L\ FÊTE DE L\ DÉLIVRANCE
Un matin que je m'étais /veillé plus tôt que de coutume, et que je ne voulais pas, en me levant, troubler le sommeil de ma famille, je cherchai à me rendre compte du temps qui s'était écoulé depuis l'instant où nous avions été jeté sur cette cote.
Mes calculs m'apprirent, à mon grand étonnement, que nous étions justement à la veille de l'anniversaire de ce jour, à la fois heureux et malheureux.
Après quelques retours involontaires, plus tristes que je ne Taurais voulu, sur le passé, je me dis que j'étaisun ingrat. Mon cœur se fondit à cette pensée, que Dieu nous avait non-seulement arrachés tous à la mort, mais que dans sa bonté il nous avait ménagé pour asile une véritable terre d'élection, une sorte de paradis terrestre, où tout travail jusqu'à ce jour avait eu sa récompense, où le moindre de nos efforts avait été visiblement béni. Un hymne de reconnaissance s'éleva du meilleur de mon âme vers celui qui avait pris un soin si particulier de mabien-aimée compagne et de nos chers petits enfants. Je résolus de ne pas laisser ^passer inaperçue d'eux une époque si importante dans'notre existence, et de la consacrer par une solennité commémorative des sentiments que notre situation, passée et présente, devait nous inspirer à tous.
Le soir à souper, comme je n'avais encore rien décidé pour le lendemain :
(( Ghers petits, dis-je à mes enfants, demain est un grand jour, une date qui devra marquer à jamais dans notre vie, quoi qu'il puisse plus tard advenir de nous, et nous allions l'oublier! Demain est l'anniversaire de notre débarquement dans notre charmante île, et de notre miraculeuse délivrance. 11 faut que ce jour soit une fête mémorable pour chacun de nous ; il faut que chacun de nous soit prêt de bonne heure à le célébrer.
Cette nouvelle émerveilla les miens. Ils ne pouvaient s'imaginer que nous eussions vécu déjà un an dans notre solitude.
« Ne te serais-tu pas trompé dans tes calculs? me demanda ma femme tout émue, quoi! une année déjà...
— Je ne me suis pas trompé, chère femme, lui répondis-je; nous avons échoué l'an passé, le 30 janvier. Le calendrier, que j'ai heureusement du sauver, nous a
guidés pendant onze mois; depuis il s'est écoulé quatre semaines entières, c'est le 2 février que nous avons abordé dans cette île, donc nous devons célébrer demain l'anniversaire de notre salut. Mais comme le libraire d oublié de nous envoyer un nouvel almanach, c'est à nous désormais de prendre soin de notre chronologie.
— C'est bien facile, père, se hâta de dire Ernest. Nous n'avons qu'à faire, comme Robinson Crusoé, chaque jour une entaille dans un morceau de bois et à diviser ces marques en semaines, en mois, en années. »
L'idée du jeune garçon me parut bonne; je lui fis plusieurs questions sur le calendrier, sur la manière de le régulariser, et ses réponses m'étonnèrent par leur justesse. Je le nommai alors, en plaisantant, l'astronome en litre de la colonie et lui donnai la surveillance de toutes les horloges de nos domaines.
« L'astronome, dit-il modestement, c'est la biblio^ Ihèque. Quel bonheur, père, que nous ayons sauvé tous ces bons livres!
— Moi, je n'aime pas beaucoup les livres, dit le petit François.
Petit paresseux, lui dit sa mère, attends un peu que lu saches bien ce qu'il y a dedans pour en parler.
— Mais, maman, j'aime mieux jouer avec Bill, ou courir avec Jacques, ou travailler dans le jardin avec toi; est-ce que c'est mal?
— Non, pas encore, dit la bonne mère, mais en grandissant il faudra aimer à lire aussi; on trouve de bonnes choses dans de gros livres, cher petit, et de bien nécessaires, etde bien agréables ; quand tu seras moins jeune, quand tu seras vieux surtout, tu le sentiras.
— Mais, petite mère, dit l'enfant de sa bonne vois naïve, je le suis , vieux , puisque j'ai déjà une année de plus qu(? l'année passée. »
Après que les rires que provoqua l'ingénuité de Fran {Ois furent calmés, la conversation reprit sur la mesure du temps. Je poussai Ernest sur un point :
a Tu sais que l'année se compose de 365 jours, 5 heures
LE ROBINSON SUISSE 2il
48 minutes et 43 secondes, c'est très-bien, mon petit professeur; mais ces heures, ces minutes et ces secondes ne te gêneront-elles pas un peu dans ton calcul?
— Non, père, ditErnest, nous les additionneronstouîj les quatre ans et cela fera à peu près un jour que nous ajouterons au mois de février pour faire notre année bissextile.
— Père, me dit Fritz à son tour, je ne puis jamais me rappeler quels sont les mois qui ont trente et un jours et ceux qui n'en ont que trente.
— Tu as pourtant sur la main un moyen de ne pa$i l'oublier, un calendrier qui ne te quitte jamais.
— Un calendrier, sur la main! s'écria Jacques.
— Oui, sur la main, mon enfant. Fermez la main gauche et regardez bien la dernière phalange de vos doigts, sans compter le pouce, qu'y voyez vous?
— Rien du tout, dit Jacques.
— Et toi, Fritz?
— J'y vois quatre petits os et trois enfoncements.
— Eh bien, nomme les mois de Tannée en commençant par le petit os de l'index et en y revenant quand tu seras arrivé à l'os du petit doigt, tu verras qu'après avoir donné un mois à chaque os et à chaque enfoncement... Que verras-tu?
— C'est pourtant vrai, dit Fritz, les mois de janvier, de mars, de mai, de juillet, d'août, d'octobre et de décembre sont tombés sur les os et les autres sur les renfoncements.
— Voilà tout le secret : les os sont les mois de trente et un jours et les renfoncements sont les mois de trente jours. Rappelle-toi seulement que février n'en a que vingt-huit, et vingt-neuf pour les années bissextiles. »
Cette expérience amusa les enfants qui, ne se lassaieni pas de regarder leurs mains et de compter les mois.
Après être restés à causer assez tard, nous gagnâmes nos lits.
« Pour la fête, dit ma femme, en embrassant ses enfants, je vous ferai, moi, un bon dîner. »
Les garçons, préoccupés du lendemain, étaient peu disposés à dormir; aussi les entendis-je se dire tout bas Tun à l'autre : « Qu'est-ce que le père a préparé pour demain? en quoi consistera la fête?»
Je feignis de ne rien entendre, et les laissai se perdre en conjectures et s'endormir.
Le lendemain, dès la pointe du jour, un coup decanon^ venu du rivage, nous réveilla en sursaut. Nous nous levâmes tous, et nous regardant étonnés, nous semblions nous demander si nous devions nous effrayer ou nous réjouir de ce bruit. Mais je remarquai que Fritz et Jacques n'étaient pas dans leurs lits, et je fus rassuré. Ils rentrèrent bientôt.
« Eh bien, que dites-vous de ce tonnerre? » s'écria fièrement Jacques.
Mais Fritz, qui avait remarqué que j'avais l'air moins satisfait que lui, me dit :
« Pardonne, père, la liberté que nous avons prise d'ouvrir, par un coup de canon, la fête de la délivrance. Nous n'avons pensé qu'à la surprise que vous auriez tous, sans songer que nous troublerions votre sommeil. »
Je leur fis alors comprendre que je les blâmais moins pour nous avoir brusquement éveillés et même effrayés, que pour avoir dépensé en pure perte une grande quantité de poudre, notre plus précieux trésor peut-être, que nous n'avions pas encore trouvé le moyen de remplacer.
Toutefois ils avaient agi dans une trop bonne intention, et je les avais vus entrer trop Joyeux pour que je voulusse les attrister.
Aussitôt après le déjeuner, qui se fit en plein air à la porte de la grotte, j'ouvris la solennité par la lecture de mon journal, afin de leur rafraîchir la mémoire sur toutes les circonstances de notre délivrance.
Vinrent ensuite les exercices pieux de chaque dimanche, puis une promenade à la baie du Salut.
A notre retour, la mère nous servit pour dîner, deux poules rôties, appétissantes au dernier point, et
une crème bien sucrée dont ils étaient très-friands. A l:j On du repas, je me levai, et donnant le signal :
« Alerte, mes enfants, leur dis-je, préparez-vous à donner de brillants témoignages de votre habileté dans les exercices gymnastiques; des prix magnifiques seroul décernés aux vainqu(iars. m
Les enfants répondirent à mon appel à la façon anglaise par un formidable hourra.
La troupe emplumée, réveillée en sursaut par ce tapage, et prise d'effroi, se mit à faire un tel vacarme de son côté, que les garçons partirent d'un long éclat de rire, et se prenant par la main, formèrent un cercle en chantant la vieille ronde :
« Au combat, nobles chevaliers, au combat ! La trompette a sonné. »
Je décidai que Ton commencerait par le tir; à cet effet je disposai, à une centaine de pas environ, une planche qui pouvait être de la grandeur d'un kanguroo, et que nous façonnâmes avec la hache de manière à lui donner, à peu près, le contour de cet animal.
Deux petites planches clouées formaient les oreilles, une courroie de cuir hguraitia queue, deux baguettes représentaient les jambes de devant. Le prétendu kanguroo fut aff'ermi obliquement comme s'il se trouvait assis par terre.
Puis chacun des garçons, le petit François excepté, chargea son fusil et visa; Fritz, l'adroit tireur, toucha deux fois à la tête; Ernest, moins habile, plaça une balle dans le corps. Du premier coup, Jacques manqua le but, mais du second il abattit à la fois les deux oreilles; nous saluâmes ce coup d'adresse par un bruyant éclat de rire.
L'on passa ensuite au tir au pistolet, où Fritz obtint encore l'avantage.
Je dis alors aux jeunes gens de charger leurs armes avec de la grenaille, et, pour chacun d'eux, je jetai aussi haut que possible un vieux chapeau qu'ils devaient atteindre avant qu"il eût touché la terre,
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Là, le prudent et circonspect Ernest montra une adresse presque égale à celle de Fritz ; mais, en revanche, Jacques l'étourdi ne logea pas un seul plomb dans le chapeau. Au tir à l'arc, que je fis succéder au tir des armes à feu, pour épargner notre poudre, je vis avec plaisir que mes fils avaient acquis une véritable adresse; je tenais beaucoup à ce genre d'exercice, qui pouvait nous être d'un grand secours lorsque notre poudre viendrait à manquer. François, qui avait été admis au concours, ne se montra pas trop mauvais archer. Ses frères lui firent une couronne de feuillage que, dans sa fierté enfantine, il n'aurait pas échangée contre celle d'un roi.
On prit quelques moments de repos avant de commencer l'épreuve de la course. Je choisis pour parcours l'espace compris entre le lieu où nous nous trouvions et Falkenhorst, en exigeant que le coureur qui le premier aurait atteint le but, m'apportât un couteau que j'avais laissé sur la table. Les trois aînés seuls furent de