‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 22 sur 30 · LA VALLÉE VERTE. — EFFROI D'ERNEST. — LES OURS · texte numérisé non relu

LA VALLÉE VERTE. — EFFROI D'ERNEST. — LES OURS

Après une marche de deux heures, nous étions arrivés,, sans aventures, à la lisière d'un petit bois.

Le lieu était charmant et parfaitement abrité. Le petit bois s'appuyait à droite sur un rocher escarpé, ayant à sa gauche Tembouchure d'un ruisseau arrivant dans ia grande baie. A une portée de fusil environ se liouvait le passage étroit, entre le ruisseau et les rochers, qui donnait accès dans nos domaines. C'était une position agréable et avantageuse à tous les points de vue. Nous y plantâmes notre tente et fîmes les dispositions nécessaires à un assez long séjour.

Pendant les préparatifs du dîner jè proposai une excursion dans le petit bois, afin de nous assurer que nous n'avions aucun voisinage suspect: et, en effet, nous ne rencontrâmes que quelques chats sauvages, qui étaient occupés à chasser aux blaireaux, et qui s'enfuirent, à notre approche.

Après le dîner, la chaleur devint si suffocante, qu'il ne fallut songer à rien entreprendre. La soirée fut employée en préparatifs et en projets pour les jours suivants, principalement pour le lendemain, que nous destinions à une excursion plus longue que tout^ celles qutî naos avions faites jusque-là.

Au lever du soleil nous étions prêts, mes trois aînés et moi, et, le déjeuner pris, nous nous mîmes en route, escortés de nos tirailleurs à quatre pattes, Bill exceptée. En passant par le défilé, nous vîmes notre barricade de bambous brisée et renversée, sans aucun doute par les derniers ouragans et par les dernières inondations, et nous reconnûmes que c'était par cette ouverture que le serpent boa s'était introduit dans nos domaines. Nous nous promîmes bien de réparer ces dégâts k nolr^ retour.

Avant de nous aventurer dans la savane, nous nous arrêtâmes pour considérer le magnifique et vaste poy sage que nous avions devant nous. A gauche, au delà de la rivière, que provisoirement nous appelâmes Rivière orientale, s'étendait jusqu'au plus extrême horizon une croupe onduleuse de montagnes couronnées de bois verdoyants et de palmiers qui se découpaient sur le fond

LE RODLNSON SUISSE

calme du ciel. A droite, en deçij, s'étageaient jusqu'au ciel des groupes nombreux de rochers escarpés, arides, menaçants, qui, cependant, se reliraient à chaque pas, pour ainsi dire, de la plaine, dont les dernières lignes se perdaient dans les nuages. Ces rocs immenses servaient ainsi de barrière naturelle à ce grandiose pay* sage.

Nous passâmes à gué le ruisseau, dont les rives noua parurent encore assez riantes, puisqu'elles nous permettaient d'apercevoir, du côté des montagnes, des bouquets de bois égayés de verdure. Mais, à mesure que nous avancions, la contrée se faisait plus déserte et plus aride. Il n'y avait plus aucune trace d'humidité. L'herbe devenait de plus en plus rare. Les seules plantes qui apparussent étaient sèches, épineuses, désagréables d'aspect, telles enfin qu'on devait en trouver sur ce sol brûlé. Heureusement nous avions eu la précaution d'emplir nos gourdes au ruisseau avant de le laisser derrière nous.

Après une marche pénible de deux heures, pendani lesquelles mes trois jeunes compagnons n'avaient ouvert leur bouche desséchée que pour maugréer contre la chaleur et la fatigue, nous arrivâmes au pied de la colline que nous avions signalée au départ comme but de notre course, et nous nous étendîmes à l'ombre d'un rocher, ne voulant pas aller plus loin, pour nous reposer et nous rafraîchir.

Nous contemplions en silence la lointaine perspective qui s'étendait devant nous, el les montagnes bleues qui fermaient l'horizon à une distance de quinze à vingt lieues, et la Rivière orientale qui courait en serpentant à travers la plaine, avec laquelle elle contrastait si avantageusement.

Il y avait quelques instants que nous étions ainsi étendus lorsque maître Knips, flairant çà et là avec force contorsions, s'élança, en sifQant et en criant, vers les rochers, suivi de nos chiens, auxquels il avait donné réveil. Nous étions peu disposés à nous déranger, d'abord

parce que nous attribuions quelque cause futile à cet incident, ensuite aussi parce que nous venions d'entame: nos provisions, auxquelles nous faisions honneur.

Tout à coup, cependant, Fritz qui, en mangeant, re gardait attentivement devant lui, se leva rapidement.

« Que vois-je là-bas? s'écria-t-il. On dirait deux hommes à cheval... Un troisième s'approche d'eux au galop... Ils se dirigent de notre côté... Père, ne seraientce pas là des Arabes du désert?...

— C'est impossible, mon ami, répondis-je. Cependant, comme nous ne saurions être trop prudents, prends ma lunette d'approche et regarde avec plus d'attention. Que vois-tu maintenant?

— Je vois de nombreux troupeaux de bétail paissant çà et là... puis des meules de foin marchant... des chariots tout chargés qui vont et viennent du bois à la rivière... Que pourrait bien être tout ceci, père? »

Je pris en souriant la lunette et je déclarai à mes trois garçons, émus de l'aventure, que ce qu'ils prenaient pour des cavaliers montés sur de grands chevaux n'élaieni que des autruches géantes, auxquelles, s'ils le voulaient, nous allions donner la chasse puisque l'occasion se présentait si belle, lis y consentirent avec plaisir.

Les autruches se rapprochaient de plus en plus de nous. Je résolus de les attendre et de les surprendre si cela était possible; en conséquence j'ordonnai à Fritz de rappeler les chiens et le singe pendant qu'Ernest et moi nous allions nous embusquer dans un creux de rocher, où Fritz et Jacques, conduisant nos animaux, ne tardèrent pas à nous rejoindre.

Nous commencions à voir très-distinctement les autruches, qui se rapprochaient insensiblement de nous Elles étaient cinq, parmi lesquelles je distinguai qualrt Écmelles, le màle se reconnaissant à ses plumes blan* ches.

a Mes chers enfants, dis-je, tâchons de ne pas trop les effaroucher, si nous voulons en capturer au moins une, car il ne faudrait pas songer à prendre à la course

LE ROIÎINSON SUISSE

ces animaux qui peuvent défier un cheval au galop... Notre aigle seul est, je crois, à même d'en avoir raison... n Les autruches s'étaient rapprochées au point de n'être plus qu'à une centaine de pas devant nous; en nous apercevant, elles s'arrêtèrent, inquiètes, irrésolues^ mais comme nous retenions nos chiens, et que nous demeurions à peu près immobiles, elles prirent confiance et s'avancèrent innocemment à notre rencontre, tout en nous contemplant avec des airs étonnés et des mouvements de cou fort amusants. Peut-être se seraientelles familiarisées et eussions-nous pu les approcher assez pour nous en rendre maîtres à l'aide du lasso, si nos chiens, impatients, ne nous eussent échappé pour se précipiter à grand bruit vers ce gibier de nouvelle espèce.

Comme des brins de plume emportés par le vent, les autruches se dispersèrent dans la plaine, déployant leurs ailes ainsi que des voiles ; elles semblaient autant de navires voguant sur cette immense mer de sable. Quelques minutes après, nous ne les apercevions presque plus.

Fritz, toutefois, obéissant à la recommandation que je lui avais faite, avait promptement débandé les yeux de son aigle, et l'avait lâché au moment où les autruches s'envolaient.

Le mâle, que nous admirions surtout à cause de sa beauté, était resté un peu en arrière, sans doute pour protéger ses compagnes : ce retard devait lui être fatal. L'aigle de Fritz s'était précipité sur lui, l'avait atteint au cou et terrassé en moins de temps que je n'en mets à le raconter : lechacal avaitcontinuél œuvre. Nous arrivâmes juste pour recueillir et mettre à nos chapeaux les plus belles plumes de la pauvre bête.

Nous reprîmes notre route. Bientôt, Ernest et Jacques, qui marchaient en avant, s'arrêtèrent, et nous appelant de toutes leurs forces :

« Venez vite! crièrent-ils. Un nid d'autruche! un nid d'autruche! »

Nous accourûmes, et, en effet, nous vîmes dans un creux de sable une vingtaine d'œufs d'un blanc d'ivoire aussi gros que des têtes d'enfants.

(( C'est une trouvaille magnifique, dis-je, mais ne dérangez pas Tordre dans lequel ces œufs sont placés, de crainte que la couveuse ne les abandonne lorsqu'elle reviendra.

— Ne penses-tu pas qu'ils soient déjà abandonnés? me demanda Fritz.

•— Non, lui répondis-je; dans le climat brûlant où nous nous trouvons, il arrive assez généralement que l'autruche laisse à la chaleur du jour le soin de couver ses œufs , sur lesquels elle ne vient se mettre que pendant la nuit. »

Les enfants ne purent cependant pas résister à la tentation de prendre un ou deux de ces œufs pour les montrer à notre ménagère. J'en enlevai donc, aussi délicatement que possible, deux qui se trouvaient au-dessus des autres, et après avoir dressé, à quelque distance du nid, un petit tas de pierres qui devait nous aider à le retrouver, nous continuâmes notre excursion.

Nous ne tardâmes pas à entrer dans une vallée verdoyante, formant un contraste très-agréable avec les plaines calcinées que nous avions jusque-là traversées, et à laquelle fut donné, d'un commun accord, le nom qu'elle méritait si bien, celui de Grwn^/m/ ( la Vallée- Verte). Çà et là, au loin, paissaient tranquillement des troupeaux de buffles et d'antilopes , desquels nous aurions pu sans doute nous approcher à notre aise sans les aboiements de nos chiens qui vagabondaient toujours en avant, quêtant quelque proie pour leur propre compte.

Insensiblement, cependant, nous nous rapprochions de la direction de la caverne où Jacques avait pris son jeune chacal.

Nous n'en étions plus qu'à une faible distance lorsque nous vîmes accourir vers nous, pâle et défait, le vaillant Ernest qui, avec son ami Fauve, avait voulu prendre le*

devants pour entrer le premier en possession delà grotte où nous avions résolu de nous reposer.

« Un ours! père ! un ours ! » cria-t-il d'une voix étranglée par la terreur, en se précipitant dans noes bras et en m'étreignant avec énergie, comme pour me demander protection.

L*effroi d'Ernest avait une cause sérieuse, car, aux aboiements des chiens, se mêlaient des grognements d'une nature non équivoque. Je m'élançai, mon fusil armé, en recommandant courage et prudence à mes enfants.

Je ne tardai pas, en effet, à apercevoir un ours énorme sortant de la caverne pour se débarrasser de nos chiens qui lui tenaient vaillamment tête; puis, derrière cet ours, un autre de taille plus gigantesque encore. Fritz, qui me suivait de près, choisit ce dernier pour adversaire, tandis que je m'apprêtais à avoir raison du premier. Jacques, un peu ému mais cependant prêt à faire son devoir, se tenait debout à quelque distance; seul, Ernest, je dois le dire, manquait à notre groupe. Il n'était pas encore remis de son émotion.

Nous tirâmes en même temps, Fritz et moi. Malheureusement nos deux coups ne furent pas mortels, parce que , dans la crainte de blesser l'un ou l'autre de nos chiens, qui harcelaient leurs dangereux ennemis et par moments semblaient faire corps avec eux, nous n'avions pu choisir la place. Toutefois j'avais fracassé la mâchoire de l'un des ours, et Fritz avait brisé l'une des pattes de devant de l'autre, de sorte que s'ils ne se trouvaient pas précisément hors de combat, ils étaient du moins devenus tous deux un peu moins redoutables. D'un autre côté, nos chiens continuaient à s'acharner contre leurs terribles adversaires. Cependant nos deux ours se défendaient énergiquement, tantôt assis, tantôt debout, menaçants et pleins d'une rage qui se traduisait en grognements que répercutaient les échos de la caverne.

Il fallait en finir, car, en se prolongeant, la lutte pouvait devenir fatale à nos courageux compagnons. J'armai

un de mes pistolets , je m'avançai de quelques pas, et, choisissant le moment, rapide comme un éclair, où la tête de Tun des ours était à découvert, je lâchai un coup pendant que Fritz, non moins heureux que moi, abattait l'autre ours d'une balle dans le cœur.

« Dieu soit loué! » m'écriai-je avec effusion, en voyant nos deux ennemis se débattre dans les dernières convulsions de l'agonie.

Jacques, témoin de notre victoire, courut joyeusement Tannoncer à Ernest, et le décida à se rapprocher de nous.

« Pourquoi, îui demandai-je sans songer à lui reprocher son inaction en présence du péril, t'étais-tu donc empressé d'aller d'abord dans la caverne?

— Père, répondit-il d'un ton encore mal assuré. Dieu m'a puni, car je n'étais entré là qu'avec l'intention de m'y cacher, et d'effrayer Jacques en imitant les grognements d'un ours. Je ne me doutais guère que deux ours véritables allaient jouer au naturel le rôle que je voulais jouer en plaisantant.

— Mes chers enfants, dis-je, rendons bien sincèrement grâce à Dieu ; car, si nous n'avons pas rencontré les traces de serpent que nous cherchions , nous avons, en revanche, purgé les environs de notre demeure de deux ennemis non moins terribles, que nous ne cherchions pas, et qui auraient bien pu, un jour ou l'autre, venir nous trouver. »

Terribles, en effet, étaient ces animaux. L'un, le plus gros, mesurait environ huit pieds, et l'autre un peu plus de six. Leurs griffes puissantes, leurs vigoureuses épaules, leur énorme cou, leurs poils, dont l'extrémité brillait d'un éclat métallique, faisaient l'admiration de mes garçons, qui, assis sur les deux cadavres encore chauds, s'amusaient à les examiner en détail. Assurément nous avions là devant nous deux exemplaires des ours argentés rencontrés par le capitaine Glarke sur le^ côtes nord-ouest de l'Amérique.

Quoi qu'il en fût, le dépouillement de ces bêtes devait

nous fournir de magnifiques fourrures. Mais, comme il nous était impossible de nous en occuper dans le moment môme, je me contentai de traîner les deux cadavres dans la caverne, dont rentrée fut fermée avec un épais treillis de branchages.

Fritz et Jacques y laissèrent aussi nos œufs d'autruche, dont le poids leur devenait incommode, car il était tard, et il fallait nous hâter si nous voulions être rentrés à la hutte avant la nuit.

Page 1