TRAVAUX DE LA MERE PENDANT NOTRE ABSENCE. — LE CONDOR
— DÉPOUILLEMENT DES OURS ET PRÉPARATION DE LEUR CHAIR. — EXCURSION DES QUATRE GARÇONS. — LES
LAPINS ANGORAS. — LES A TILOPES. — LE RÉCIT DE FRITZ. — LE COUCOU INDICATEUR, — LE NID D'ABEILLES
Au coucher du soleil nous étions de retour auprès de ma femme, qui nous fit la cordiale réception à laquelle nous étions si bien accoutumés. La besogne que nous comptions faire nous-mêmes était déjà faite, le repas préparé, ainsi que les feux que nous avions coutume d'allumer chaque nuit pour notre sûreté.
Pendant le souper on nous demanda naturellement le récit de notre expédition, qui fut fait le plus sommairement possible, pour ne pas empiéter sur le temps qui allait appartenir au repos. De son côté, la mère nous raconta que, en compagnie du petit François, elle s'éiait frayé un passage par le petit bois, jusqu'à une colline^ au pied de laquelle elle avait découvert une couche considérable de fine argile, dite terre de pipe, qui nous pourrait peut-être fournir une belle porcelaine. Ensuite, avec des tuyaux de bambou, elle avait confectionné une sorte d'auge destinée à recueillir un filet d'eau qui fil-
27i LE ROtlNSON SUISSE
trait à travers les rochers, et dont s'accommoderait fort bien notre bétail. En outre, avec des fragments de ce roc et de cet argile elle avait construit, dans un enfoncement du rocher, un four dont l'entrée fermait très-aisément. Enfin, elle avait fait traîner par nos bœufs une provision de cannes de bambou, destinées à servir de premiers matériaux au mur de défense que nous avions projeté d'édifier.
Nous en étions arrivés, ma femme et moi, à ne plus rien croire impossible à notre patience et à notre volonté, et à ne plus nous étonner des résultats que nous obtenions de nos efforts soit combinés, soit individuels. Que de choses nous accomplissions jour par jour dans notre île, devant la loi de la nécessité, que nous n'aurions jamais songé, je ne dis pas à mener à fin, mais à entreprendre dans notre patrie.
Je remerciai cordialement ma vaillante femme des soins qu'elle avait pris, et pour expérimenter immédiatement l'argile qu'elle avait trouvée, j'en fis quelques boulettes que je plaçai sur la pile de bois d'un de nos feux de nuit. Après quoi, chacun de nous alla se livrer au repos dont il avait besoin.
Un peu avant la pointe du jour, et non sans avoir combattu une paresse bien excusable après les fatigues de la veille, je me levai et je réveillai ma petite famille.
Comme je m'y étais attendu, les boulettes d'argile s'étaient durcies. Je remarquai, toutefois, qu'une chaleur trop vive les avait vitrifiées outre mesure. J'imaginai, pour l'époque où nous fabriquerions de la vaisselle avec cette terre, de remédier à cet inconvénient par la construction d'un fourneau permettant de modérer l'action du feu.
La prière dite, le déjeuner pris, les bœufs équipés, nous nous mîmes en route pour la caverne aux ours, où nous arrivâmes sans accident.
Fritz, qui marchait en éclaireur en avant de la caravane, nous cria, au moment où nous apercevions déjà l'entrée do la caverne ;
« Hâtez-vous, si vous voulez voir un régiment de coas et de poules d'Inde, qui, problablement, se sont rassem* blés là pour assister aux funérailles de nos ennemis. Venez! il y a là une sorte de gardien orgueilleux qui les empêche tous d'approcher du lit de parade de ces deux souverains des forêts. »
Celui que Fritz qualifiait de gardien orgueilleux, était un oiseau de haute taille, à crête rouge, ayant comme un lambeau de chair sous le bec, un collier de plumes blanches à la poitrine, le cou nu, ridé et d'un rouge pàle. Son plumage était noir, à l'exception de quelques places blanches. Il se promenait gravement devant l'ouverture de la caverne, où il entrait de temps en temps, comme pour surveiller ce qui s'y faisait.
Nous considérions, étonnés, ce singulier spectacle, lorsqu'un grand bruit d'ailes se fit au-dessus de nous. Nous levâmes la tête, et nous aperçûmes un oiseau à l'immense envergure, qui bientôt tomba à nos pieds, percé d'une balle que Fritz venait de lui envoyer.
La bande emplumée, que nous avions vue réunie devant l'entrée de la grotte, prit son vol et se dispersa dans toutes les directions; le grand oiseau, le prétendu gardien des morts, restait seul, regardant avec de gros yeux ronds le cadavre du nouveau venu, sur lequel nos chiens s'étaient rués. Il ne tarda pas, cependant, à suivre l'exemple prudent qui venait de lui être donné. Nous n'eûmes donc plus devant nous que le nouveau venu, et un des coqs d'Inde, qu'il avait écrasé dans sa chute.
J'entrai avec précaution dans la caverne, et je constatai que la langue et les yeux de l'un de nos deux ours avaient disparu. Quelques heures plus tard, leurs magnifiques fourrures et leurs succulents gigots eussent été perdus pour nous, au profit des maraudeurs aériens. Je revins ensuite vers les deux oiseaux, et, après un examen attentif, je conclus que cel^i que nous avions pris pour un coq d'Inde était un vautour du Brésil, l'uruhu, et que celui qu'avait tué Fritz était un condor, comme l'indiquait la dimension extraordinaire de ses ailes.
Le reste du jour se passa à dépouiller les ours, ce qui ne laissa pas que d'être une besogne pénible et difficile. Elle nous prit deux jours entiers, pendant lesquels nous bivaquâmes sous la tente qui était dressée à quelques pas de la grotte.
Ces travaux ne passionnèrent que modérément mes quatre garçons, qui brûlaient tous, Ernest excepté, de reprendre le cours de nos excursions.
Je les voyais grandir et se développer en liberté avec un orgueil et un contentement extrêmes. Je pouvais mourir sans inquiétude, maintenant; ils étaient à même désormais de voler de leurs propres ailes, l'aîné protégeant les plus jeunes comme je l'avais protégé moi-même, et leur servant de père, ainsi que je l'avais fait jusque-là. En conséquence, et sur leurs vives sollicitations, je permis à Fritz, à Jacques et môme au petit François, qui n'était pas le moins pressé de courir les cliamps, d'entreprendre, accompagnés de leurs chiens, une excursion dans la savane, tandis que, contrairement à mon habitude, je restais sous la tente avec ma femme et Ernest. Ils partirent, après que je leur eus recommandé l'union et la prudence.
Pendant que l'active ménagère, aidée d'Ernest, pro-* cédait au fumage de la chair des ours, je trouvai dans la caverne une très-suffisante occupation.
J'avais remarqué, après un examen minutieux, que le rocher intérieur était formé d'une espèce de mica, traversé par de longs filaments d'amiante. Je fouillai, et ne lardai pas à rencontrer des feuilles de mica d'au moins deux pieds de longueur, transparentes comme du cristal. C'était là une précieuse découverte, car nous avions désormais des verres à vitres pour nos fenêtres.
Vers le soir, pendant que grillaient deux appétissantes pattes d'ours, et que nous commencions à concevoir quelques inquiétudes au sujet de nos jeunes chasseurs, un piétinement d'animaux et des hourras joyeux nous annoncèrent le retour de ces chers enfants. J'allai audevant d'eux; ils sautèrent à bas de leurs montures, les
dessellèrent, et les laissèrent aller au pâturage, voisin du ruisseau. Nous revînmes ensemble près de la lenle. Jacques et François portaient chacun au cou un petit chevreau vivant; la gibecière de Fritz était d'une rotondité significative.
(( Belle chasse! père, belle chasse! s'écria le jovial Jacques; vois ces chevreaux.
— Sans compter les lapins angoras que Fritz a dans son carnier, ajouta précipitamment François.
— Sans compter aussi,... dit Jacques avec plus de précipitation encore.
— Doucement, dis-je, procédons avec ordre; je donne la parole à Fritz, qui, probablement, saura nous faire un récit méthodique de vos aventures. »
Aussitôt, l'aîné commença en ces termes : « Une heure après vous avoir quittés, nous traversions au grand trot la Vallée-Verte, nous pénétrions par un ravin dans la grande plaine, et nous arrivions sur une petite hauteur qui en dominait les environs. De l'endroit où nous étions on apercevait le défilé des rochers; je résolus d'essayer d'y chasser un troupeau d'animaux que Ton voyait paître à quelque distance, et qui me paraissaient être des gazelles, des chèvres ou des antilopes. Je dirigeai donc notre course de leur côté avec précaution, en tenant, pour ne pas les effaroucher, nos chiens en laisse. Arrivés à une certaine distance : François prit à gauche, Jacques resta au milieu, et moi, monté sur l'onagre, je me portai vers la droite pour couper la retraite aux animaux qui tenteraient de nous échapper. Nous marchions avec prudence, comme vous pensez bien; malgré cela, l'éveil fut donné au troupeau. Quelques-uns des individus qui le composaient bondirent, inquiets, dressant la tôle, remuant les oreilles. Alors, I is chiens furent lâchés, et chacun de nous se lança au galop de sa monture. Ëperdue, la troupe des pauvres bêtes chercha son salut dans la fuite, à laquelle nous mîmes si bon ordre, qu'elles durent se décider à passer par où nous voulions, c'est-à-dire par le défilé des rochers. Le
plus fort était fait, mais il fallait songer à conserver notro conquête, c'est-à-dire à les faire. entrer dans Termitage. J'imaginai de tendre, en travers du passage, à une hau» teur de trois à quatre pieds, une corde à laquelle j'attachai les plumes d'autruche que nous avions sur nos chapeaux et quelques chiffons trouvés dans nos carniers, comptant sur le vent pour les agiter et forcer à rebrousser chemin ceux de nos prisonniers qui seraient tentés de reprendre la clef des champs. J'avais lu quelque chose d'équivalent dans une relation de voyage du capitaine Levaillant.
— Bien trouvé! cher Fritz, dis-je en interrompant mxon garçon. Je suis heureux de voir que tes lectures te profitent. Maintenant, apprends -moi comment tu t'es emparé de tes lapins angoras, et dis-moi aussi ce que tu penses en faire, car je te préviens que je suis peu disposé à permettre l'introduction dans nos domaines de ces animaux qui multiplient à l'infini, et qui seraient très-nuisibles à nos plantations.
— La capture de ces lapins, répondit Fritz, est due à mon aigle, qui s'est élancé sur une troupe s'ébattant au pied d'une colline, et m'en a rapporté deux vivants et un mort, dont je l'ai laissé se repaître. Quant à ce que tu appelles leur introduction dans nos domaines, n'avonsnous pas à notre disposition deux petites îles désertes, que nous peuplerons avec ces jolis petits animaux, sans qu'ils nous soient à charge en rien? Nous nous assurerons ainsi un aliment de plus pour notre table et des fourrures pour nos chapeaux, car nous n'aurons pas toujours des rats-castors, pour les renouveler, et, en lout cas, Ernest ne sera pas de sitôt disposé à recommencer la bataille qui nous a valu une si riche mois-
— Tu parles sagement, cher enfant, et, à cause de cela, je te laisserai l'honneur d'exécuter un plan si bien conçu.
— Pouvons-nous parler à notre tour ? demanda Jacques impatient.
— Sans doute, répondis-je en souriant. Voyons, coîdment avez-vous attrapé ces jolis chevreaux?
— Au galop, père, au galop! Fritz s'était un peu écarté avec son aigle à la poursuite de ses lapins. Nos chiens quêtaient çà et là dans les touffes d'herbes ; tout à coup ils font lever deux animaux ressemblant à de grands lièvres, qui prennent la fuite en faisant des cabrioles étonnantes. Nous les suivîmes de près , nous et nos chiens,: au bout d'un quart d'heure de poursuite, ils étaient hors d'haleine et tombaient par terre comme anéantis. Nous descendons de nos montures, nous écartons les chiens, nous ramassons nos grands lièvres que nous reconnaissons alors pour de petits chevreaux, nous les attachons par les pieds, nous nous les passons autour du cou ; et voilà l'histoire de notre chasse.
— Très -bien, chers enfants; laissez -moi seulement vous apprendre que vos jolis chevreaux sont des antilopes naines. Maintenant, je voudrais que Jacques m'explique pourquoi nous lui voyons le visage si enflé ? Aurait-il, par hasard, combattu contre une légion de moustiques?
— Oh ! mes blessures sont plus honorable:», répondit Jacques. Je vais vous dire comment je les ai reçues. Nous revciiions tous trois vers vous , lorsque je remarquai un oiseau qui nous précédait en se perchant d'arbre en arbre et qui , à mesure que nous approchions , semblait, par son chant, nous inviter plus instamment à le suivre. Je pensai, moi, que cet oiseau se moquait de nous et déjà j'épaulais mon fusil pour essayer de l'abattre , lorsque Fritz m'en empêcha en me faisant observer que je le manquerais certainement , mon fusil étant chargé à balle et non à plomb. « D'ailleurs, ajouta-t-il, cet oiseau ressemble au coucou indicateur : il nous donne peut-être un conseil que nous ferions bien de suivre. » Nous nous laissâmes donc conduire par le coucou qui , au bout de quelques minutes, s'arrêta sur un arbre et cessa son chant. Nous étant arrêtés aussi, nous ne tardâmes pas à reconnaître que l'arbre sur leauel il était posé servait
de retraite à un essaim d'abeilles , dont le coucou convoitait le butin et qu'il ne nous indiquait qu'avec l'espoir qu'après nous en être emparés , nous lui donnerions sa part. Nous cherchions le moyen de prendre ce miel, lorsque Fritz proposa d'étouffer l'essaim avec une mèche de soufre que j'allumai immédiatement et que je poussai résolument dans la ruche. Mais voilà qu'aussitôt tout l'essaim sort en bourdonnant et se jette sur moi. En moins de rien je fus assailli par un tel nombre d'ennemis que je pouvais croire toutes les mouches k miel de la terre à mes trousses. Elles me piquent, me harcèlent; je n'ai rien de mieux à faire que de sauter sur mon buffle et de fuir au galop. Bref, vous voyez en quel état m'ont mis ces maudites abeilles. Ce n'est pas faute de m'êlre bien frotté avec de la terre détrempée, comme à ma première campagne contre les mouches.
— En effet tu aurais dû être sur tes gardes , mon pauvre Jacques , lui dis-je , puisque ce n'est pas la première fois que pareille chose t'arrive. Ne t'en prends donc qu'à ton étourderie. b
Le souper s'était terminé avec le récit du jeune chasseur d'abeilles, à qui sa mère appliqua des compresses d'eau salée pour guérir la douleur que ses blessures lui causaient encore.
Aidé de mes autres garçons, je fabriquai une sorte de cage, dans laquelle nos lapins pourraient être transportés commodément d'abord à Felsenheim et ensuite à l'île du Requin, le seul endroit où ils devaient être en sûreté contre les bêtes de proie. Puis, chacun de nous se livra au rei£)os.
ÎCXXI
l'euphorbe. — LA TOUR DES ARABES. — PRISE d'UNE àUTRUCHE. — DÉPART GÉNÉRAL ET ARRIVÉE A LA GROTTE, — l'anguille. — ÉDUCATION DE l'AUTRUCHE.
— l'hydromel. — FABRICATION DE CHAPEAUX.
Beaucoup de choses nous restaient encore à faire avant notre retour au quartier général , retour qu'il fallait hâter pour plus d'une raison , dont la première était l'approche de la saison des pluies. Notre viande d'ours était salée et fumée; mais je ne voulais abandonner ni les œufs d'autruche que nous avions trouvés , ni la gomme d'euphorbe que j'avais découverte dans un petit bois, pendant une de nos courtes haltes de la môme expédition. Je résolus donc une dernière course dans la savane; nous partîmes, laissant avec la mère, non plus le petit François, qui était possédé de l'envie de se signaler à nos côtés, mais l'indolent Ernest, qui avouait hautement son peu de goût pour les excursions fatigantes. Fritz m'avait cette fois cédé son Leichtfuss, et montait le jeune Rascli (rapide), l'ânon , destiné à devenir un excellent coureur. François et Jacques étaient sur leurs buffles. Bran et Fauve auraient bien voulu nous suivre, mais ils pouvaient être nécessaires à la sûreté de notre ménagère , et j'ordonnai à Ernest de les retenir.
Nous reprîmes la route de la Vallée-Verte, mais dans une direction opposée k la caverne des Ours , et nous arrivâmes à la Tour des Arabes, — nom que nous voulions désormais donner à l'éminence du haut de laquelle nous avions pris les autruches pour des Arabes à cheval. Une fois là, je laissai Jacques et François s'élancer en avant, sans les perdre pour cela de vue un seul instant. Quant à Fritz , il s'arrêta avec moi pour recueillir
la gomme d'euphorbe aux troncs des arbustes où j'avais précédemment pratiqué des incisions. Le soleil avait séché cette gomme, dont nous obtînmes une quantité considérable, qui fut recueillie dans un vase en bambou que nous avions apporté tout exprès.
Cette cueillette précieuse achevée, nous songeâmes à rattraper notre avant-garde, qui avait dépassé de beaucoup le nid d'autruches. Sans doute, les deux enfants voulaient rabattre de ce côté quelques-unes de ces belles coureuses de la savane, afin de fournir l'occasion d'en prendre une ou deux vivantes à Fritz, leur frère, qui en avait manifesté à plusieurs reprises le désir, et à qui, pour cela faire, je venais de céder son onagre.
Nous ne devions pas attendre longtemps le résultat de cette battue. Bientôt, des btiissons qui environnaient le nid, s'élancèrent quatre autruches dont trois femelles et un mâle. Comme elles venaient en face de nous et que nos jeunes compagnons, escortés dés chiens, venaient sur leurs talons, elles ne pouvaient guère espérer de nous échapper.
Quand elles furent à portée, je lançai mon lasso ; mais la corde, au lieu d'entraver les jambes de l'autruche que j'avais choisie pour but, s'enroula autour de son corps. Un instant le mouvement des ailes eji fut paralysé, mais le vigoureux animal ne tarda pas à se débarrasser de ce lien mal assujetti, et je crois même qu'il eût échappé si Fritz n'avait immédiatement déchaperonné son aigle, dont il avait enveloppé le bec avec du coton afin qu'il ne pût pas blesser grièvement le gibier. L'aigle vola sus à l'autruche, se cramponna à sa tête et l'arrêta dans sa course impétueuse.
Jacques, arrivant au galop de son buffle, joua à sou lour du lasso, et, plus adroit que moi, cingla les jambes de Vautruche, qui tomba lourdement sur le côté.
L'entourer et l'attacher plus solidement encore fut l'affaire d'un instant. Après lui avoir jeté un mouchoir sur les yeux, précaution sans laquelle nous n'aurions jamais ])u nous eu .rendre maîtres, je lui liai les ailes à l'aide
d'une large courroie en peau de chien de mer se rattachant à une corde fixée par un bout au collier de Sturm, par Tautre à celui de Brummer. J'avais résolu de remmener ainsi entre les deux buffles, mais comme je ne voulais pas que de ses ruades elle incommodât Tun ou l'autre de ces braves serviteurs, je lui entravai assez étroitement les pattes. Ces précautions prises, je la débarrassai du mouchoir qui l'aveuglait, des cordes de nos frondes qui la meurtrissaient sans motif et j'attendis.
D'abord irritée et humiliée de se sentir vaincue, elle s'obstina à rester immobile, à moitié accroupie sur le sol. Puis, tout à coup, se croyant libre, elle sauta, comme pour prendre son vol, droit devant elle ; mais ses liens la retinrent, et elle retomba sur ses genoux. Se relevant ensuite, elle recommença ses tentatives, mais toujours aussi vainement, grâce à la puissante encolure de Sturm et de Brummer. Elle dut enfin se résigner, ne pouvant faire autrement, à obéir à l'impulsion que lui communiquèrent ses braves conducteurs.
Pendant que Jacques et François, montés sur les buffles, emmenaient notre capture à la Tour des Arabes, je me dirigeai, en compagnie de Fritz, vers/o nid d'autruche. Nous n'en étions qu'à quelques pas, lorsqu'une autruche femelle se leva de dessus les œufs, si inopinément que nous n'eûmes ni le temps ni la pensée de la poursuivre. Sa présence nous prouva surabondamment que le nid n'était pas abandonné et que nous pouvions espérer que, parmi les œufs couvés par elle, il s'en pourrait rencontrer qui continssent des petits vivants. Nous en prîmes donc une dizaine, laissant les autres enfouis dans le sable afin que la mère, en revenant, pût continuer son office. Ce butin fait et attaché avec précaution sur nos montures, nous rejoignîmes nos jeunes compagnons et nous prîmes avec eux le chemin de la caverne des Ours, en passant par la Vallée^ Verte.
Des cris d'étonnement nous saluèrent au retour, mais bientôt la mère fut effrayée en songeant à la nourriture qu'allait dévorer notre majestueux prisonnier : « Bon Dieu ! s'écria-t-elle, à quoi donc pourra servir ce glouton?
— 11 me servera de coursier, répondit Jacques avec enthousiasme, et si notre petit pays tient par la terre ferme à l'Asie ou à TAfrique, j'irai, en quelques jours, grâce à lui, chercher des secours et des nouvelles d'Europe auprès des premières colonies européennes que je rencontrerai. Pour Tinstant, et vu l'emploi que je lui destine, je le baptise du nom de Braicsevnnd (\enX impétueux); aussitôt qu'il sera dressé, Ernest, tu prendras pour toi mon cher Sturm, le vaillant buffle. »
A l'unanimité, et malgré quelques boudeuses récriminations de la part de François, l'autruche devint, à partir de ce moment, la monture de Jacques, qui se chargea de la dresser.
Il était trop tard pour que Ton songeât à retourner à Waldegg; mais le lendemain, au petit jour, nous étions en marche, bêtes et gens : l'autruche marchait les yeux bandés entre les deux buffles. La voiture était attelée de la vache que montait Ernest; Jacques et François chevauchaient naturellement sur Sturm et Brummer; moi j'étais sui Leichtfuss et Fritz sur Rasch. — Ce qui formait une cara""ane assez pittoresque.
Nous fîmes une petite halte au défilé des rochers. Les enfants voulaient reprendre les plumes d'autruche qu'ils avaient I dssées en cet endroit, et, moi-même, je n'étais pas fâché de recueillir encore un peu de terre à porcelaine et aussi quelques fèves aromatiques, d'un parfum de vanille, dont nous devions la découverte à notre ménagère.
Avant de partir, je fortifiai de nouveau noire barricade de façon à interdire tout à fait l'entrée de nos possessions aux animaux rôdeurs. En outre, j'efifaçal du sol les traces de notre passage, afin de pouvoir mieux reconnaître plus lard celles qu'y pourraient laisser les curieux de Textérieur du navs.
Ce soin pris, nous partîmes avec la pensée d'arriver à Waldegg avant rentrée de la nuit, et la seule halte que nous nous permîmes, en effet, fut celle de Zuckertop, où nous chargeâmes nos jambons de pécari, alors convenablement fumés.
Dès notre arrivée à la métairie nous nous empressâmes de dételer nos animaux, de souper avec quelques tranches de viande froide, et de nous jeter sur nos couches de coton, car nous étions épuisés de faligue.
Au point du jour je constatai avec plaisir que parmi les poussins éclos par les soins de nos poules couveuses, se trouvaient plusieurs jeunes gelinottes que ma femme témoigna le désir d'emporter à Felsenheim, notre demeure préférée, vers laquelle, après une longue absence, une sorte de nostalgie nous attirait, et où nous arrivâmes enfin vers midi.
Le premier soin de notre chère ménagère fut d'ouvrir toutes les fenêtres de notre habitation, de tout épousseter, essuyer, balayer, laver, tant et si bien que, absorbée par cette respectable besogne, ce fut à peine si elle songea à nous faire dîner, et que nous dûmes nous contenter d'une cuisine froide.
Pendant que les deux plus jeunes de mes fils aidaient leur mère, je procédai avec les deux autres au déballage et au classement provisoire de notre butin. L'autruche, débarrassée du voisinage des buffles, fut attachée devant notre demeure, sous le berceau de feuillage, où elle devait rester jusqu'à parfait apprivoisement. Nos œufs d'autruche furent baignés dans l'eau tiède; ceux dans lesquels nous supposions un reste de vie furent posés sur un petit lit de coton, et confiés à notre four à sécher, dans lequel, à l'aide du thermomètre, j'entretins la température nécessaire à leur incubation. Les lapins angoras furent dès le même jour transportés et lâchés dans l'Ile du Hequin, où ils avaient pour mission de s'acclimater et de se propager, et où nous nous proposions de leur aménager, par la suite, une habitation convenable.
L'îlot de la Baleine échut en partage aux antilopes naines. Nous eussions volontiers gardé près de nous ces gracieuses bêtes qui n'avaient pas plus de douze pouces de long, n'eût été la crainte de les voir tourmentées par nos chiens. Quant à quelques tortues de terre que nous avions trouvées aux environs de Zuckertop, et dont nous avions laissé un double spécimen à Waldegg, j'avais d'abord songé à les laisser circuler à leur aise dans notre jardin potager pour le purger des limaçons qui l'infestaient; mais ma chère femme, redoutant moins encore les ravages de ces derniers que les dommages que les tortues pourraient faire parmi ses jeunes plants, j'ordonnai à Jacques d'aller les déposer parmi les roseaux de la Mare aux Oies.
L'enfant obéit et emporta nos chéloniens. A peine était-il arrivé, que je l'entendis appeler Fritz à grands cris, en lui disant d'accourir avec un bâton. Je pensai d'abord qu'il s'agissait de quelques grenouilles auxquelles mes enfants voulaient faire la chasse ; mais grande fut ma surprise en les voyant revenir avec une superbe anguille, qui s'était prise d'elle-même dans un filet qu'Ernest avait tendu avant notre départ sans nous en rien dire. Une partie de cette excellente pêche fut immédiatement préparée pour notre dîner, et l'autre partie fut mise dans du beurre fondu, pour être conservée.
Des rejetons de poivriers et des fruits à odeur de vanille furent plantés au pied des colonnes de bambou qui supportaient le toit avancé de notre habitation, par-dessus lequel ils ne devaient pas tarder à s'élever, selon nos prévisions, puisque c'étaient des plantes grimpantes.
La ménagère réclama, pour le garde - manger, les jambes d'ours et de pécari, ainsi que la petite tonne de graisse que nous avions retirée de ces animaux. Les peaux d'ours furent plongées dans la mer, assujetties par de grosses pierres, de peur d'accident.
Les gelinottes furent placées dans une cage spéciale,
LE UOBINSON SUISSE
pour y être élevées hors de Tatteinte de maître Knips et du chacal.
Le condor et le vautour furent placés provisoiremena dans notre muséum en guise de trophée; nous nous réservions de consacrer k leur empaillement les loisirs que nous laisserait la saison des pluies.
Uamiante, les feuilles de mica et la terre à porcelaine furent provisoirement aussi portés dans notre atelier, où je comptais bien donner à chacune de ces matières précieuses la forme et remploi qui leur convenaient.
Ayant abandonné à la mère tout ce qui était comestible, je réservai la gomme d'euphorbe, que je plaçai sous triple enveloppe, en écrivant dessus en grosses lettres, par précaution contre la gourmandise de mes garçons, le mot funèbre et répulsif de poison.
Enfin, les peaux de rats musqués, rassemblées en un paquet, furent suspendues à Tair, sous le toit de notre galerie, afin qu'elles ne nous infectassent pas.
Ces divers arrangements durèrent deux jours, au bout desquels je songeai à ensemencer un champ, à apprivoiser Tautruche et à préparer mes peaux d'ours, toutes choses qui me paraissaient ne pouvoir souffrir aucun retard.
Le labourage, chose tout à fait nouvelle pour nous, nous parut pénible, et malgré le concours de tout le monde, je ne pus défricher qu'un seul arpent de terrain, voisin de la plantation de cannes à sucre de la mère. Mes enfants et moi, nous comprîmes bien alors toute la Vérité de cette parole du Seigneur : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage. » Cet aj'pent, ainsi pré=paré, fut ensemencé un tiers en froment, un tiers en maïs, un tiers en orge, et çk et Ik nous jetâmes, comme précédemment, d'autres espèces de graines, comptant sur la Providence pour les faire aboutir convenablement. En outre, de l'autre côté du ruisseau du Chacal je consacrai une petite langue de terre k la culture des pommes de terre et du manioc, ces deux aliments précieux.
Comme nous ne donnions chaque jour à cette fati« gante besogne que deux heures environ le matin et autant le soir, pour profiter de la fraîcheur, il nous restait encore naturellement, dans Tintervalle, beaucoup de temps à employer d'une autre façon.
Nous avions, par exemple, entrepris Téducation de Brausewind (c'était. Ton s'en souvient, le nom de l'autruche), et je dois avouer que nous n'avancions guère de ce côté. Il me fallut user des fumigations de tabac, qui avaient réussi pour l'aigle de Fritz ; à chaque fois, elle tombait étourdie, et, alors, les enfants la montaient, pendant qu'elle était ainsi accroupie, pour l'habituer aux fardeaux. Elle se laissait faire, n'ayant plus aucune volonté dans l'état de torpeur où la plongeait la fumée de tabac; mais, malgré nos caresses, malgré l'excellente litière que nous lui avions préparée, malgré le soin que nous avions pris d'allonger chaque jour de plus en plus sa corde, pour qu'elle pût jouir d'un peu de liberté, la pauvre bête se refusait à toute nourriture, semblant avoir résolu de se laisser mourir de faim, pour nous punir de l'avoir enlevée à ses compagnes et à sa savane. Elle devint même si affaiblie, que je commençai à concevoir quelques inquiétudes et quelques remords à son sujet; heureusement, ma femme s'avisa un matin de lui faire avaler ce qu'on nomme des boulettes à chapons, composées de maïs broyé et de beurre frais, auxquelles la prisonnière ne tarda pas à prendre goût; et, dès ce jour-là, elle consentit à manger tout ce que nous lui présentions. Bientôt même elle y mit tant de bonne volonté, que nos craintes changèrent de nature, et que ma femme se demanda si nos provisions n'allaient pas devenir insuftisantes, par suite de la voracité de cet hite. Heureusement aussi , mademoiselle Brausewind daigna alterner les cailloux avec le maïs et les glands doux.
Les forces lui étant ainsi revenues, son dressage alla tout seul : au bout d'un mois elle savait se lever, se coucher, se tourner, marcher au pas, au trot ou au galopc au commandement de son conducteur.
Seulement, comme nous la destinions à servir de mon* Ittre, je dois avouer que je me trouvai assez embarrassé pour lui fabriquer un mors et une bride convenables. Un mors, il en fallait un, de toute nécessité, pour la diriger; mais vit-on jamais un mors adapté à un bec? J'étais sur le point d'y renoncer, lorsque, me rappelant l'influence qu'avait exercée sur elle la succession de l'ombre et de la lumière, j'eus l'idée d'un capuchon de cuir, presque semblable à celui de l'aigle de Fritz, sinon qu'il descendait plus avant sur le cou et qu'il était pourvu, sur les côtés, de deux œillères mobiles, que l'on pouvait ouvrir ou fermer à volonté : si l'on baissait une des œillères, l'autruche se dirigeait du côté d'où lui venait la lumière; si on les baissait toutes deux, elle s'arrêtait subitement ; si on les ouvrait toutes deux, elle allait droit devant elle.
La selle exigea aussi une attention particulière ; et malgré les difficultés que sa confection présenta, je m'en tirai à mon honneur, et si bien que je n'hésite pas à déclarer qu'au cap de Bonne- Espérance j'eusse obtenu un brevet anglais de sellier d'autruches.
Cet équipement terminé, on l'essaya, et les résultats obtenus nous comblèrent de joie, car si Brausewind rechignait un peu comme cheval de trait, elle méritait son nom comme cheval de course; elle accomplissait, par exemple, l'aller et le retour de notre habitation à Falkenhorst en moins de temps que Fritz n'en eût mis pour faire, au pas accéléré, un seul des deux trajets. Aussi Jacques, maître en titre de l'autruche, fut-il jalousé par ses frères, qui me demandèrent de revenir sur ma décision. Mais j'insistai, et Jacques continua à disposer à sa guise de l'autruche, qui n'en resta pas moins, bien eiUendu, une propriété commune, sur laquelle chacun de mes quatre fils avait des droits égaux. Fritz, Ernest et François se consolèrent, en songeant que les œufs qui étaient dans le four allaient éclore et leur procurer à chacun une monture semblable à celle de Jacques. Leur espoir fut de courte durée : les œufs voulurentbien éclore,
d'informes créatures en sortirent, mais pour mourir quel* ques jours après, malgré notre sollicitude et les soins les plus attentifs.
La préparation des peaux d'ours avait marché simultanément avec l'éducation deTautruche et d'autres menus travaux. Je les avais nettoyées à l'aide d'un écharnoir fabriqué avec une vieille lame de sabre; en guise de tan j'avais employé du vinaigre de miel, et pour les assouplir de façon à les rendre propres au service que j'attendais d'elles, je les avais frottées d'un mélange de graisse et de cendre qui avait parfaitement produit l'effet attendu.
Et à propos de mon vinaigre, je noterai ici en passant que tout en le fabriquant pour le précédent usage, j'avais obtenu, sans le chercher, un excellent hydromel : Futile nous avait valu l'agréable, et, désormais, mes enfants et moi, nous étions assurés d'une boisson rafraîchissante pour nos besoins journaliers.
Ce double succès comme tanneur et comme distillateur m'enhardit : j'essayai du métier de chapelier, afin de procurer au petit François un chapeau de castor en poil de rat musqué. Cependant, comme cette industrie s'éloignait un peu de celles auxquelles nous nous étions livrés jusque-là, j'éprouvai d'abord quelque difficulté, sans pour cela me décourager. Après divers essais, je parvins à obtenir une sorte de feutre, auquel je donnai une belle couleur rouge à l'aide de notre cochenille, à défaut d'autre ingrédient de teinture, et que, pour rendre imperméable, j'imprégnai de caoutchouc liquide; puis, lorsque ce mélange fut fait, je l'exposai, durant une nuit, à la chaleur de notre four à sécher, sur une forme imaginée par moi, et j'eus la satisfaction, le lendemain matin, d'en retirer un béret suisse d'un beau rouge, léger de poids et suffisamment résistant. Ma chère femme, heureuse du plaisir que cette coiffure allait faire au petil François, y ajouta de son chef une doublure de soie, un galon d'or, et une houppe de plumes d'autruche. L'enfant, coiffé de la sorte, ne îie i>entait pas d'aise, et il fallut que
je promisse à nies autre fils de leur confectionner des bérets semblables, à la charge par eux de me fournir en abondance du poil, sur lequel je déclarai, d'avance, que je prélèverais un cinquième destiné à la mère et à moi.