mais .ce ne fut pas sans peine qu'il se résigna à se laisser monter et à porter des fardeaux.

Fritz s'occupait avec zèle de l'éducation de son aigle. L'oiseau connaissait parfaitement son maître, il obéissait à sa voix; mais il se montrait encore trop désireux de conquérir sa liberté pour qu'on le délivrât de la corde qui le retenait.

Ernest, pris lui aussi de la fièvre d'éducation, qui semblait devenue générale, entreprit d'instruire le singe que Fritz lui avait cédé. C'était un spectacle vraiment comique de voir le flegmatique garçon user sa patience pour dompter l'étourderie et la turbulence de son élève.

Le nonchalant professeur, à qui les plus petits far-^ deaux semblaient toujours trop lourds, eut l'idée d'habituer maître Knips, qui s'était fortifié, à les porter. 11 lui attacha donc sur le dos, à l'aide de deux courroies, une petite hotte qu'il avait tressée avec des roseaux et dans laquelle il mit d'abord des charges légères. Le singe, trouvant l'exercice fort peu de son goût, se roula dans le sable, grinça des dents, et fit usage de toutes ses ruses pour se débarrasser de cette corvée. Mais, en alternant les corrections et les friandises, Ernest l'amena à porter, de la meilleure grâce, de petits paquets qui ne laissaient pas d'être considérables pour sa taille.

Jacques, à son tour, s'occupa de dresser son chacal, qu'il avait par ant^'^jpation appelé le Chasseur, et donr

il pensait faire une sorte de chien couchant, restant en arrêt devant le gibier vivant, et le rapportant après qu'on l'aurait tué. L'animal se prêtait mal à cette éducation. Il rapportait assez bien les objets qu'on lui jetait, mais il ne tenait nullement l'arrêt. Toutefois, Jacques ne désespérait pas d'arriver à de meilleurs résultats.

Nous employions de la sorte les quelques heures que nous ne donnions pas à nos travaux, il n'y avaic pas place pour l'ennui dans nos jours si bien occupés.

A peine notre escalier fut-il terminé, qu'il fallut songera perfectionner la fabrication de nos bougies; nos moules de roseaux nous furent d'un grand secours.

Les mèches nous manquaient, car ma femme refusa, nonsans raison, de nous laisser déchirer nos mouchoirs et nos cravates de coton.

J'eus l'idée de faire un essai avec une espèce de bois très-inflammable, et connu dans les Antilles sous le nom de bois de lumière. J'en coupai des baguettes minces, que jeplaçai à l'intérieur des moules.

La mère, comptant peu sur ces mèches de bois, eut l'idée d'en faire avec des fils extraits des feuilles de karatas qu'elle fit sécher au soleil et qu'elle tordit ensuite.

Quand les moules furent garnis de ces mèches différentes, nous mîmes, dans unechaudière, pareille quantité de cire d'abeilles et de cired'arbres,que nous fîmes fondre sur un feu doux. Dès que le mélange fut bien chaud, les moules, dont l'extrémité inférieure était plongée dans l'eau froide pour que la cire se figeât instantanément, furent remplis de cire à l'aide de nos cuillers.

La nuit approchait; lorsque nous pûmes enlever les bougies des moules, j'en allumai deux, une de chaque sorte, afin de juger lequel devait être préféré du bois de lumière ou du fil de karatas.

Hélas ! ni l'un ni l'autre ne pouvait remplacer le coton ; le bois de lumière se consumait trop vite, et les fils de karatas se carbonisaient; nous soupirâmes donc après

le jour où il pourrait nous être donné d'obtenir des mèches de coton, autrement qu'en détruisant notre linge.

Après la fabrication des bougies, je tournai mes vues vers la confection des chaussures en caoutchouc. J'employai le procédé dont j'avais parlé à Fritz quand nous avions découvert l'arbre à caoutchouc. Je remplis de sable une paire de bas et je l'enduisis de terre glaise que je fis ensuite sécher au soleil, puis avec un pinceau de poils de chèvre j'étendis sur les bas du caoutchouc liquide; quand cette couche fut sèche, j'en mis une autre; ainsi de suite, jusqu'à ce que l'épaisseur me parût suffisante. Je suspendis alors la paire de chaussures dans un endroit aéré, et quand je me fus assuré que le caoutchouc était solidifié, je vidai le sable, je retirai avec précaution les bas, la terre glaise, et je me trouvai en possession de bottes assez élégantes et surtout si commodes, que mes fils me supplièrent de leur en faire de semblables.

Comme il arrivait souvent que les enfants, en puisant de l'éau au ruisseau, la rapportaient trouble, parce qu'ils remuaient la vase, je résolus d'installer le bassin d'écaillé de tortue, placé de telle façon que des tuyaux de sagoutier y amenassent l'eau, dont nous avions élevé le niveau par une sorte d'écluse établie à quelques pas plus haut.

C'est ainsi que de jour en jour se succédaient les projets d'amélioration, et l'exécution de ces projets.

Chacune de nos découvertes était saluée par les cris de joie des enfants, et par les actions de grâces que ma femme et moi adressions au Ciel qui bénissait si visiblement nos efforts.

LE ROBINSON SUÏSSE

l'onagre. — LE LIN. LA SAISON DES PLUIES

Un matin, comme nous allions nous mettre au travail, des bruits bizarres et terribles se firent entendre au loin; c'était une sorte de hurlement entremêlé d'un sifflement aigu qui se terminait en sons lamentables.

Dans la crainte de quelque agression, nous nous hâtâmes de rassembler notre bétail sous les racines de l'arbre et de nous retirer dans notre château fort, pendant que nos chiens, Toreille aux aguets, se préparaient à la défense.

Le silence se rétablit pendant quelques instants; puis les sons étranges retentirent de nouveau, mais cette fois beaucoup plus rapprochés. Nous regardions tous à qui mieux mieux dans la direction d'où paraissaient venir ces cris, ces sons inconnus, lorsque tout à coup Fritz, qui avait les yeux plus perçants que nous tous, jeta de côté son fusil, et s'écria en riant aux éclats :

« C'est notre âne; oui, c'est lui-même qui entonne Va fanfare du retour. C'est égal, sa voix a gagné; quel chanteur! ))

Aussitôt chacun des enfants de ressentir quelque dépit de s'être laissé alarmer par l'approche d'un semblable ennemi.

J'étais moins rassuré qu'eux.

« Il se peut que notre âne soit pour quelque chose dans cette étrange musique, dis-je à Fritz, mais il n'y est pas pour tout, à coup sûr.

— Père, me dit Fritz, tu dois avoir raison, car notre baudet nous amène de la compagnie, w

Je regardai dans la direction que Fritz m'indiquait, ei je vis un magnifique onagre ou âne sauvage qui trotlait, en hennissant, à côté de nou^e aliboron.

Je songeai sans retard aux moyens de nous en emparer. Je descendis doucement de l'arbre, suivi de Fritz, après avoir recommandé à tous de faire le moins de bruit possible.

Je pris une longue corde, dont j'attachai Textrémité à une des racines de notre arbre, et à laquelle je fis un nœud coulant qu'un petit bâton tenait ouvert.

Avec un morceau de bambou je façonnai une sorte de pince dont Fritz, fort intrigué, s'efforçait en vain de deviner Tusage. Dans son impatience de capturer Tonagre, il voulait employer son lasso ; je l'arrêtai en lui affirmant que mon moyen était bien préférable, au moins en cette occasion, à la méthode patagonaise.

Les deux animaux se rapprochant de l'arbre, Tonagre nous aperçut; comme il voyait pour la première fois sans doute un visage humain, il recula effrayé. Mais à ce moment Fritz présenta à notre âne sa main pleine d'avoine; maître baudet n'était pas fier, il s'avança avec une avidité telle, que l'onagre, jugeant de la saveur du mets par l'empressement de son compagnon, l'imita sans méfiance. Je profitai de cet instant pour lui jeter autour du cou le nœud coulant que je tenais au bout d'une, perche.

Aussitôt il fit un bond vigoureux en arrière pour s'enfuir, mais le nœud le serra si fortement que la pauvre bête tomba à terre comme suffoquée.

Je m'empressai d'enlever ce lien qui l'étouffait et de le remplacer par le licou de notre âne; puis avant que l'onagre fût revenu de son étourdissement, je lui serrai les naseaux avec ma pince de bambou que je liai par le bas avec ma ficelle, employant, pour dompter cet animal, le moyen dont se servent les maréchaux qui ont à ferrer un cheval farouche.

J'attachai ensuite le licou avec deux longues cordes aux racines de l'arbre et j'attendis que notre captif revînt à lui pour savoir ce qu'il serait utile de faire afin de le soumettre entièrement.

Pendant ce temps toute la famille était descendue de

Tarbre. Réunis autour de ranimai, nous ne pouvions nous lasser d'admirer la grâce des formes qui élève celte espèce d'àne presque à la dignité du cheval.

Au bout de quelques instants il se releva en bondissant et chercha à reprendre sa liberté; mais la douleur que lui faisait éprouver la pince de bambou rabattit singulièrement son ardeur; il se montra même assev docile pour se laisser conduire jusqu'à l'endroit qui devait lui servir d'étable. Il s'agisait en outre de prévenir une nouvelle désertion de notre baudet ; noire confiance dans sa fidélité était justement ébranlée. Lui ayant donc mis des entraves aux pieds de devant, je rattachai h côté de l'onagre, afin que cette société forcée apprivoisât l'étranger à son nouveau genre de vie.

Ce n'était pas une petite affaire de dompter notre nouvel hôte. Nous le soumîmes aux privations, aux coups môme, mais je n'achevai cette difficile éducation qu'en employant de temps en temps un moyen fort en usage en Amérique, et qui consiste à mordre l'oreille de l'animal rétif.

Au bout de quelques semaines, Leichtfus (pied léger), c'est le nom que nous avions donné à l'onagre, fut si bien apprivoisé, que nous le montions sans crainte. Pour le diriger j'imaginai une sorte de petit caveçon, composé d'un licou auquel était attaché de chaque côté une baguette frappant à volonté l'oï'eille droite ou l'oreille gauche de l'animal, qui les avait très-sensibles.

Pendant ce temps, une triple éclosion des couvées de nos poules nous avait donné plus de quarante poussins qui couraient çà et là en caquetant joyeusement.

Cette augmentation de notre volaille, jointe à l'acquisition de l'onagre, me rappela le projet que j'avais formé il y avait quelque temps, d'édifier, en prévision de la saison des pluies qui ne pouvait manquer d'arriver, une écurie et un poulailler fermés.

Sur les racines voûtées de notre demeure, nous construisîmes un toit avec des cannes de bambou que nous assujellîmos fortement et entre lesquelles nous enla(;ànic3

des cannes plus minces; nous recouvrîmes celte charpente de mousse et de terre glaise, puis d'une couche de goudron; nous eûmes ainsi un toit solide, sur lequel on pouvait se promener sans crainte. Nous rentouràme;s d'une jolie balustrade, si bien qu'il avait Faspect d'une terrasse.

L'intérieur fut partagé en plusieurs compartiments, servant les uns d'écurie ou de grange, les autres de laiterie et d'entrepôt pour les céréales ou autres provisions que nous amassions en prévision de la saison pluvieuse, qui constitue l'hiver des régions situées sous les latitudes tropicales et qui devait nous imposer unt retraite absolue.

Peu de jours se passaient sans que nous enrichissions notre magasin de quelque nouvelle acquisition.

Un soir que nous revenions de récolter des pommes de terre, j'eus l'idée de laisser ma femme et les deux plus jeunes garçons conduire seuls l'attelage jusqu'à Falkenhorst, pendant qu'Ernest et Fritz me suivaient au bois des chênes verts, afin de joindre au butin de la journée une provision de glands doux. Fritz était monté fièrement ^ur l'onagre; Ernest portait son singe sur son épaule.

Nous emportions des sacs vides, nous proposant de les remplir et de les faire porter par l'onagre, qu'il fallait bien habituer à nous rendre quelques services de ce genre, puisqu'il avait jusque-là refusé de se laisser atteler.

Lorsque nous fûmes arrivés au milieu du bois, je liai Pied léger à un arbre et nous nous mîmes avec ardeur à remplir nos sacs, ce qui fut vite fait, la moisson étant facile et abondante. Comme nous élions occupés à cette besogne, tout à coup notre singe bondit dans le fourré voisin, devant lequel depuis quelques instants il semblait se tenir aux aguets. Nous entendîmes en même temps des cris d'oiseaux et des battements d'ailes qui nous firent soupçonner un combat entre maître Knips et quelque habitant des broussailles.

Ernest, qui était le plus près du champ de bataille, s'avança avec précaution, et bientôt il se mit à crier: « Viens, Fritz! il y a ici un nid tout plein d'œufs; viens les prendre pendant que je tiendrai maître Knips qui veut s'en régaler. La poule aussi veut s'échapper. »

Fritz courut en toute hâte vers le buisson, et quelques instants après me rapporta une de ces poules à collet, dites duCanada, qu'il avait tirée, sans l'atteindre, un des jours précédents. J'aidai Fritz à lier les jambes de cet animal, dont la capture me parut être une précieuse acquisition pour notre basse-cour. Ernest, qui avait écarté maître Knips, revint avec son chapeau plein d'œufs et couverts de feuilles à peu près semblables à celles de l'iris. En me montrant sa trouvaille, il me dit :

« J'ai rapporté aussi quelques-unes des feuilles dont le nid était fait; elles ressemblent à des lances et mon petit François s'en amusera. »

Nos sacs remplis furent chargés sur le dos de l'onagre en ménageant toutefois une place pour Fritz, cavalier habituel de l'animal; et, le prudent Ernest portant ses œufs, moi la poule, nous nous dirigeâmes vers Falkenhorst.

La joie de ma femme fut grande à la vue de notre nouvelle conquête. Elle eut tant de soin de la poule que celle-ci couva docilement les œufs qu'on lui rendit, et nous donna , au bout de vingt jours, une quinzaine de poussins.

A quelque temps de là, comme les feuilles à glaive qui avaient servi de jouet à François, et qui étaient alors desséchées se trouvaient éparses autour de notre arbre, Fritz dit à l'enfant, dans l'intention de l'amuser sans doute :

« Vois-tu, François, nous allons faire avec tes ci-devant joujoux des fouets qui nous serviront pour conduire nos bêtes. » Et après avoir fendu quelques-unes de ces feuilles en trois ou quatre lanières, il se mit à en former de longues tresses. Par hasard, je le regardais faire. En voyant la flexibilité et la force de ces lanières,

j'examinai de plus près cette plante, et j'eus la joie de reconnaître le pfiormium tenax, plante qui, pour les Indiens, remplace sans désavantage notre lin d'Europe.

Dieu sait si ma joie fut partagée par notre ménagère, qui ne manqua pas de s'écrier : « C'est la plus belle découverte que nous ayons faite jusqu'à présent; ramassez* moi beaucoup de ces feuilles, et je vous confectionnera.' des chemises et des habits de toute espèce! » Elle oubliait, la chère femme, combien il y a loin de la simple matière première à de la toile confectionnée.

Pendant que j'essayais de le lui faire comprendre, dans le dessein d'atténuer la déception qui suit très-souvent l'enthousiasme, je vis Fritz monter sur l'onagre, Jacques sur le buffle, puis sans nous, avoir rien dit, disparaître, au galop de leurs montures, dans la direction du bois des chênes verts.

Un quart d'heure après, nous les vîmes revenir. Comme des hussards fourrageurs, ils avaient accroché, aux deux côtés de leurs bêtes, d'énormes paquets de plantes à lin qu'ils déchargèrent à nos pieds.

Je les félicitai de cet empressement et je promis à ma femme que, quoi qu'il pût advenir de nos tentatives, nous nous efforcerions de tirer le meilleur parti de notre lin :

« D'abord, dis-je, nous nous occuperons du rouissage.

— Qu'est-ce que le rouissage, père? demanda Fritz. Devons-nous faire du feu?

— Non, il n'est pas besoin de feu, lui répondis-je, car le rouissage consiste à exposer le lin ou le chanvre alternativement à Thumidilé et au grand air pour laisser la plante se corrompre à un certain degré. Les parties molles se séparent alors facilement des fils longs et tenaces; la colle végétale qui les liait se dissout, et on obtient les fils de lin en broyant ou en tillant les tiges.

— Mais ces fils ne se pourrissent donc pas avec le reste? demanda encore Fritz.

— Gela pourrait arriver, dis-je, si Ton n'arrêtait pas le rouissage assez tôt. Cependant la ténacité de ces fils rend cet accident fort rare. D'ailleurs l'on n'a rien à craindre, si, au lieu d'exposer la plante aux ardeurs du soleil, on la met simplement rouir dans l'eau. »

Ma femme fut d'avis qu'il vaudrait mieux, à cause de la grande chaleur de celte conliée, employer ce dernier mode de rouissage, et nous indiqua le marais des Flamants comme un lieu très-commode pour cette opéralion. L'idée était bonne, et, le lendemain matin , nous attelâmes notre àne au char sur lequel nous avions empilé nos paquets de lin. François et maître Knips prirent place au milieu. Armés de nos pelles et de nos pioches, nous suivions le convoi.

Quand nous fûmes arrivés là, les bottes, divisées en plusieurs petits paquets, furent posées au fond de l'eau et chargées de grosses pierres, pour que le lin fût entièrement submergé.

Tout en travaillant, mes fils eurent l'occasion d'admirer l'instinct des flamants dans la construction de leurs nids, dont plusieurs étaient abandonnés. Ces nids ont la forme d'un cône tronqué s'(?levant au-dessus de l'eau, les œufs sont au fond, de sorte que la femelle peut couver en ayant les jambes dans l'eau. Ces nids sont bâtis en terre si bien tassée que l'eau ne peut ni les dissoudre ni les renverser, jusqu'à ce que le temps de la couvée soit passé, et que les petits ne soient plus en danger de périr.

Au bout d'une quinzaine de jours, notre ménagère* pensant que le lin devait être suffisamment roui, nous engagea à Taller tirer de l'eau. Nous Tétcndîmes sur l'herbe au soleil. En un seul jour il sécha entièrement. Nous le reportâmes à Falkenhorst, remettant à plus tard de le tilier, filer et tisser si faire se pouvait.

Comme je prévoyais rapproche de la saison des pluies, je jugeai qu'il fallait de préférence nous occuper à faire nos [)rovisions de bouche.

Depuis queîQurs iours il arrivait Daifois que le temps,

qui avait été jusque-là chaud et serein, s'assombrissait; le ciel était souvent chargé d'épais nuages, lèvent soufflait avec violence, et parfois môme il tombait quelques averses. •

Tout ce que nous pûmes trouver de pon.mes de terre et de manioc, qui devaient faire la base de notre nourriture d'hiver, fut arraché et mis en tas. Nous fîmes aussi de fortes provisions de noix de coco et de glands doux. A la place des plants de manioc et de pommes de terre, je semai du blé, car, malgré les aliments nombreux el délicats que nous offrait ce fertile pays, nous en étions encore à regretter le pain. Il faut en avoir été privé pour comprendre que rien ne le remplace. Le petit François lui même qui, en d'autres temps, ne l'aimait guère, était de cet avis.

Nous eûmes soin de transplanter aussi à Zeltheîm une quantité de jeunes cocotiers et de cannes à sucre. En dépit de notre activité, les pluies nous surprirent plus tôt que nous ne le pensions. Il tomba de tels torrents d'eau que le petit François, sérieusement alarmé, me demanda s'il allait y avoir un déluge, et si nous n'aurions pas dû construire une arche, comme avait fait le patriarche Noé.

11 est vrai de dire que nous ne pouvions plus habiter dans notre château aérien où la violence du vent et de la pluie nous incommodait au dernier point. 11 fallut sg résigner à transporter notre demeure au bas de l'arbre, sous le toit de roseaux; Mais les chambres étaient si pleines de provisions, d'outils, de bestiaux, que nous pouvions à peine nous remuer. Le pire était que nous étions menacés d'asphyxie quand nous voulions allumer du feu.

Pour nous faire un peu de place, un grand nombre d'objets furent entassés dans l'escalier tournant, et tous nos animaux furent réunis dans un même compartiment; nous pûmes ainsi travailler et nous étendre presque à notre aise pour dormir. Quant à la cuisine, nous en fîmes le moins nossible : notre gourmandise

cédait devant l*affreux tourment que nous faisait endurer la fumée.

Nous n'avions .d'ailleurs amassé qu'une très-minime provision de bois. Aussi dûmes-nous bénir Dieu de ce que la température n'était qu'humide, car le froid nous eût grandement fait souffrir.

Ma femme était prise de terreurs qu'elle ne pouvait vaincre en pensant que ses enfants pouvaient tomber malades; toute sa résignation s'évanouissait devant cette pensée. Heureusement ces craintes semblaient devoir être vaines. Ils étaient tous forts beaux et bien portants.

Notre réserve de fourrage fut aussi épuisée en peu de temps; il nous était impossible d'y suppléer par des pommes de terre ou autres provisions, sans nous exposer à périr de faim nous-mêmes.

Nous prîmes donc le parti de laisser aller en liberté, pour qu'ils cherchassent leur nourriture, ceux de nos animaux qui étaient originaires du pays. Toutefois, comme il importait de ne pas les rendre à- la vie sauvage, nous allions, Fritz et moi, à plusieurs reprises, pendant le jour et chaque soir, les rechercher et les rassembler au pied de notre arbre.

La mère, voyant que de chacune de nos courses nous revenions trempés jusqu'aux os, eut l'idée de nous faire à chacun un vêtement imperméable.

Elle prit en conséquence deux chemises de matelot auxquelles elle attacha un capuchon, que Ton pouvait ramener sur la tête, et qu'elle enduisit de caoutchouc. Couverts de ces manteaux, nous pouvions aller à la pluie sans craindre pour nos habits ni pour notre santé

Ce fut seulement pendant ce premier quartier d'hiver que j'entrepris, comme passe-temps, d'écrire en détail notre vie sur cette terre déserte. Force me fut plus d'une fois d'avoir recours à la mémoire de ma femme et de mes fils, pour faire le récit des événements qui s'étaient accomplis depuis le jour de notre naufrage.

Les enfants s'instruisaient par leurs questions niuluelles, chacun mettait en commun le bagage de ses sou-

yenirs amassés; Ernest prenait des notes pour ne rien oublier de ce qu'il savait, le petit François et Jacques étaient ses élèves; la mère pieuse enseignait la morîile; je prêchais, moi, l'espoir et le courage à tous. C'étaient là nos récréations; d'autres travaux abrégeaient les heures, bien longues quelquefois, cependant.

La caisse de livres du capitaine avait été ouverte; elle, noiis fut d'un grand secours; elle renfermait de bons livres, de dictionnaires scientifiques ornés de figures, et de manuels surtout. Ces livres n'étaient pas parfaits, nous trouvions quelquefois les auteurs en faute, notamment quand il s'agissait de plantes, d'arbres ou d'animaux exotiques que nous avions eus sous les yeux. Ernest relevait les erreurs aussitôt sur les marges, et redressait ce que l'expérience personnelle nous avait démontré être contraire à la vérité. Mais que de bonnes et d'utiles leçonsnous trouvions àcôtédeces imperfections! Quel bienfait que l'imprimerie, qui permet à la science d'avancer sans jamais reculer, et de ne rien perdre de ce qu'elle a une fois conquis!

Celui de mes travaux que ma femme apprécia le plus,, fut la confection d'une grosse et d'une petite carde à peigner le lin. Pour cela, j'arrondis et j'aiguisai avec la Iflne de longs clous que je fixai, à égale distance les uns des autres, dans une plaque de fer-blanc; le rebord de la feuille fut replié de tous côtés, et forma comme une boite dans laquelle nous coulâmes du plomb fondu pour consolider les clous. Je soudai à cette carde de petites oreilles qui devaient être clouées sur un support. Mon invention paraissait si solide et si commode, que ma femme, impatiente d'en faire l'essai, appelait de tous ses vœux le soleil qui devait sécher le lin, avant que nous pussions le carder.

RETOUR Dh LA BELLE SAISON. — LA CAVERNE DE SEL. — LE BANC DE HARENGS. — LES CHIENS DE MER. LE PLATRE. — LES SAUMONS. — LES ESTURGEONS. —

Dans les cités, l'hiver a ses compensations; les maisons bien closes, les réunions de famille autour du foyer, les fètes brillantes font oublier quelquefois, à ceux que la fortune a favorisés, que Thiver est un temps d'épreuves pour le pauvre; je ne crois pas pourtant que personne puisse être insensible au retour des beaux jours. Quant à nous, il serait imj^ossible de décrire notre joie lorsque, après de longues semaines de privations de tout genre et de réclusion forcée, nous vîmes le ciel s'éclaircir, et le soleil briller radieux sur la nature réjouie. Ce fut avec de véritables transports que nous quittâmes nos chambres malsaines, que nous aspirâmes Tair frais, et qu'il nous fut donné de contempler la belle végétation qui nous entourait.

Tout semblait être rajeuni; nous-mêmes nous nous sentions animés d'une telle ardeur, que nous rejetions loin derrière nous le souvenir des ennuis et des douleurs de l'hiver, pour songer à nos travaux futurs, qui nous souriaientcomme des jeux.

Ma femme ne cessait de bénir Dieu qui rendait enfin le soleil aux joues déjà pâlies de nos jeunes enfants, el l'espoir du travail à leurs membres engourdis.

Un de nos premiers soins fut de visiter ce que nous appelions nos domaines. Notre plantation d'arbrisseaux était en très-bon état, les senaences que nous avions confiées à la terre avaient germé, le feuillage des arbres se renouvelait, et le sol fécond se parait d'un nombre infini de fleurs, dont le vent nous apportait les suaves senteurs»

Pe toutes paris chantaient des oiseaux au plumage varié. Nous n'avions jamais assisté à un retour de printemps si gai, si riant.

La mère voulut sans retard s'occuper du cardage et de la filature du lin. Pendant que les plus jeunes garçons faisaient paître le bétail dans l'herbe fraîche, Fritz et moi nous étalions au soleil les paquets de lin. Quand les liges furent sufïisamment desséchées, ce fut le tour di battage, du tillage et du peignage.

Les garçons, armés chacun d'un gros bâton, battirent les tiges. La courageuse ménagère, aidée de François et d'Ernest, s'occupa du tillage. Moi, je fis le peigneur, et je réussis si bien, que la mère, ravie, infatigable, me pria de lui fabriquer sans retard un fuseau, afin qu'elle pût convertir en fil mes belles touffes de lin.

A force d'adresse et d'application (de quoi ne vient pas à bout la volonté?) j'arrivai à faire non-seulement un fuseau, mais encore un rouet et un dévidoir. Ma femme, transportée de zèle, se mit à l'œuvre sans même s'accorder une promenade, dont cependant elle avait été privée pendant si longtemps; elle consentit volontiers à rester seule avec François, pendant que nous irions en excursion à Zeltheim, son unique désir du moment étant de nous prémunir contre le manque de vêtements.

Je me rendis donc, avec mes fils. aînés, à la tente. Elle était dans un fort triste état. Une partie avait été complètement emportée par le vent, la plupart de nos provisions étaient gâtées par la pluie.

Nous fîmes immédiatement sécher tout ce qui parut pouvoir être encore utilisé.

Heureusement, la pinasse n'avait pas souffert. Notre bateau de cuves, au contraire, était entièrement hors de service.

La perle qui m'affligea le plus, fut celle de deux barils de poudre qui étaient défoncés, et que j'avais laissés sous la tente, au lieu de les porter dans le magasin des rochers, où^ heureusement, j'en avais transporté quatre autres. Cet accident me fit concevoir le projet da con-

struire un quartier d'hiveroù nous trouverions, ainsi que nos provisions, un abri contre les pluies torrentielles.

Je n'osais nullement espérer que, selon Taudacieuse proposition de Fritz, nous pussions nous creuser une demeure dans la paroi du rocher, car, avec nos outils et nos petites forces, plusieurs étés n'eussent pas suffi à ce travail; mais je voulus, en tous cas, essayer de creuser une cave pour y renfermer nos provisions les plus précieuses. Je partis un matin, avec Fritz et Jacques, muni de leviers, de pioches et de marteaux. Je choisis un endroit où le roc s'élevait presque uni et perpendiculaire au sol. Je marquai avec du charbon le con* tour de l'ouverture que nous voulions faire, et nous nous mîmes à l'œuvre.

A la fin du jour, notre travail était si peu avancé, que nous fûmes sur le point de tout abandonner. Cependant, nous reprîmes un peu courage en remarquant que la pierre devenait moins dure à mesure que nous creusions ; et qu'en certains endroits nous pouvions même la détacher avec le secours de la bêche.

Nous avions pénétré à une profondeur de sept pieds lorsque Jacques , qui était entré dans la cavité, et qui essayait avec un levier de détacher un morceau de roc, s'écria tout à coup :

« J'ai percé! père, j'ai percé.

— Percé quoi? lui demandai-je; la montagne de part en part?

— Oui, j'ai percé la montagne, répondit-il plein de joie. Vivat! vivat.

~ Il a raison! s'écria Fritz, qui s'était hâté d'accourir, et la preuve, c'est que son levier est retombé en dedans. »

Je m'avançai et me convainquis de la vérité de ces paroles. D'un vigoureux coup de pioche je frappai le roc, qui s'abattit devant nous en montrant une ouverture où chacun des garçons voulait pénétrer à l'instant.

Je les arrêtai , car l'air qui sortait de ce trou était méphitique, et je faillis être frappé de vertige lorsque je

m'approchai pour essayer de regarder à Tintérieur de Texcavalion.

Je saisis cette occasion d'apprendre à mes fils les conditions dans lesquelles doit être Tair pour être respîrable.

« 11 faut, leur dis-je, que les principes dont l'air normal est formé soient en justes proportions, et non mélangés d'autres gaz qui émanent des différents corps de la nature.

» Il y a plusieurs moyens de reconnaître cet air vicié et d'échapper à ses effets nuisibles. La plus sûre épreuve est celle du feu, qui non-seulement ne brûle que dans l'air respirable, mais encore chasse celui qui est corrompu. »

Nous fîmes une première expérience, en jetant par l'ouverture des paquets d'herbes sèches allumées, qui s'éteignirent instantanément.

J'eus alors recours à un moyen que je crus devoir être plus efficace.

Nous avions sauvé une caisse de fusées et de grenades, comme on en emploie sur les vaisseaux pour les signaux nocturnes. Je pris quelques-unes de ces pièces, que je plaçai au bord de l'ouverture et dont j'allumai lés mèches. Les fusées sifflèrent, les grenades éclatèrent, et, à la lueur qu'elles répandirent, nous entrevîmes l'intérieur du souterrain, qui nous parut très-profond, et dont les parois étincelaient comme si elles eussent été taillées dans le diamant; puis, tout retomba dans l'obscurité et le silence, et il ne resta plus que des flots de fumée que vomissait l'entrée de la grotte.

Quand nous eûmes encore tiré quelques coups de fusil, je fis un second essai avec une touffe d'herbe qui, cette fois, brûla parfaitement. J'en conclus qu'il n'y avait plus le moindre danger d'asphyxie à courir en pénétrant dans la grotte. Toutefois, comme il y régnait une profonde obscurité et qu'il pouvait s'y trouver des précipices et des amas d'eau, je crus prudent de ne pas nous y aventurer sans lumière-

Je dépêchai Jacques à Falkenhorst pour annoncer Theureuse découverte à ceux df^s nôtres qui s'y trouvaient et pour les engager à venir nous rejoindre, et à rapporter des bougies qui nous étaient nécessaires pour explorer la grotte dans toute son étendue.

Pendant Tabsence de Jacques, aidé de Fritz, j'élargis l'entrée du souterrain et je débarrassai les abords des décombres qui l'obstruaient.

Nous venions d'achever ce travail lorsque nous aperçûmes ma femme et ses trois fils qui s'avançaient sur la charrette dont Jacques s'était constitué le bruyant conducteur. Ernest et François agitaient leurs chapeaux en signe de joie.

Nous entrâmes tous ensemble dans la caverne; chacun de nous portait une bougie allumée. Fritz et moi nous étions munis de briquets pour le cas où les lumières s'éteindraient.

Notre expédition avait quelque chose de grave, de solennel. J'ouvrais prudemment la marché, sondant le terrain et inspectant la voûte. Mes fils, aiguillonnés par la curiosité, me suivaient bravement.

Le sol de cette caverne, qu'une main providentielle semblait avoir préparée pour nous recevoir, était ferme et recouvert d'un sable très-sec et très-fin.

Ayant examiné le mode de cristallisation d'un fragment que je détachai d'une paroi et que je portai ensuite à mes lèvres, je reconnus que la grotte était creusée dans un gisement de sel gemme.

Cette découverte me causa une joie extrême, car elle nous assurait, pour nous et notre bétail, une provision de sel facile à recueillir et remplaçant avec avantage celui que nous amassions à grand peine au bord de la mer.

En pénétrant plus avant dans la grotte, notre admiration éclata devant de véritables merveilles produites autant par les jeux de la lumière que par la structure des parois. Là, des blocs s'élevaient majestueusement en colonnes torses jusqu'à la voûte, recouverte elle*

même de bizarres figures qui prenaient, selon la disposition de nos flambeaux, les aspects d'hommes ou d'animaux fabuleux; plus loin, c'étaient des sièges orientaux, des lustres, des lampes gothiques, ou des silhouettes fantastiques admirablement sculptées. Le petit François se crut dans une cathédrale, Jacques rêvait au palais des fées, Ernest pensif examinait et réfléchissait, ma femme me serrait les mains. « Plus d'hiver pour les petits!» murmurait-elle. Fritz bondissait. « C'est un château de diamant, s'écriait-il, le plus beau du monde! — El Dieu est l'architecte, mon fils! » lui dit sa mère.

Fritz l'embrassa. « Dieu est puissant, dit-il à sa mère, les yeux humides; il a fait tout ce qui est grand, tout ce qui est bon, mais ce qu'il a fait de meilleur, c'est de donner à de pauvres enfants une mère parfaite, comme toi, maman.

— Ah! le bonheur est partout où l'on s'aime, ))dit tout bas ma femme en embrassant ses enfants.

Je trouvai, à quelques endroits, des morceaux de cristal qui paraissaient s'être détachés de la voûte.

Cette découverte devait nous faire craindre de nouveaux éboulements ; mais je compris bieaitôt que ces accidents provenaient de nos décharges de poudre et nullement de l'humidiié. Toutefois, ce fut un avertissement et, pour nous préserver de tout événement de ce genre, je fis retourner tout mon monde à l'entrée de la grotte d'où je tirai, avec des balles, sur les saillies de cristal qui nous semblaient les moins solides; ensuite, avec de longues perches, nous sondâmes la voûte, et nous ne sortîmes de la grotte qu'après en avoir reconnu la parfaite solidité.

Quand nous eûmes décidé que nous choisirions la grotte pour résidence d'hiver. Dieu sait les nombreux projets que nous inspira l'aménagement de cette nouvelle habitation!

Falkenhorst demeura notre résidence d'été, mais nous ne songeâmes plus aux améliorations que nous avions résolu d'y faire, en vue de la mauvaise saison. Notre ai-

lention était dirigée vers le château souterrain qui devait nous assurer une retraite confortable pendant Tépoque des pluies. Tout d'abord je fis tailler le contour de l'entrée et, de chaque côté, creuser des fenêtres dans le roc. J'y adaptai ensuite la porte et les fenêtres de Falkenhorst, devenues inutiles dès l'instant que le château aérien devait nous servir exclusivement pour l'été.

La caverne étant très-spacieuse, elle fut divisée en plusieurs compartiments par des cloisons. A droite de l'entrée se trouvait notre habitation, à gauche la cuisine, les écuries et la chambre de travail. Au fond furent placés la cave et le magasin. Nous fîmes plus : la partie destinée à l'habitation fut distribuée en plusieurs pièces. La première devait nous servir de chambre à coucher, à ma femme et à moi, la seconde de salle à manger, puis venait le dortoir de mes fils et la salle de réunion oi^ ■furent placés les livres, les armes, et les quelques objets curieux que nous avions rassemblés.

Dans le compartiment destiné à la cuisine nous construisîmes un vaste foyer avec une cheminée assez haute pour donner issue à la fumée.

Tous nos outils et nos provisions eurent une place marquée, et, malgré l'étendue de notre grotte, il nous fallut de nombreuses combinaisons pour loger convenablement notre volaille et nos bestiaux. Jamais, depuis que nous habitions sur cette terre, nous n'avions déployé autant d'adresse et d'activité. Il est vrai de dire que notre ardeur était stimulée par d'heui'eux résultats.

Pendant que nous travaillions à l'aménagement de la grotte, nous habitions forcément la tente, et nous avions pour principale nourriture les œufs et la chair de quelques tortues qui venaient pondre sur le rivage et dont nous nous emparions. J'eus l'idée de former une sorte de parc aux tortues, où nous pourrions nous pourvoir selon les besoins de notre table. Aussitôt donc que nous apercevions de loin un de ces indolents animaux, Fritz ou Jacques courait lui couper la retraite, nous les aidions

ensuite à le renverser sur le dos, puis nous percions avec une vrille, au bord de la carapace, un trou dans lequel nous passions une corde fixée à un piquet. La tortue avait ainsi la liberté de se plonger dans la mer et de se promener : mais elle n'en était pas moins notre captive.

Un matin que nous nous rendions de Falkenhorst à la baie de la Délivrance, un spectacle étrange nous frappa. Sur la mer, à mille pas de nous environ, une étendue d'eau semblait en ébullition et scintillait au soleil. Au-dessus de ces vagues brillantes, une nuée de mouettes, de frégates et d'autres oiseaux voltigeaient en poussant des cris aigus. Mes fils se perdaient en conjectures, car ce curieux phénomène s'offrait à nous pour la première fois.

Fritz voulait que ce fût un volcan souterrain qui avait éclaté. La mère soupçonnait l'existence d'un banc de sable que nous n'avions pas remarqué; le docteur déclara que ce mouvement des vagues pourrait bien être causé par la croupe d'un monstre marin. Cette idée parut fort acceptable aux enfants, toujours prêts à voir du merveilleux dans l'inconnu. Mais un instant d'observation m'avait fait connaître la vérité.

Il fut avéré pour moi que nous assistions à l'arrivée d'un banc de harengs.

« Vous n'ignorez pas, dis-je à mes fils, qu'on nomme ainsi une multitude de harengs qui marchent en colonnes si serrées qu'elles couvrent souvent une étendue de plusieurs lieues. Ces troupes sont ordinairement escortées de dauphins, d'esturgeons et d'autres animaux marins très-friands • de la chair des harengs. En outre, les oiseaux de mer les guettent et saisissent ceux des petits poissons qui s'aventurent à la surface.- Dans l'espoir d'échapper à leurs ennemis des eaux , les harengs recherchent les bas-fonds où les gros poissons n'oseraient s'aventurer ; mais alors ils tombent dans les filets des hommes qui en prennent des quantités innombrables. Il y a même des peuples qui vivent exclusivement

de cette pêche, dont les produits sont expédiés dans le monde entier. On pourrait s'étonner que de pareils moyens de destruction n'amenassent pas l'anéantisse* ment de la race, si l'on ne savait qu'une femelle seule' pond jusqu'à cinquante mille œufs. »

Pendant que je parlais, le banc de harengs s'était engagé plus avant dans la baie et avec une telle précipitation que nous voyions les poissons se heurter, sauter les uns pardessus les autres; ainsi nous fut expliqué le scintillement des lames que nous avions tout d'abord remarqué.

Je résolus d'organiser une pêche afin de profiter de la nouvelle ressource alimentaire que la Providence nous envoyait.

Fritz entra dans la mer avec une corbeille qu'il lui suffisait d'immerger pour qu'elle fût pleine de poissons. Il jetait ensuite les harengs sur le sable. François les ramassait et les apportait à Ernest et à Jacques qui, à l'aide d'un couteau, les vidaient; quant à moi, je les rangeais dans les anciennes cuves du bateau, et la mère répandait du sel pilé entre chaque couche de poissons que j'avais formée. Nous remplîmes ainsi tous nos tonneaux; je les fermai avec des planches clouées, et l'àne et la vache les transportèrent ensuite dans notre magasin de la grotte.

Ce travail nous occupa pendant troi« jours. A peine avions-nous fini avec cette pêche et cette salaison, que nous vîmes la baie hantée par une troupe de chiens de mer, venus sans doute à la suite des harengs. Ils jouaient, se poursuivaient jusque sur la rive sans paraître effrayés de notre présence. Nous pûmes en tuer une dizaine, dont je conservai seulement la peau et la graisse. La peau fut destinée à faire des harnais pour notre bétail, et même des vêtements pour nous La graisse, au besoin, devait, après avoir été fondue, nous fournir une sorte d'huile qui nous permettrait de ménager nos bougies.

Nous jetâmes la chair dans le ruisseau des Chaca-ls qui fourmillait d'écrevisses. 11 en vint des milliers à la curée de la proie que nous leur avions offerte. Les en-

fanls en péchèrent facilement une quantité, et sur mon conseil, ils les placèrent dans une caisse qu'ils percèrent de plusieurs trous et qu'ils fixèrent ensuite au bord du ruisseau en la chargeant de grosses pierres qui la tenaient immergée.

Nous en fîmes autant pour garder vivants dans de Teau de mer les poissons que l'un ou l'autre de mes tîls prenait chaque jour. Provisoirement nous parquâmes une centaine de harengs.

Ces différentes pèches terminées, nous nous remîmes activement à l'emménagement de notre habitation souterraine. En examinant certains débris dérocher qui se trouvaient épars sur le sol de la grotte, je reconnus qu'ilsétaientdétachés d'unecouchede pierre à plâtré. J'inspectai donc attentivement la grotte sur tous les points, et au fond, à côté de notre magasin, je découvris la veine du précieux minéral.

Avec une pioche j'en détachai plusieurs morceaux, que nous fîmes rougir au feu, et qui, pulvérisés ensuite, nous donnèrent un plâtre d'excellente qualité. Cette découverte nous permettait d'apporter beaucoup de perfectionnement dans la distribution, voire même dans Tornementation de notre nouvelle demeure. Pour le moment je me contentai de l'utiliser à couler, sur le fond des tonnes où nous avions mis les harengs, un enduit qui les préservât du contact de l'air extérieur. Toutefois le contenu de deux toîines fût réservé pour en faire des harengs fumés ou harengs saurs. J'avais lu la description du procédé qu'emploient les boucaniers pour fumer les viandes, et je résolus de le mettre en pratique.

Nous construisîmes donc, à quelque distance de Thabitation, une grande hutte de branchages et de roseaux entrelacés. Les harengs furent rangés sur des claies suspendues, et au-dessous nous fîmes, avec de la mousse et des herbes humides, un feu dégageant beaucoup de fumée; puis la hutte fut close hermétiquement. En renouvelant plusieurs fois cette opération, j'obtins des harengs bien secs, b'en appétissants, d'un beau

jaune-bronze, qui furent enfermés dans des sacs, et transportés dans le magasin aux provisions.

Environ un mois après que le banc de harengs eut disparu, notre ruisseau fut envahi par une quantité de saumons et d'esturgeons qui s'efforçaient d'en remonter le courant pour aller, selonles mœurs de quelques espèces, déposer leurs œufs dans Teau douce.

Jacques,qui aperçut le premier ces nouveaux visiteurs, les prit pour de jeunes baleines.

Je n'eus pas de peine à lui démontrer son erreur, et je me pris à réfléchir sur les moyens que nous pourrions employer pour opérer la capture d'un certain nombre de ces poissons, dont la chair est un excellent manger.

Jacques, remarquant ou plutôt devinant mon embarras, partit comme un trait du côté de la grotte en me criant : « Attends, attends, papa, tu vas voir; je sais le moyen, moi. »

11 ne tarda pas à revenir portant un arc, des flèches à crocs recourbés, un paquet de ficelle, et deux ou trois vessies de chiens de mer. Curieux de connaître le procédé qu'il avait inventé, sa mère, ses frères et moi nous faisions cercle autour de lui. Il lia autour d'une vessie la ficelle qu'il attacha d'un bout à une flèche et de l'autre à une énorme pierre qui se trouvait sur le rivage. Puis, bandant son arc, il visa l'un des plus gros saumons. Le trait partit et alla s'enfoncer profondément dans le corps du poisson.

« Touché! touché! » criaille petit archer en bondissant de.ioie.

Le saumon plongea et voulut s'enfuir, mais il se trouva retenu et par le poids de la pierre et par l'air contenu dans la vessie. Cette lutte, jointe à la douleui que lui faisait éprouver le fer de la flèche, eut bientôi épuisé ses forces, et nous pûmes, sans trop de peine, le tirer sur le rivage.

L'adresse et l'heureux succès de Jacques nous piquèrent d'émulation. Fritz alla chercher le harpon et le dévi-

doir; moi, je m'armai, comme le dieu Neptune, d'un trident; Ernest se munit d'hameçons qu'il amorça avec des morceaux du premier saumon ; et la pêche commença dans toutes les règles. Jacques ne renonça pas au moyen qui lui avait si bien réussi. Il décocha encore deux ou trois flèches, dont une seule atteignit le but, et ce ne fut pas sans de grands efforts qu'il put s'emparer de sa nouvelle victime. Un esturgeon mordit aux hameçons d'Ernest, qui se fit aider par François et par sa mère pour le tirer hors de l'eau. Je frappai successivement deux poissons, maia je ne pus en capturer qu'un seul, mon engin étant le moins commode de tous.

Quant à Fritz, qui ménageait ses coups, il ne se décida à lancer le harpon que lorsqu'il vit passer à sa portée un esturgeon qui pouvait mesurer au moins dix pieds de longueur. L'énorme bête, frappée en plein dos, se débattait terriblement, bondissant, faisant voler l'eau. Nous fûmes obligés de nous cramponner tous à la corde du dévidoir pour empêcher cette proie importante de nous échapper. Peu à peu nous l'attirâmes dans un bas-fond. Pour achever de nous en rendre maîtres, force fut à l'un de nous d'entrer dans l'eau et de passer derrière les branchies de l'animal le nœud coulant de la corde, à laquelle le buffle fut attelé, pour l'amener sur terre.

Cette pêche achevée, quand on eut vidé les poissons, je fis meure de côté les œufs d'esturgeon et les vessies, que je destinais à des usages particuliers. La majeure partie de la chair, coupée en morceaux, fut salée comme les harengs. J'essayai de mariner le reste, comme on fait du thon sur les bords de la Méditerranée, Pour cela, nous le fîmes cuire dans de l'eau fortement salée, et nous l'enfermâmes ensuite dans un tonneau où Je versai une certaine quantité d'huile.

Ma femme, ne se doutant pas que nous pussions uli- User les œufs et les vessies, se disposait à jeter tout cela au ruisseau, mais je lui déclarai que j'avais l'intention de préparer avec les œufs un mets très-recherché que les

Russes appellent caviar, et, avec les vessies, de la colle dite de poisson.

Je fis donc sans retard laver soigneusement à la mer les œufs, dont la masse pouvait bien peser une trentaine de livres. Nous les mîmes tremper ensuite dans l'eau salée pendant plusieurs heures. 11 ne nous resta plus qu'à en remplir des calebasses trouées, où ils s'égouttèrent, pour obtenir une douzaine de pains compactes et fermes qui furent exposés dans la hutte à fumer. Gela augmenta d'une friandise nos provisions d'hiver.

Je me rappelai avoir lu ou avoir entendu rapporter le procédé employé pour la préparation de la colle de poisson, et je le mis en pratique. Je taillai les vessies par lanières que nous fîmes tremper dans l'eau pour les ramollir et qui ensuite séchèrent au soleil. Nous obtînmes ainsi des espèces de copeaux qui, jetés dans l'eau bouillante, s'y fondaient et donnaient une gelée très-pure. Cette gelée, versée sur un plat, .formait en se refroidissant des lames transparentes dont j'eus l'espoir de pouvoir me servir pour vitrer nos fenêtres.

Le jardin de Zeltheimétait en pleine prospérité, et nous donnait, presque sans culture, d'excellents légumes de toute espèce, il nous suffisait d'arroser pour obtenir une riche végétation, et encore cet entretien nous coûtait- il peu de peine, car nous avions installé, à l'aide de tiges de sagoutier, comme je crois l'avoir signalé plus haut, un petit système de canaux amenant les eaux du ruisseau du Chacal.

La généralité des graines et des plantes confiées à cette terre étaient parfaitement acclimatées. Les tiges rampantes des melons et des concombi^es se garnissaient c^éjà d'une quantité de beaux fruits, les ananas donnaient de magnifiques promesses, et le maïs montrait de nombreux épis mûrs. A en juger par Tétat de cette plantation voisine de notre demeure, nous devions augurer bien de nos plantations éloignées. Un matin donc nous partîmes en famille pour aller les visiter.

Eu nous dirigeant vers Falkenhorst, nous fîmes ano

halle à Tancien champ des pommes de terre que ma femme avait ensemencé après la récolte faite. Là encore nous vîmes de véritables merveilles de végétation; Forge, les pois, les lentilles, le millet, Tavoine et plusieurs autres espèces de céréales avaient poussé magnifiquemenl dans cette terre bénie.

Je me demandai même où ma femme avait pu trouver one quantité suffisante de graines pour faire d'aussi importantes semailles. Je remarquai surtout un quartier couvert de pieds de maïs gigantesques en pleine maturité. Il va sans dire que les richesses de ce champ ne devaient pas manquer d'attirer un certain nombre de parasites dont il nous fut facile de constater le préjudiciable passage. Comme nous nous approchions de la plantation de maïs pour la moissonner, il en sortit une demi-douzaine d'outardes qui se levèrent avec un grand bruit d'ailes, pendant qu'une quantité d'autres oiseaux beaucoup plus petits, que je reconnus pour être de jeunes cailles, s'enfuirent en courant. 11 faut ajouter encore deux ou trois kanguroos qui 'détalèrent à grands sauts, et que nos chiens poursuivirent sans pouvoir les atteindre.

Fritz déchaperonna son aigle qui s'éleva d'abord comme une flèche dans l'air et fondit sur une magnifique outarde qu'il terrassa sans lui faire de trop profondes blessures, de sorte que nous pûmes la garder vivante.

Le chacal de Jacques, qui commeiiçait à devenir excellent chasseur, rapporta presque coup sur coup une douzaine de cailles très-grasses qui nous fournirent un excellent repas.

Nous nous remîmes en route et vers le milieu de l'après-midi nous fûmes de retour à Falkenhorst. Comme /a chaleur du jour et la marche nous avaient fort altérés, ma femme eut l'idée de nous préparer un breuvage d'un nouveau genre : en écrasant des grains de maïs encore tendres et en les pressant ensuite dans un linge, elle obtint une paie qu'elle délaya dans de l'eau adoucie avec du

jus de canne. Elle nous offrit ainsi une sorte de lait aussi aiîréable que réconfortant.

Le reste du jour fut employé à égrener notre récolte de maïs et à tout disposer pour l'exécution d'un projet que j'avais conçu quelques jours auparavant. 11 s'agissait de créer, en pleine campagne, une sorte decolonie d'animaux qui, s'ils s'acclimataient et se propageaient, nous épargneraient, tout en restant à notre disposition, la tache fort assujettissante de les surveiller et de les nourrir. J( pouvais me permettre de tenter cet essai, car notre bassecour et notre troupeau étaient alors assez nombreux pour que nous pussions, sans inconvénient, sacrifier, au be soin, quelques individus de chaque espèce.

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