‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 19 sur 30 · partie · texte numérisé non relu

partie

Au signal convenu, Fritz et Jacques prirent leur élan avec impétuosité, tandis qu'Ernest, en garçon expérimenté, allait derrière eux d'un pas égal et mesuré, ce qui me fit présumer que, ne se lassant pas, il atteindrait plus vite le but que ses frères. Une heure après, je vis revenir Jacques galopant sur son buffle.

« Oh! oh! monsieur l'écuyer, luicriai-je, ce n'est pas de l'agilité de votre buffle que nous voulons juger, mais de celle de vos jambes.

— Je ne suis pas si simple que de m'épuiser à courir pour ne rien obtenir, répondit le jeune garçon en sautant par terre. Quand j'ai vu que, malgré mes efforts, je restais en arrière, j'ai d'emblée renoncé au prix de la course, et, arrivé à Falkenhorst, je suis monté sur mon buffle, pour assister au retour de mes frères. »

Au même instant arriva Fritz, et, à quelques pas derrière lui, Ernest tenant le couteau, signe de la victoire.

Comme je m'étonnais qu'il revînt le dernier, lui, le vainqueur, il me rénondit aue. du moment qu'il n'avaiî

plus craint de se voir enlever le prix, il n'avait pas cru devoir se presser.

Je ne pus m'empêcher de sourire à cette réponse, parfaitement d'accord avec la prudente indolence du docteur; puis je dis aux enfants de nous montrer leur adresse dans l'art de grimper aux arbres.

Jacques s'élança vers un grand palmier le long duquel il monta, puis, en moins de temps que rien, il redescendit avec l'agilité d'un écureuil ; il escalada aussi facilement un second arbre, puis un troisième; il était vraiment curieux à voir allant d'un arbre à l'autre, tournant autour du tronc en plaisantant, en faisant des grimaces. Fritz et Ernest furent les premiers à battre des mains et à s'avouer incapables çle se mesurer à un tel émule.

Jacques n'était pas moins habile dans l'équitation, et Fritz seul put lutter avec lui. Ils galopaient tous deux sans selle ni étriers, sautaient à terre, puis remontaient, s'aidant simplement de la crinière de leur coursier qui ne quittait pas le galop. Ernest déclara cet exercice audessus de ses forces et se mit hors de concours.

François qui, jusqu'ici, n'avait été que spectateur, voulut nous faire juger de son adresse à diriger Brummer. Sa mère lui avait fait une selle commode avec la peau du kanguroo; un anneau de cuivre était passé dans les narines de l'animal qui, équipé de cette manière, fut amené devant nous.

« Attention, messieurs, dit d'un air important le petit écuyer, le fameux dompteur de taureaux va vous divertir. »

Après avoir exécuté, sa couronne toujours sur la tête, maintes évolutions, l'enfant nous montra toute l'obéissance de l'animal, qui, à la voix aimée de son petit maître, tournait, s'éloignait, revenait, prenait le pas, le trot, le galop... Et finalement il s'agenouilla pour que son écuyer pût prendre terre et recevoir nos compliments.

Nous nous rendîmes ensuite au rivage pour l'assaut de natation qui termina la fête.

Fritz eut tous les honneurs de cet exercice, lantôt su

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Teau, tantôt dessous, il semblait qu'il se trouvât dans son élément, et Ton eût pu le croire infatigable. Ernest, au contraire, se montra craintif; tandis que Jacques, se précipitant à la nage avec impétuosité, eut épuisé ses forces en un instant. Les essais de François furent assez heureux pour nous faire présager qu'il deviendrait un habile nageur.

Au coucher du soleil nous nous remîmes en route vers notre demeure. La mère avait pris les devants pour se préparer à nous recevoir avec toute la dignité de son rôle de distributrice des récompenses.

Nous la trouvâmes assise sur une tonne décorée de feuillages; les lauréats défilèrent devant elle et se rangèrent en cercle autour du trône improvisé, attendant, ainsi que déjeunes chevaliers, le prix de leur courage. Avec une grâce charmante, la mère répartit les présents qu'elle accompagna de quelques bonnes paroles de louange et d'encouragement et d'un tendre baiser pour chacun.

Fritz obtint, pour prix dutir et delà natation, un fusil anglais à deux coups, et un beau couteau de chasse qu'il désirait depuis longtemps.

Ernest, qui avait été vainqueur à la course, reçut une montre d'or semblable à celle qu'avait Fritz. Jacques eut une paire d'éperons et un fouet anglais qui le rendirent plus heureux que les plus hautes marques d'honneur. Faire claquer son fouet était son affaire.

Quant au petit François, on lui donna une paire de petits éperons et une cravache à manche d'ivoire.

Puis je m'avançai vers la mère et lui offris, aux vifs applaudissements de ses fils, un joli nécessaire où se trouvaient une foule de choses précieuses pour une ménagère, telles que couteau à fruits, ciseaux, étui, dé, bobines, fils, etc.

La chère femme fut aussi surprise que charmée de mon cadeau, et me demanda où j'avais pris ce petit trésor. Je lui réoondis que c'était une trouvaille que j'avais faite au navire, et que j'avais tenue cachée jusque*

là, pour la surprendre un jour, et lui réserver un prix qu'elle niéritait si bien.

Les jeunes gens me prièrent de leur laisser clore la fête de la Délivrance par un coup de canon; je le leur permis, en leur recommandant d'épargner la poudre et en leur disant, pour les consoler, que s'ils voulaient ne faire que du bruit, ils arriveraient, au moyen d'une faible charge, en bouchant la g-aeule du canon avec du foin, à quintupler la détonation,

(( Fameux coup! s'écria Jacques qui avait servi la pièce, j'en suis tout étourdi. )>

Le jour tombait. Après le souper et la prière nous allâmes nous reposer sur nos doux lits de coton, et un repos bienfaisant suivit cette journée, qui devait nous laisser de si agréables souvenirs.

— LA CHASSE AUX GLUAUX. — AVENTURE DE JACQUES. — DIVERS TRAVAUX. — EXPÉDITION CONTRE LES SINGES

Un mois plus lard environ, un jour que nous étions à Falkenhorst, nous vîmes, comme l'année précédente à pareilie époque, les arbres couverts de grives, d'ortolans, de pigeons sauvages, et nous résolûmes de faire provision de gibier, pour le conserver dans le beurre ou la graisse. Une chasse en règle fut donc organisée; toutefois, pour économiser notre poudre, j'eus l'idée d'avoir recours à de la glu, que je fabriquai avec de la résine, du caoutchouc et un peu de graisse.

Comme notre provision de caoutchouc était à peu près épuisée, je dépêchai Frilz et Jacques aux arbres d'où sumlait celte précieuse substance, et au pied desquels ils devaient en trouver beaucoup, car nous avions, au

départ, fait des incisions aux troncs et placé de grandes calebasses pour recevoir la gomme qui coulerait.

Les deux enfants revinrent le soir, rapportant nonseulement une bonne provision de caoutchouc, mais encore de la térébenthine; une grue que l'aigle de Friti était allé saisir presque dans les nuages, une plante d'anis, enfin d;^s racines qu'ils avaient pris sur eux de baptiser racine de singes, parce qu'ils en avaient dû la découverte à une troupe de singes qui les extrayaient de terre avec de singuliers efforts, pour s'en régaler gloutonnement ensuite.

Je reconnus le ginseng, plante à laquelle les Chinois attribuent des ve\*.us nutritives et médicales extraordinaires, et que, dans ce pays, Tempereur seul a le droit de cultiver sur ses domaines,

Nous n'aurions pu que nous réjouir du résultat de l'excursion de mes fils, s'ils ne nous eussent appris qu'ayant poussé jusqu'à Waldegg, ils avaient trouvé notre métairie complètement dévastée; c'était, autant qu'ils le pouvaient croire, l'œuvre des singes.

La cabane était en partie démolie ; les volatiles gisaient étranglés ; les chèvres et les moulons erraient aux environs.

Je résolus, à part moi, de tirer vengeance de cette engeance maudite, mais provisoirement je n'en confiai rien à ma famille.

Je fabriquai delà glu dont nous enduisîmes des baguettes que Jacques et Fritz placèrent sur les branches des arbres. En moins d'une semaine, nous eûmes pris assez d'oiseaux de différentes espèces pour en remplir uji tonneau, après les avoir préparés comme ceux de l'année précédente. Deux de nos anciens pigeons domestiques, qui depuis longtemps s'étaient éloignés de Falkenhorst, vinrent se prendre à nos gluaux; nous les reconnûmes, Jacques demanda leur grâce. «Vois, père, me dit-il, leur? yeux semblent nous dire Donjour comme à de vieux amis » Il va sans dire que Jacques obtint ce qu'il d(H mandait. Pour garder les deux voyageurs auprès de

nous, nous construisîmes, contre la paroi du rocher de Zeltheim, un pigeonnier moitié creusé, moitié formé de grillages. Cette demeure leur parut si commode, que non-seulement ils y nichèrent, mais encore y amenèrent par la suite un certain nombre de pigeons sauvages, qui peu à peu se domestiquèrent.

Un accident plus comique que triste, grâce au résultat, et dont Jacques fut le héros après avoir failli en être la victime, apporta un peu de diversion dans la monotonie de la vie que nous menions depuis quelques jours.

Nons vîmes arriver un matin notre maître étourai, couvert d'une épaisse couche de boue noire et verdâtre, sous laquelle il faisait la plus pitoyable mine qu'on puisse imaginer.

Le pauvre enfant, que ses frères commençaient à taquiner, était près de pleurer; j'interrompis les moqueries etlui demandai ou il s'était plongé pour se salir de la sorte.

« Derrière les rochers, dans le marais aux Oies, répondit-il d'un accent lamentable.

— Mais qu'allais-tu faire là-bas? toi qui n'es pas une oie, je suppose.

— J'allais ramasser des roseaux pour tresser des corbeilles à pigeons.

— Ton intention était bonne, lui dis-je, et tu mérites plus d'éloges que de blâme, quoique tu n'aies pas réussi.

— Gomment, pas réussi! dit-il, mais j'ai rapporté ces deux gros paquets de roseaux.

— Us sont aussi crottés que toi, mon pauvre garçon; nous ne pourrons guère nous en servir dans cet état; mais dis nous comment tu t'es embourbé de la sorte.

— Je voulais choisir des roseaux assez gros et bien droits,comme il s'en trouvait seulement au milieu; j'allais sautant d'une motte de terre à l'autre, mais mon pied glissa et je me trouvai dans le marais où je sentis tout à coup que j'enfonçais ; plus je m'efforçais de regagner le bord, plus je m'embourbais; la vase me montait jusqu'au-dessus du genou ; je me mis alors à crier à pleine gorge, mais personne ne venant à mon secours, je vis

bien que ce que j'avais de mieux à faire était de lâcher de me tirer d'affaire moi-même. Sais-tu alors ce que je fais, papa? J'imagine de couper avec mon couteau tous les roseaux qui sont à ma portée, j'en fais une espèce de fascine, sur laquelle je m'appuie de la poitrine et des Dras, pendant que je dégage mes jambes, d'un vigoureux élan je me mets à cheval sur la fascine et ainsi soutenu ai: dessus de la vase, je vais comme je peux jusqu'au bord du marais, où pourtant je serais probablement encore sans l'aide de mon chacal.

-— Comment cela? demanda Ernest.

— C'est bien simple. Quoique arrivé au bord du marais, je ne savais guère comment faire pour m'en retirer, car je craignais de m'embourber de nouveau en posant les pieds au fond. — Mon brave chacal allait et venait plein d'inquiétude sur la rive, il voyait bien que je ne parvenais pas à y grimper; la bonne bête semblait m'inviter à le suivre; je l'appelle : il vient à moi, j'étends les deux bras, je le saisis par la queue, puis- je pousse de grands cris, qui l'effraient; il veut se sauver, il lire, se cramponne, et j'arrive sur la terre ferme ventre à terre, v/est le cas de le dire. »

Bien que l'enfant eût couru un danger réel, nous ne pûmes nous empêcher de rire de sa mésaventure, et surtout en nous représentant la singulière mine qu'ils devaient faire le chacal et lui, l'un traînant l'autre. Toutefois je ne manquai pas de féliciter mon espiègle de la présence d'esprit qu'il avait montrée en celte occasion difticile. Sa mère, qui fi'avait pas trouvé l'histoire plaisante, l'em.mena vite pour lui faire changer d'habits et le nettoyer. François la suivit « pour frotter son Jacques, » nous dit-il.

J'utilisai quelques-uns des roseaux que Jacques avait rapportés à la confection du métier à tisser que ma femme m'avait demandé de lui. faire. J'en pris deux des plus gros qui, fendus dans leur longueur, me fournirent les monlanis des peignes, destinés h mouvoir les fils delà chaîne. Je chargeai ensuite les enfants de tailler une

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quantité de petites lames de bois qui devaient faire le dents du peigne. Gomme je n'étais pas sûr de la réussite, je ne voulais mettre personne dans le secret, niais je fue obligé de trouver quelque innocent prétexte pour satisfaire aux pressantes questions de mes petits curieux : j'imaginai donc de leur dire que j'avais l'intention de fabriquer un instrument de musique hottentote, qui causerait beaucoup d'agrément à leur mère, et lui ferait lever les pieds en cadence. Ils s'égayèrent beaucoup de ma réponse et me laissèrent tranquille.

Quant je jugeai qu'il y avait une quantité suffisante de petites dents de bois, je les cachai avec soin, me réservant de monter plus tard le métier à tisser et d'en faire hommage à notre aimable ménagère.

A celte époque l'onagre mit au monde un ânon de la plus belle espèce, qui me fut unanimement adjugé, car je n'avais pas de monture particulière. Je lui donnai le nom de Rascli (rapide) qu'il justifia bientôt par sa légèreté et par l'élégance de ses formes.

Cependant, comme la saison des pluies approchait, le moment était venu de faire d'abondantes provisions de différents fourrages, afin de pouvoir, à cette époque, garder quelques bestiaux auprès de nous.

Je m'occupai aussi d'amener de l'eau douce dans le voisinage de notre palais d'hiver, dont nous venions d'achever les arrangements intérieurs.

Par les fortifications et les clôtures dont notre demeure était entourée, nous avions si bien coupé le passage qui conduisait au ruisseau du Chacal , que nous étions obligés d'aller puiser de l'eau à la source même du ruisseau.

Pour nous éviter, pendant la mauvaise saison, un pareil trajet, nous fîmes un long conduit avec des cannes de bambou creuses, rapprochées les unes des autres et enduites de résine aux jointures.

Ce conduit, soutenu par des fourches de bois plantées en terre, aboutissait k une grande tonne qui servait de réservoir.

Ma femme nous remercia chaleureusement de notre invention et nous dit qu'elle estimait sa fontaine à Tégal du plus beau bassin de marbre orné de dauphins ou de statues.

Nous mettions à profit chaque beau jour qui nous restait encore, pour ramasser des patates, du riz, des glands et une foule de plantes utiles. Le savoureux ananas ne fut pas oublié non plus.

Comme nous manquions de vases pour enfermer toutes nos récoltes, la mère nous fit des sacs avec de la toile à voile, et notre radeau fut démoli pour nous servir des tonnes.

Je n'avais point oublié l'expédition méditée contre les singes. Un matin nous partîmes, mes trois fils aînés et moi, bien armés et surtout bien pourvus de glu, qui devait être notre seul moyen d'attaque.

En arrivant au bord du lac, je choisis un lieu convenable à notre campement, puis après avoir dressé la tente, et entravé nos montures pour qu'elles ne pussent pas s'écarter, nous nous mîmes en quête de l'ennemi. Fritz, que j'envoyai en éclaireur, revint bientôt nous annoncer qu'il avait découvert la horde des pillards à quelque distance de la lisière du petit bois.

Je fis planter alors, autour de la métairie, de petits pieux que nous eûmes soin de n'enfoncer que légèrement, et entre lesquels n ous enlaçâmes de longues lianes : pour appât, nous posâmes près des pieux des noix de coco ouvertes, des calebasses remplies de riz et de via de palmier que nous enduisîmes, ainsi que les pieux eî les lianes, avec de la glu. Nous en étendîmes aussi sur le îoit de la hutte et sur le tronc des arbres. Ces apprêts terminés, chacun se retira pour laisser l'ennemi s'approcher; mais le reste de la journée et la nuit se passèrent sans que nous les vissions apparaître. Le lendemain k notre réveil, la première chose que nous aperçûmes ce fut une troupe de singes qui s'avançaient vers la hutte. Nous restâmes immobiles pour ne pas les effrayer, et biciJlôt nous les vîmes donner dansle piégeauenousieur

avions tendu. En peu d'instants ils se trouvèrent arrêtés parle poil aux pieux, aux lianes, aux calebasses. C'était un spectacle des plus étranges que de voir les mille contorsions qu'ils faisaient et qui n'avaient pour résultat que de les empêtrer davantage. Ce n'étaient de tous côtés que cris de rage et de désespoir. La confusion était au comble. Nos chiens se précipitèrent sur les singes ; mais en voyant la terreur de ces pauvres bêtes, notre colère tomba. Je rappelai vivement nos chiens. Malgré le tort que ces bêtes malfaisantes nôus avaient fait, nous n'avions pu nous défendre d'un sentiment de pitié pour elles.

Nous rendîmes la liberté aux captifs après leur avoir administré quelques coups de fouet, et toute la horde prit la fuite dans un si grand émoi, que j'espérai que la leçon pourrait n'être pas inutile.

« Décidément, dit Ernest, le singe n'est pas tout à fait un animal comme un autre. Tuer un singe, c'est presque f,uer son semblable.

— Mon Dieu oui, reprit Jacques, on dirait de petits vieux et de petites vieilles déguenillés.

— Tu sais, répliqua Ernest, ce que pensait un nègre d'un orang-outang apprivoisé qui avait le même maître que lui. Il le regardait comme un nègre plus malin que les autres, et assurait que s'il ne parlait pas, c'est qu'il ne le voulait pas.

— Bah! dit Jacques, et quelle raison donnait-il de ce silence volontaire du singe?

— « Li pas parler, pour pas travailler ! »

— Pauvre diable de nègre, répondit Jacques, il enviait le sort des singes. »

Fritz me remercia d'avoir borné notre expédition à une correction salutaire.

« Nous n'aurions pas eu le courage de pousser plus loin la vengeance, me dit-il. Si tu veux, nous allons réparer le désordre de la métairie, et il n'y paraîtra plus.

— - Si nous attachions aux angles des constructions

des moulins à vent, dit Jacques, cela suffirait à les empêcher de revenir. »

Chacun se mit à la besogne, et quelques heures après, une trentaine de moulins, placés de distance en dislance, tournaient à qui mieux mieux autour des murs de Tenceinte. Je n'étais pas bien sûr de l'efficacité de ce moyen, mais j'étais si charmé du but que s'étaient proposé Jacques et ses frères, que je ne leur fis pas part de mes doutes. Il nous fallut quatre jours pleins pour réparer le dégât et rendre la vie à notre établissement, que nous laissâmes sur un bien meilleur pied qu'il ne l'était avantque l'expérience nous eût appris à quelles attaques il pouvait avoir à résister.

Bientôt les jours d'orage succédèrent aux beaux jours.

Le tonnerre, les éclairs, la pluie battante nous forcèrent de nous cacher dans notre grotte. La mer prit part à ces convulsions de la nature, et le bruit des vagues, qui venaient battre le rivage, nous emplissait, pendant les premiers temps, d'une terreur involontaire.

Je n'avais prévu ces orages que pour le commencement du mois de juin, mais ils éclatèrent bien avant; aussi fûmes-nous obligés de rester pendant douze semaines confinés dans notre quartier d'hiver.

Nous ne gardâmes auprès de nous que quatre de nos animaux domestiques : la vache à cause de son lait; l'onagre qui nourrissait son petit; le buffle et l'âne qui devaient servir pour les quelques voyages que nous serions obligés de faire à Falkenhorst, où se trouvaient le reste du bétail, la volaille et notre provision de fourrage.

11 va sans dire que près de nous étaient aussi restés les chiens, l'aigle, le chacal et le singe, dont les espiègleries nous égayaient toujours.

L'aménagement de notre caverne de sel, bien qu'il eût été l'objet de tous nos soins, aurait eu besoin de maints peri'eclionnements.

Les trois ouvertures pratiquées dans le roc n'éclai- 1 oient que faiblement rintériv'^ur. Nous nous proposions

bien de remédier à cet inconvénient après la saison pluvieuse, mais, en attendant celte époque, nous nous effrayions de rester ensevelis dans l'obscurité.

Après avoir réfléchi longtemps, je m'arrêtai à un projet que l'adresse et la légèreté de Jacques me rendaient facile.

Je pris une longue et épaisse canne de bambou, dont j'enfonçai solidement la partie inférieure dans le sol de la caverne, tandis que la partie supérieure touchait à la voûte.

Jacques grimpa à ce mât de cocagne d'un nouveau ' genre, et dans une fente naturelle de la voûte il enfonça profondément, à grands coups db marteau, un piquet de bois où il fixa une petite poulie dans laquelle était passée une corde dont les deux bouts pendirent à terre. Pendant ce temps, la mère avait nettoyé et garni d'huile une grande lanterne trouvée au navire, dont nous allumâmes les trois mèches et que nous suspendîmes à l'aide de la corde, à la voûte, dont les facettes de cristal nous renvoyèrent mille feux.

L'arrangement de nos appartements nous occupa pendant plusieurs jours. Ernest et François furent chargés de garnir de rayons la pièce destinée à la bibliothèque. La mère et Jacques s'occupèrent de la salle de réunion et de la cuisine; nous nous réservâmes, Fritz et moi, l'organisation de l'atelier, comme étant le travail le plus pénible.

Dans cette pièce furent placés le tour du capitaine, un établi de menuisier et tous les outils de charpentier ei de tonnelier que nous avions pu sauver du naufrage.

Du cabinet à côté nous fîmes notre forge. Nous avions le soufflet, l'enclume et des marteaux; mais ii nous manquait encore bien des outils pour pouvoir exercer avec quelque succès le métier de forgeron.

Chaque jour nous nous apercevions de l'absence d'une foule de commodités que l'Européen n'apprécie pas assez parce qu'il n'en a jamais été privé, telles que des chaises, des tables, des meubles â tiroirs, etc.

Pour mettre mes enfants en garde contre Foisiveté, je m'occupai avec eux de la confection des objets qui nous manquaient, et si la réussite ne couronna pas toujours nos efforts, nous parvînmes du moins à triompher de l*ennui.

Avec les débris et les quartiers de roche retirés de la caverne, nous avions maçonné, devant rentrée, une terrasse, puis dressé, avec de forts bambous supportant des planches, une sorte de portique surmonté d'un balcon, où l'on pouvait se placer pour voir au loin.

Grâce aux soins du docteur et de Jacques, notre bibliothèque offrait l'aspect d'un vrai musée. Sur les rayons étaient rangés les livres ayant appartenu au capitaine et aux officiers du navire. On y voyait plusieurs histoires naturelles ornées de gravures coloriées, des traités de botanique et de zoologie et d'autres ouvrages non moins utiles. Ailleurs se trouvaient des instruments de mathématiques et d'astronomie, puis un magnifique globe terrestre. Parmi les livres d'étude je découvris plusieurs grammaires et dictionnaires de différentes langues qui nous donnèrent l'idée de nous perfectionner dans celles que nous connaissions un peu, et d'apprendre celles que nous ignorions, afin d'être à peu près sûrs de pouvoir entrer en communication avec le premier navire qui pourrait passer près de nous, à quelque nation européenne qu'il appartînt. Le français nous était connu; les deux aînés se proposèrent d'apprendre l'anglais. Jacques se décida pour l'italien el l'espagnol qui lui semblaient sonner harmonieusement et pompeusement à l'oreille.

Ërnest voulut aussi s'adonner au latin, très-utile en effet pour l'étude de l'histoire naturelle et de la médecine dont nous avions plusieurs traités dans notre bibliothèque. 11 se fit aussi l'instituteur du petit François el s'y prit si bien, que le cher enfant, loin d'avoir peur des livres, comme devant, attendait avec impatience Theure de ses leçons. Pour moi je résolus d'apprendre le malais,

car il n'était pas impossible que des indigènes des Indes orientales apparussent un jour sur notre rivage.

Quand les travaux les plus pressés furent terminés, nous déballâmes des caisses que nous avions enlevées au navire échoué. Nous nous vîmes subitement en possession de plusieurs glaces, de deux consoles avec des dessus de marbre, d'une commode, de deux bureaux k écrire, etc. Ma femme fit d'abord son choix dans tout ce mobilier inattendu ; elle s'arrangea ainsi avec l'aide de ses trois fils, qui s'y employaient à l'envi, une petite chambre dont ils étaient très-fijers et dont elle se monti a très-satisfaite. 11 se trouvait même, au milieu de ces richesses, plusieurs superbes pendules et une montre marine, dont j'avoue que je ne savais guère me servir. En un mot, nous étions riches, plus riches que nous ne l'avions pensé; tout cela avait bien un peu besoin d'être nettoyé, raccommodé; aussi les douze semaines que nous passâmes à la grotte furent si bien remplies que je ne pus exécuter qu'une minime partie des travaux, projetés. Cependant mes enfants voulurent donner un nom particulier à notre château souterrain; ils choisirent Fetsenheim(demeuTe des rochers), que j'acceptai.

La fin du mois d'août fût signalée par des ouragans terribles. La mer bouleversée venait battre le rivage avec d'affreux mugissements; le tonnerre et les éclairs semblaient menacer la nature d'une dévastation complète; aussi combien nous bénîmes la Providence qui nous avait fait trouver cette grotte spacieuse, vrai rêve des Mille et une Nuits, où nous étions en sûreté contrr la fureur des éléments !

Enfin le temps changea, le ciel redevint bleu, et nous pûmes nous hasarder à sortir de notre retraite. Pendant que nous étions occupés à contempler les phénomènes de la végétation nouvelle, Fritz, avec ses yeux de lynx^ aperçut dans la petite baie des Flamants, près d'un îloî, un objet qui lui semblait être une chaloupe échouée; je pris la lunette d'approche, mais je ne pus rien disti»' guer de précis.

Nous résolûmes donc de faire une excursion dans la baie, afin de vérifier la chose de plus près. D'ailleurs nous avions besoin d'air et d'exercico à la suite d'une réclusion de trois mois.

Après avoir débarrassé notre canot de Teau de pluie dont il était plein et l'avoir garni de ses agrès, nous partîmes, Fritz, Ernest, Jacques et moi. A mesure que nous avancions, nos premières conjectures s'anéantissaientet bientôt nous eûmes la certitude que ce que nous apercevions n'était rien autre chose qu'une énorme baleine, que la violence de la mer avait jetée sur une saillie de l'îlot. Les vagues qui battaient furieusement le côté où gisait la baleine, nous forcèrent de faire un assez grand détour pour aborder. Cet îlot n'avait guère plus d'une demi-lieue de circonférence; il n'y croissait pas d'arbres, mais le sol y était couvert de plantes de toute espèce. Pour arriver jusqu'à la baleine, nous prîmes, mes fils et moi, deux routes différentes; js grimpai sur les pointes de rochers qui se dressaient de distance en distance.

De ces hauteurs je découvrais Falkenhorst, Zeltheim et je dominais l'immensité de la mer. D'un côté notre vie présente et future était résumée sous mes yeux, de l'autre le passé, la patrie perdue, l'infini, l'impossible! Des pensées à la fois tristes et douces s'emparèrent de monj esprit dans cette contemplation et je m'y serais abandonné longtemps avec un amer bonheur si la vue de la baleine ne m'eût rappelé le but de ma course. Je pressai le pai et j'arrivai auprès de mes fils qui avaient suivi le bord de la mer. Ils vinrent à moi en me montrant leurs cha* peaux remplis de coraux et de coquillages qu'ils avaient recueillis et au sujet desquels ils m'accablèrent de questions. Je tâchai de les satisfaire, et ce que je leur dis de ces êtres étranges, qui tiennent en quelque sorte de l'animal, du végétal et du minéral, captiva leur attention à ce point qu'il ne fut bientôt plus question de la baleine. Comme l'heure s'avançait et que du reste nous n'avions aucun des outils nécessaires pour dépecer le monstre

marin, je remis ce travail à plus lard et nous reprîmes la direction du rivage.

Mes jeunes fils, qui trouvaient leur métier de rameura t'ès-pénible, me demandèrent si je ne pourrais pas inventer quelque appareil pour faire glisser sans effort notre pirogue sur les flots.

Je souris en voyant la confiance sans, limite qu'ils avaient en moi.

« Je ne suis pas sorcier, leur dis-je, et je n'ai point de fée dans ma manche, mais pourtant si vous vouliez vous engager à me procurer une grande roue de fer, je pourrais faire une tentative.

— Une roue de fer, s'écria Fritz, il y en a une belle à l'un de nos tourne broches. »

Je ne voulus pas m'engager davantage, et sans rien promettre ni sans rien refuser, je les engageai à reprendre courage pour lutter contre la résistance des vagues.

Nous arrivâmes enfin sur la plage, où ma femme nous attendait. Elle s'extasia sur la beauté des coraux que mes fils lui montrèrent, et quand je lui annonçai le projet que nous avions formé de retourner à l'îlot le lendemain, pour dépecer la baleine, ello demanda à nous accompagner. J'y consentis avec plaisir. Le jour suivant, j'approvisionnai notre embarcation d'outils et de vivres, nous prîmes, en outre, quelques-unes des cuves qui nous restaient de notfe bateau et nous levâmes l'ancre. La mer était calme; aussi abordàmes-nous sans aucune difficulté près du monstre, dont l'aspect repoussant effraya ie petit François et sa mère. C'est qu'en effet, cette énorme masse, qui ne devait pas avoir moins de soixante et dix pieds de long, et pouvait peser environ soixante mille livres, était hideuse à voir. Mes fils se sentaient pleins d'effroi à la seule [)ensée que nous aurions pu faire, dans nos courses sur mer, la rencontre d'un aussi redoutable animal.

Il fallut s'occuper sans plus tarder du dépècement de la baleine. Fritz et Jacques, armés de leur hache et de

leur scie, montèrent sur le dos de l'animal et se mirent à détacher les fanons. 11 y en avait plusieurs centaines de chaque côté de la mâchoire supérieure, ceux du milieu longs de plus de dix pieds, et les autres allant en diminuant vers les coins. Les fanons de la baleines ont la courbure d'une lame de faux et sont d'une substance de corne noire et flexible. Ils sont plantés dans le palais, dont ils tapissent tout l'intérieur, et tiennent la place des dents dont la baleine n'a que faire, puisqu'elle se nourrit de tout petits animaux qu'elle avale en foule d'une gorgée. Mes fils étaient stupéfaits de la grosseur de la tête qui occupe, à elle seule, le tiers du corps, et de la petitesse des yeux fort semblables à des yeux de bœuf.

Nous n'étions pas seuls à faire cette vilaine mais utile besogne; une multitude d'oiseaux de proie s'abattaient à chaque instant sur le corps de la baleine, et poussaient l'effronterie jusqu'à venir prendre les lambeaux de chair sous nos haches. Mes fils en tuèrent plusieurs, et comme leur duvet parut convenir à la mère, on les chargea sur notre embarcation.

Nous remplîmes nos tonnes de morceaux de lard coupés sur les flancs de la baleine, et avec cette précieuse cargaison, dont l'odeur cependant n'avait rien d'agréable, nous retournâmes à Felsenheim. Le lendemain j'annonçai une nouvelle course, mais la mère et son plus jeune fils ne devaient point en faire partie, car le travail qu'il nous restait à faire était par trop répugnant. Nous voulions pénétrer dans le corps de l'animal.

Nous partîmes donc, mes trois fils et moi. En arrivant à l'îlot, nous trouvâmes sur le corps de la baleine une nuée si compacte d'oiseaux de mer, qu'il ne fallut rien moins que plusieurs coups de feu pour les décider à nous laisser le champ libre.

Avant d'entrer en fonctions, chacun de nous eut soin de quitter ses vêtements, pour en prendre d'autres que la mère nous avait préparés h la hâte. Fritz et moi, nous ouvrîmes à grands coups de hache le ventre du monstre pour en retirer le foie, les nerfs de la queue et même les

boyaux dont je voulais faire des outres pour renfermer l'iiuile que nous devions extraire du lard de Tanimal. Cette corvée achevée, nous n'eûmes rien de plus pressé que de repartir. Mes fils ne retrouvèrent leur gaieté que quand, ayant pris le vent, l'air pur et vif de la mer remplaça dans leurs poumons l'air vicié que nous avions respiré dans l'île. Il fallut leur décrire, pendant la traversée, tout ce que je savais du métier de pêcheur de baleine. Ce sujet nous conduisit insensiblement à d'autres plus importants, et nous étions en plein cours d'anatomie comparée quand nous arrivâmes à la côte.

La mère fit un assez mauvais accueil à notre infect butin; je la calmai un peu en lui promettant merveilles des richesses peu attrayantes qu'elle méconnaissait.

Le lendemain, au point du jour, nous nous mîmes en devoir de convertir en huile notre provision de lard de baleine.

Après avoir extrait, par une forte pression, une première quantité d'huile fine et pure, que nous enfermâmes dans deux tonneaux , nous emplîmes plusieurs fois de morceaux de lard notre chaudière placée sur le feu , et, la chaleur aidant, nous obtînmes une dizaine d'outrés pleines d'huile ordinaire.

Bien que nous eussions eu le soin de faire cette opération loin de notre demeure , l'odeur insupportable qu'exhalait la chaudière ne s'ei était pas moins répandue jusqu'à Felsenheim.

« Pourquoi, me dit ma femme quand nous revînmes à l'heure du dîner; pourquoi n'avoir pas fait cette maudite besogne à l'îlot même? Vous auriez eu là tout le bois nécessaire pour fondre une quantité de graisse cent fois plus grande, et nous n'aurions pas le désagrément de respirer un air fétide. — Et à ce propos, ajouta-t-elle, je dois te faire part d'une idée qui m'est venue en voyant la fertilité de cet îlot. Je me suis demandé si nous ne pourrions pas y établir une colonie pour nos oiseaux de basse-cour. Là, du moins, mm n'aurions rien à craindre des chacals et des singes

— L'idée est excellente! m'écriai-je, et je crois que nous ne devrons pas manquer d'y donner suite. »

Les jeunes gens parlaient déjà de mettre, dès le jour même, le projet de leur mère à exécution. Je modérai leur ardeur en leur disant qu'auparavant je roulais essayer de rendre la marche de notre pirogue plus facile et leur métier de rameur moins fatigant.

Je me mis immédiatement à l'œuvre. La roue d'un tourne-broche et un àxe dentelé sur lequel elle s'engrenait, telles étaient mes seules ressources. Je plaçai d'abord, en travers de la pirogue, une barre de fer qui dépassait d'un pied de chaque côté et au milieu de laquelle j'avais fixé l'axe dentelé. Cette barre reposait dans des entailles faites au bordage et garnies, au fond, de coussinets de cuivre destinés à empêcher l'usure que produirait le frottement. Aux deux bouts, en dehors de la barque, j'attachai quatre morceaux de fanon de baleine, simulant des ailes de moulin à vent. Je plaçai ensuite, sur deux supports rapprochés et fixés au milieu du bateau, la roue d'engrenage dont les dents venaient mordre sur celle de l'axe et à laquelle j'avais adapté une manivelle.

Gela fait, nous n'avions qu'à tourner la manivelle pour que les palettes de baleine se missent à frapper l'eau où elles s'immergeaient les unes après les autres, en communiquant à la pirogue ure impulsion rapide.

A cette vue, les enfants poussèrent des cris de joie, et quand, après avoir fait, Fritz et moi, le tour de la baie, nous touchâmes au rivage, ils se précipitèrent tous dans la pirogue et voulaient tenter une excursion à l'îlot de la Baleine. Je leur fis entendre que la journée était trop avancée, mais j'annonçai pour le lendemain un voyage à Prospect-Hill.

Les premières lueurs du jour suivant trouvèrent la famille entière sur pied; comme, la veille, tout avait été préparé pour cette expédition, nous n'eûmes qu'un coup d'œil à jeter sur les provisions pour nous assurer que nen n'avait été oublié; puis nous montâmes dans notre

pirogue. Le temps était magnifique, la mer calme; aussi notre navigation, facilitée d'ailleurs par mon appareil, fut des plus heureuses.

En passant devant le bois des Singes, nous mîmes pied à terre pour renouveler notre provision de cocos.

De là nous entendîmes le chant de nos coqs, qui se répondaient d'un buisson à Tautre. Il nous sembla être encore dans notre pays, et nous fûmes saisis à la fois d'un sentiment de regret et d'une pensée de bonheur. Pour faire diversion, je donnai le signal du départ, et quelques instants après nous étions à Prospect-Hill.

Notre premiersoin fut de visiter la colonie, oùjetrouvai tout en ordre quant au matériel; mais les chèvres et les moutons étaient devenus d'une telle sauvagerie, que mes garçons durent faire usage de leur lasso pour les prendre.

Grâce à cet expédient, nous pûmes réunir les fugitifs, auxquels furent distribués des pommes de terre et du sel dont ils parurent se régaler.

Les poules et les poulets se montrèrent plus familiers, et la mère put sans peine en saisir plusieurs couples, auxquels elle lia les pattes et qu'elle déposa dans la pirogue pour qu'ils fussent transportés à l'îlot de la Baleine.

Après avoir visité en détail cette partie de nos domaines et nous être assurés que tout y était en bon état, nous nous réunîmes pour dîner. Des viandes froides, le lait de nos chèvres et la langue de la baleine firent tous les frais du repas; encore fûmes-nous obligés d'abandonner au chacal le dernier mets, dont le goût d'huile nous soulevait le cœur.

J'allai ensuite, avec Fritz, couper quelques cannes à sucre et choisir, aux environs, diverses boutures de plantes que je voulais naturaliser dans l'îlot de la Baleine, et nous nous remîmes en mer.

En arrivant sur l'îlot, je m'occupai d'abord de mettre en terre les plants que j'avais pris à Prospect-Hill; la ii'ère m'aida dans ce travail, car les garçons s'étaient dispersés dans l'îlot.

Tout à coup, nous vîmes Jacques accourir vers nous.

(( Père, s'écria-t-il, viens voir, j'ai découvert un squelette de mammouth. »

A cette parole du jeune garçon, je me mis à rire et lui répondis que son mammouth ne pouvait être que la carcasse de notre baleine. Cependant, comme il insistait pour que j'allasse m'assurer du fait, je suivis, mais je fus arrêté en route par Fritz, qui m'appelait à son secours pour maîtriser une tortue monstrueuse dont il s'était emparé.

Je me hâtai de le rejoindre en portant deux avirons solides. J'arrivai à temps : quelques instants de plus, la tortue allait rentrer dans la mer. Avec nos avirons nous parvînmes à retourner l'animal qui, une fois couché sur le dos, ne nous donnait plus d'inquiétude. Gomme Jacques me pressait d'aller voir sa découverte, je me rendis avec lui auprès du fameux squelette, qui n'était autre, en effet, que celui de la baleine. Quelques jours avaient suffi aux oiseaux de mer pour ronger jusqu'à la dernière fibre cet immense cadavre, dont il ne restait plus que les os. Je demandai à Jacques ce qui avait pu lui faire penser que c'était là un mammouth, et, d'après sa réponse, je compris qu'il avait été mystifié par le docteur; je le plaisantai sur sa crédulité et lui donnai, à cette occasion, une leçon d'histoire naturelle qu'il écouta avec grande attention.

Tout en causant, nous revînmes vers la plantation; comme il était trop tard pour mettre tous les arbustes en terre, les racines furent enveloppées dans des feuilles humides et je remis à plus tard l'achèvement de ce travail. Il fallait songer à partir; mais nous ne savions que faire de la tortue; nos forces réunies auraient suffi à peine pour la soulever. De mon embarras sortit une ressource. J'eus Tidée de nous en faire un remorqueur, comme cola nous était déjà arrivé; j'attachai, autour du cou et des pattes de devant de l'animal, une corde dont je fixai le bout à notre pirogue. Pour empêcher la tortue d'aller au fond, je lui liai autour du corps deux tonnes vides; nous la remîmes sur ses pieds et à l'instant elle

se jeta dans la mer, entraînant l'embarcation où noui nous étions précipités.

Je me plaçai à Tavant du bateau pour couper avec ma hache, en cas de danger, la corde qui nous retenait à la tortue dont je dirigeai la marche avec une longue perche. Dieu merci, notre navigation fût des plus heureuses, en arrivant à Felsenheim, notre premier soin fut d'attacher la bête au rivage, en attendant que nous eussions prononcé sur son sort.

Le lendemain matin il fallut se décider à lui faire son procès. Sa graisse et sa chair, qui a le goût du veau, nous promirent des mets succulents, tandis que son écaille devait nous servir à faire un nouveau bassin pour la fontaine de Felsenheim ; elle avait huit pieds de longueur el trois de largeur. C'était une de ces tortues vertes ou géantes qui habitent l'Océan entre les Tropiques.

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