‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 24 sur 30 · RETOUR DE LA SAISON PLUVIEUSE · texte numérisé non relu

RETOUR DE LA SAISON PLUVIEUSE

FARRICATION DE POTERIE. — CONSTRUCTION DU KAÏAK. VOYAGE A L'ILE DU REQUIN.

Ces diverses occupations nous avaient à ce point intéressés que nous ne nous étions pas aperçus que la saison des pluies était imminente. Mes succès comme tanneur, comme distillateur et comme chapelier, m'enhardirent à en chercher d'autres dans la fabrication de la poterie.

La salle à manger me servit d'atelier ; mon tour se composait d'une roue de canon adaptée à un axe de bois, auquel je fixai une planche taillée en rond. Pour commencer, je fabriquai quelques jattes destinées à remplacer les calebasses qui ne conservaient pas le lait assez frais. Dans l'intention de donner à ces vases un aspect plus agréable, je mélangeai à ma terre de porcelaine quelques parcelles de mica. Ensuite je cherchai, parmi notre butin conquis sur le navire échoué, une caisse contenant des verroteries qui avaient été emportées afin de les échanger avec les sauvages ; j'en écrasai sur l'enclume une certaine quantité de noires et une certaine quantité de jaunes, que je réduisis en poudre extrêmement fine et dont j'émaillai ma porcelaine à moitié cuite : c'est ainsi que j'obtins, après quelques tentatives maladroites ou malheureuses, quelques tasses à café, un petit sucrier et six petites assiettes.

Ce que je raconte Ik très-vite avait demandé, comme on le pense bien, beaucoup de temps. J'avais dû fabri*

quer préalablement des moules en bois assez imparfaits, à cause de mon médiocre talent de tourneur, puis, sur ces modèles, des moules en plâtre dans lesquels j'avais donné la forme aux ustensiles fabriqués, etc., etc.

Ma provision de terre à porcelaine étant épuisée, et la saison pluvieuse ne me permettant pas d'aller la renou« vêler, je m'occupai, à la satisfaction générale, de Tem* paillement du condor et du vautour. Je fis amollir les peaux en les plongeant dans de Teau tiède, que je saupoudrai de gomme d'euphorbe, pour prévenir l'invasion des insectes, et je les appliquai, ainsi amollies et garanties contre la corruption, sur des morceaux de bois auxquels j'avais, au préalable, donné la forme du corps des oiseaux. De petites baguettes entourées de coton furent placées dans le cou. Chaque aile fut maintenue à sa place à l'aide d'un fil d'archal; et pour les yeux j'employaJ quatre petites boules de terre à porcelaine, de la grosseur voulue, que je peignis et fis cuire, et qui restituèrent aux deux oiseaux de proie leur physionomie véritable.

A ces occupations-là en succédèrent naturellement d'autres, car la saison des pluies nous rendant prisonniers, il fallait bien utiliser les loisirs qu'elle nous faisait. Il m'eût répugné de voir mes enfants inactifs. Nos lectures, les leçons que donnait Ernest au petit François et dont Jacques faisait volontiers son profit, les cours d'histoire naturelle que je faisais à tous et qui intéressaient d'autant plus le maître et ses élèves que notre île réunissait sous nos yeux, par un miracle providentiel, des éléments que l'Europe ne nous eût jamais offerts, rien de tout cela ne suffisait à tromper entièrement la monotonie de nos longues journées. Fritz m'aida à trouver un aliment à l'activité générale.

« Maintenant, dit-il, que nous avons en maître Brausewind un rapide coursier pour franchir la terre, il nous en faudrait imaginer un autre pour un autre champ de course un peu plus étendu, (jui est la mer. Faisons uû canot grœnlandais. un kaïakî >^

La proposition fut accueillie par moi avec satisfaction, par mes enfants avec enthousiasme, et par ma chère ïemme avec une sorte de craintive appréhension : ignorant complètement ce que pouvait être un kaïak, elle redoutait de nous voir engagés dans une entreprise im prudente. Je dus la rassurer au plus vite en lui apprenant que c'était un canot fait en peaux de chien de mer, et elle fut forcée de me donner son assentiment, en dépit de Taversion que la mer lui inspirait.

On se mit immédiatement à l'œuvre, pour avoir achevé au moins la carcasse de notre canot avant le retour du beau temps. D'abord, à Taide des plus larges fanons de notre baleine, courbés naturellement et que j'attachai deux à deux, je fis deux quilles s'emboîtant l'une dans Vautre, et d'une longueur de douze pieds environ. Audessous de ces quilles, que j'enduisis de résine, je ménageai trois entailles, auxquelles j'adaptai des roulettes destinées à faciliter le transport du kaïak sur terre. Les deux arcs des fanons furent réunis par des bambous, et j'attachai solidement leurs extrémités en y réservant deux petites cornes, entre lesquelles j'élevai perpendiculairement un troisième fanon destiné à relier les côtés hauts du kaïak. Je réunis également les quilles à l'aide d'une bande de cuivre, à laquelle je fixai un anneau de fer pour l'amarrage. Les bambous, fendus en échelons, servirent de côtes au canot dans la longueur, excepté toutefois à sa partie la plus élevée, où je mis un roseau du genre de ceux que nous trouvions dans la Mare aux Oies. Avec ces roseaux furent confectionnées les côtes, courbées dans le sens de la hauteur. Quant au tillac, je l'établis sur toute la surface du kaïak, en ménageant pour le rameur une ouverture circulaire que j'entourai d'un bois léger, au diamètre duquel je donnai la dimension nécessaire pour que la capote du rameur pût s'y adapter hermétiquement, et pour que nulle vague ne pût s'introduire dans le canot par cette indispensable ouverture. Dans un Kaïak ordinaire, le Grœnlandais qui le manœuvre est obligé d'être à genoux, ce qui est fatigant à la longue : je

me permis, entre autres innovations à ce canot primitif, rie placer au-dessous de Touverture une escabelie mobile sur laquelle le rameur pouvait se reposer, ou àohi il pouvait se passer à sa volonté.

La carcasse de notre kaïak était achevée; peut-être avait-elle, à cause de Tescabeau, un peu plus de la hauteur voulue; mais, heureusement, cette modification me «^^mblait ne devoir rien emever à la légèreté et à Télaslicité de l'embarcation

Celte carcasse achevée, la besogne n'était qu'à moitié faite. Après avoir soigneusement calfeutré toutes les fentes avec du goudron et de la mousse, nous étendîmes à Textérieur et à Tintérieur deux de nos plus grandes peaux de chien de mer bien préparées, de faron qu'elles enveloppassent complètement le canot. Des peaux de chien de mer furent également étendues et fixées sur le tillac, à Faide d'une série de bambous qui, des deux côtés, formaient rebord. J'ai oublié* de dire que le trou ménagé dans le tillac, pour le rameur, se trouvait un peu à l'arrière, parce que je me réservais d'utiMser l'avant en y clouant un mât et une voile : pour le moment, l'esquif devait être dirigé par un aviron à deux pales, un peu plus long que les avirons ordinaires; j'ajoutai h l'une des pales une vessie enduite de poix, en prévision d'une chute dans l'eau.

Notre kaïak était terminé, à la satisfaction générale. Mais, avant que son conducteur, qui devait être celui qui le premier en avait eu l'idée, s'y aventurât, je priai la chère mère de faire appel à toute son habileté pour nous confectionner quelques vestes de natation; ces vestes, à mon avis, devaient être autant de fourreaux s'adaptant aux parois du trou du tillac et enveloppant complètement le rameur, tout en lui laissant ses mouvements libre-'^, bien entendu. En outre, comme il fallait tout prévoir, entre les deux peaux superposées qui formaient chacun de ces vêtements, on pouvait insuffler de l'air au moven d'un petit tuyau en membrane de boyau, muni d'un hov' ehou qui permettait au rameur de se gonfler comme un

ballon et de rester ainsi à la surface de Teau on vertu même de sa pesanteur spécifique.

La mauvaise saison se passa dans ces intéressantes occupations et en différents travaux plus ou moins importants. Mais, malgré la rapidité avec laquelle ce temps sembla s'écouler, nous n'en saluâmes pas avec moins de joie le retour du beau temps, parce que c'était aussi le retour des courses en plein air, en plein bois et en pleine savane. Fritz, surtout, brûlait du désir d'essayer le kaïak grœnlandais-suisse, et je n'étais pas moins curieux que lui de savoir comment il allait s'en tirer.

Or donc, par une superbe après-dînée, notre étrange canot fut lancé à la mar, et mon fils aîné, pour faire honneur au vêtement de sauvetage imaginé par moi, Tendossa, se gonfla, entra gravement dans Teau, où il se soutint aussi librement que s'il eût marché sur la terre ferme, cela au grand étonnement et aux éclats de rire de ses frères qui, à cause des protubérances énormes de devant et de derrière qu'ils lui voyaient, ne se faisaient paKS faute de l'appeler Polichinelle. Mais Fritz, sans se préoccuper d'eux ni de leurs moqueries, avait toujours avancé, et avait enfin abordé à l'île du Requin, aux applaudissements de sa mère et aux miens, pendant que nous y abordions nous-mêmes dans notre canot, à Taide duquel nous l'avions suivi.

Nous devions une visite à nos antilopes naines : nous la leur fîmes et leur laissâmes pour régal un mélange de sel, de maïs broyé et de glands doux. L'état de leur litière me prouva qu'elles s'étaient fréquemment réfugiées sous la petite hutte que nous leur avions dressée; cela nous rassura complètement sur leur sort à venir.

Avant de partir, nous fîmes le tour de l'île pour y ramasser des coraux et des coquillages destinés à notre musée, et nous remarquâmes cette fois une grande quantité d'algues et d'autres plantes marines dont notre ménagère ordonna aux garçons de ramasser quelques bonnes brassées.

A notre retour dans la baie de la Délivrance, elle choisit

parmi ces plantes plusieurs feuilles dentelées et longues d'env:ron six ou sept pouces, qu'elle lava soigneusement» qu'elle étendit au soleil pour les faire sécher, et qu'elle mil ensuite dans notre four avec une sorte de mystérieuse solennité, sur laquelle je la plaisantai, sans obtenir d ella une explication satisfaisante, du moins pour le moment. Quelques jours après, comme nous revenions, harassés^ affamés, altérés, d'une course à Falkenhorst, la chère femme nous présenta, dans un grand plat de courge, la plus belle gelée transparente que nous eussions jamais vue; c'étaient les fameuses feuilles que la bonne mère avait fait sécher précédemment, pour nous ménager une surprise.

Dieu sait si, en effet, nous fûmes surpris et si nous nous régalâmes de ce mets, tout nouveau pour nous! Ma femme voulut bien nous apprendre alors que, pendant notre excursion dans l'île du Requin, elle avait reconnu, parmi les plantes marines, des feuilles semblables & celles qu'elle avait vu préparer avec du sucre et du jus de citron ou ange par les ménagères du Cap, où nous avions séjourné pendant la traversée du navire. Elle avait dû simplement substituer au citron, qui lui manquait, du vinaigre, du miel, des feuilles de ravensara, et un peu de cannelle.

Comme nous avions trouvé nos plantations de l'île du Requin en bon état, mangliers, cotonniers, pins et cocotiers, nous pouvions espérer trouver dans un état aussi prospère celles de l'île de la Baleine, vers laquelle nous nous dirigeâmes bientôt. A notre arrivée je constatai que le nombre de nos lapins s'était accru, que les petits gourmands avaient rongé l'écorce de nos jeunes arbres et entièrement dévoré les germes de nos noix de coco; seuls, les jeunes pins avaient été épargnés, sans doute à cause de leur saveur par trop résineuse : aussi, pour préserver à l'avenir nos pépinières de toute dévastation, nous dûmes les entourer d'une haie infranchissable de plantes épineuses.

Nous retrouvâmes sur la plage la carcasse de la ba-

leine, tellement nettoyée par les oiseaux de proie, et blanchie par Faction de Tair et du soleil, que je ne lis nulle difficulté d'en emporter les parties qui me parurent d'un emploi facile, comme, par exemple, les vertèbres de répine dorsale. Je pris en même temps quel* ques échantillons de deux plantes marines que j'avais vu brouter par mes lapins; l'une, d'une saveur désagréable, marécageuse, qui pouvait bien être le fucus saccharinus; l'autre, d un parfum de violette très-prononcé, qui me parut être le fucus patmatus.

Nous revînmes à notre habitation privilégiée, chacun avec des projets nouveaux en tête.

DÉPART DES GARÇONS POUR LA CHASSE AUX RATS. MASSACRE DES PORCS DÉVASTATEURS. — RETOUR DES JEUNES GENS. — PASSAGE DES HARENGS ET DES CHIENS DE LIER

Un matin, pendant que mes plus jetnes fils s'étaient échappés avec les pièges à souris pour aller chercher les premiers éléments de leurs futurs chapeaux, je me décidai, de mon côté, k aller choisir un arbre d'une certaine grosseur, dont j'avais besoin pour la confection d'un moulin à pilons, et à faire une provision de terre glaise, qui ne m'était pas moins nécessaire. J'attelai Sturm à notre vieux traîneau, et, accompagné de Bill et de Rrun, je me dirigeai vers le bois le plus voisin du ruisseau du Chacal.

Au delà du pont, en jetant les yeux sur notre plantation de manioc et de pommes de terre, située à droite du ruisseau, je constatai d'horribles dégâts causés par des maraudeurs qui devaient être des cochons, comme

me Tindiquaient quelques traces de pieds. Ces traces, que je suivis, me conduisirent successivement à la paroi des rochers et à travers un taillis, à l'ancien champ de pommes de terre, non loin de Falkenhorst.

Évidemment les maraudeurs étaient nombreux pour avoir commis tant de dévastations. Cependant, aucun d'eux ne se montrait, et je désespérais déjà d'en rencontrer un pour le châtier, lorsque l'aboiement furieux des chiens, auquel répondit bientôt un grognement, vint satisfaire ma légitime impatience. J'accourus et je vis, tenant tête aux chiens, notre vielle truie, redevenue à peu près sauvage, entourée de huit marcassins d'environ deux mois et du ragot de première portée que nous avions laissé vivre pour l'augmentation de la race, et qui, maintenant, était un porc d'une belle grosseur. Aveuglé par la colère que m'avaient causée le^ déprédations de ces maraudeurs, je fis feu de mes deux coups sur la troupe que j'avais devant moi, grognant et montrant les dents. Trois marcassins tombèrent, et le reste s'enfuit derrière les broussailles, poursuivi par les chiens que je rappelai aussitôt. Puis, je charriai les corps jusqu'à mon traîneau et je me remis en quête démon arbre. Je le trouvai à quelque distance de notre fosse de terre glaise; il mesurait environ deux pieds d'épaisseur, le tronc en était droit et poli ; après l'avoir marqué à \z manière des bûcherons, je me décidai à revenir à la grotte. Nos chasseurs de rats n'étaient pas encore de retour; la mère se trouvait seule avec Ernest, qui avait passé une partie de sa journée dans la bibliothèque.

Vers le soir, au moment où nous commencions à être Inquiets à leur sujet, les trois enfants revinrent, annoncés par Jacques monté sur son autruche. Fritz et François escortaient deux grands sacs portés par Brummer, et qui contenaient quatre de mes bêtes à bec, vingt ondatras, un kanguroo, un singe, deux animaux du genre lièvre, et une demi-douzaine de rats-castors d'une espèce différente des premiers. En outre, Fritz apportait une poignée de gros chardons, auxquels on ne prit pas garde

pour le moment, à cause de Fenthousiasme que causait le contenu des deux sacs.

«Oh! père! père, quelle monture sans pareille que mon autruche! s'écria Jacques. Elle court comme le vent. Vingt fois j'ai cru perdre haleine et prendre un étourdissement... Elle est, je puis le dire, d'une rapidité aveuglante... Il faut que tu me fabriques tout de suite un masque avec des yeux de verre, pour mes pro« chaînes courses.

— Fougueux petit honime, répliquai-je ; non, U ne faut pas que je fasse cela.

— Pourquoi donc? cher père.

— D'abord, parce que tu ne dois pas nous imposer tes désirs commodes obligations, à nous tes parents; ensuite, parce que j'ai à faire, dans l'intérêt général, des choses beaucoup plus sérieuses qu'un masque avec des yeux de verre pour un jeune monsieur qui peut bien essayer de se le fabriquer lui même, ne fût-ce que pour apprendre à se passer des autres. »

Jacques se tut, laissant la parole à son frère aîné.

« Cher père, dit Fritz, assurément nous nous sommes bien divertis aujourd'hui; nous avons vécu de notre chasse, nous avons eu un beau butin, et, cependant, nous échangerions volontiers toutes nos richesses pour un petit verre de vin muscat des Rochers, si toutefois le prix n'en est pas trop élevé.

Bien proposé, cher Fritz; j'accorde le petit verre de muscat à tout le monde, parce que vous l'avez bien mérité. Seulement, une autre fois, ne partez pas en excursion, comme vous l'avez fait ce matin, sans en demander l'autorisation k votre mère et à moi. Et maintenant, mes enfants, allez dételer vos montures : un bon cavalier ne s'occupe de lui qu'après s'être occupé de son cheval. »

Lorsque la famille fut réunie pour souper, notre ménagère servit, les uns après les autres, les mets préparés, en les annonçant avec une gravité comique :

a Ceci, messieurs, dit elle, est un cochon de lait euro-

péen sous la figure d'un marcassin américain. Voici, continua-t-elle, une jeune et savoureuse salade européenne, poussée et cueillie dans mon jardin, qui est, comme vous savez, aux antipodes de l'Europe; elle a, par conséquent, ses racines où la salade européenne ordinaire a sa tête. Voici enfin, cria-t-elle en découvrant un superbe plat de courge, voici un excellente gelée iîottentote, tirée du jardin de la mer... »

La bonne humeur de la ménagère eut les applaudis* sements qu'elle méritait. Elle fut applaudie une seconde fois, lorsqu'elle revint avec des beignets de cassave e* une bouteille de notre hydromel pour le dessert. Jamai? souper ne nous avait paru meilleur ni plus gai.

Fritz nous raconta alors l'expédition de la journée; comment ses frères et lui étaient restés tout le jour dans les environs deWaldegg, plaçant çà et là leurs pièges; comment, avec les carottes jaunes, ils avaient pris les ondatras, et, avec de petits poissôns, les rats-castors ; comment, à ces mêmes appâts s'étaient prises les bêtes à bec; comment, enfin, ses frères et lui avaient dîné avec quelques poissons frais, avec du ginseng grillé et des **acines d'anis.

« Et mon chaca^i, xu n'en parles pas? interrompit Jacques. Il a fait lever sous mon nez les deux lièvres, et, gous celui de François, le kanguroo, qui, pour la première et la dernière fois de sa vie, a fait connaissance avec la poudre...

— En rôdant à l'aventure, reprit Fritz, j'ai trouvé ces grands chardons, aux extrémités desquels étaient dos crochets que je supposai devoir être bons à carder ie feutre... En outre, parmi les végétaux, j'ai trouvé ces \>etils pommiers à cannelle. Enfin, avec mon fusii j ai donné une bonne leçon, dont il ne se souvient probabjoment plus maintenant, à un grand vilain singe qui m avait jeté quelques noix de coco sur la tête. »

Le butin de Fritz n'était point à dédaigner, et sa »iièrs le remercia comme il convenait.

Quant au dépouillement du gibier, je prétendis m'^n

charger à moi seul. Pour le faire, j'allai chercher dans la caisse du chirurgien un instrunient que pour être clair, je ne puis désigner, que par son nom, une grosse seringue, et l'arrangeai dételle façon, en pratiquant une ouverture dans le bouchon du piston et en y adaptan* deux soupapes, que j'obtins une machine de compression qui sans être parfaite, pouvait servir à mes projets. Quand je tirais le piston, l'air pénétrait, entre les deux soupapes, dans la seringue, et quand je le repoussais, la soupape s'ouvrait dans le petit tuyau, et laissait ressortir avec assez de force l'air comprimé.

Lorsque mes enfants, qui m'attendaient après avoir terminé, avec un peu de mauvaise humera, les préparatifs du lépouillement, m'aperçurent, marchant solennel- Icmem -mt, mon arme chirurgicale au bras, dans une altitude tout h fait martiale, ils éclatèrent tous de rire, et me demandèrent ce que j'entendais faire de cet instrument, selon eux déplacé en ce moment.

Pour unique réponse, je pris le kanguroo, le suspendis commodément par les pieds de derrière, lui fis au ventre une incision par laquelle j'introduisis la canule de mon instrument, et l'insufflai de toutes mes forces. Le kanguroo s'enfla peu à peu d'une manière prodigieuse, perdant, au fur et à mesure, sa forme naturelle. Je continuai à souffler, et je constatai bientôt que, à l'exception de deux ou trois petits endroits peu importants, la peau était partout séparée de la chair. Après quoi, j'abandonnai k mes enfants ébahis le travail de Tenlèvement, qui se fit pour ainsi dire tout seul.

« Merveilleux ! s'écrièrent Jacques et François.

— Le père est donc sorcier !

«— Drôle de baguette magique, dit tout bas Ernest, pour un sorcier!

— Mais comment cela peut-il se faire? dit Jacques.

— Très-simplement, mes enfants, leur répondis-je, et il n'est pas de peuple sauvage qui ne connaisse ce procédé d'insufflation, qui tient k la' conformation du tissu cellulaire. Entre cuir et chair se trouvent une foule de petites

vésicules qui contiennent des corps gras ; si elles viennent k se remplir d'air, elles se dilatent, se déchirent, el la peau, privée d'adhérence avec la chair, s'en détache naturellement. Voilà le grand secret expliqué. »

Je me remis à faire fonctionner ma seringue, et la besogne s'avança d'autant; cependant, comme nous avions un grand nombre d'animaux à dépouiller ainsi, la journée entière dut y être employée.

Le lendemain, de bon matin, nous partîmes pour l'abatage de l'arbre marqué précédemment par moi. Nous emportions, sur notre traîneau, les cordes, les haches, les cognées nécessaires. Durant le trajet je montrai à mes enfants les dégâts causés par les marcassins, et l'endroit où ils avaient reçu leur châtiment. Arrivés à l'arbre, j'y fis monter Jacques avec ordre d'abattre les branches qui, dans la chute, pourraient s'accrocher aux arbres voisins. Il attacha deux cordes dont les extrémités, restées libres, furent fixées à une distance assez raisonnable pour que nous n'eussions rien à craindre, au cas où nous ne pourrions diriger à notre gré le mouvoment de l'arbre une fois coupé. Puis, à Taide d'une forte scie, nous fîmes deux profondes entailles aux deux côtés opposés, l'une un peu plus haute que l'autre, et, après cela, chacun tira vigoureusement sur la corde. L'arbre craqua, chancela, et s'abattit sans dommage. Aussitôt à terre, le tronc et les principales bran^ ches furent sciés en blocs de quatre pieds; le reste, destiné à être plus tard brûlé, fut laissé sur place pour sécher à son aise.

Quand on n'est pas bûcheron de son métier, on n'avance pas très-vite dans cette sorte de besogne. Tout ce que je viens de raconter nous avait demandé près de deux jours; mais, enfin, j'avais ce que je voulais, c'est-à-dire de quoi établir un moulin à pilons tout à fais dans les règles.

Le moulin terminé, on l'essaya avec une certaine quantité de riz qui, au bout d'une journée, fut complètement décortiqué et put, à la satisfaction générale, ôtro

immédiatement utilisé pour les besoins de la cuisine. L'opération avait été un peu plus longue qu'avec un moulin à roues, mais elle avait réussi, et c'était l'essentiel.

Tout en surveillant la manœuvre du moulin, je re* * marquai que nos volatiles domestiques, en revenant du champ voisin, où ils allaient avec un empressement singulier, avaient tout le jabot plein et Tair très-satisfait de leur promenade. Qui donc leur fournissait si abondamment le grain que nous leur ménagions avec une prudente parcimonie? Je ne tardai pas à le savoir, en allant visiter moi-môme le champ, dont je constatai l'entière maturité, quoique quatre à cinq mois seulement se fussent écoulés depuis l'époque des semailles : d'où je conclus que, pour l'avenir, nous pourrions en toute assurance compter sur deux récoltes par an.

C'était une prévision agréable, certes, et cependant elle nous causa quelque embarras, parce que ce travail inattendu coïncidait avec le passage des harengs et des chiens de mer, qui se suivent presque toujours. Aussi noire chère ménagère, plus que nous encore, se lamentait«elle de cet excès d'abondance, ne voyant pas comment il nous serait possible de faire à la fois tant de besognes, dont une seule suffisait amplenaent pour nous occuper, c'est-k-dire, faire à la fois la récolte des céréales et la pêche, ainsi que la préparation des harengs et des chiens de mer.

(( Conviens, mon ami, me dit-elle, que Dieu est prodigue pour nous; de notre vie nous n'avions été si riches.

— Ce n'est pas, à coup sûr, lui dis-je en souriant, l'argent qui nous manque ici.

— Au fait, dit Jacques, nous n'y pensons guère à ce pauvre argent. Où est le temps, père, où tu nous donnais cinq sous tous les dimanches et où ces cinq sous nous faisaient sauter de joie? Qui de nous sauterait aujourd'hui pour des boisseaux d'écus? »

Devant l'abondance de nos vraies richesses, ma femme, perdant un instant la tête, confondait les choses et se

trompait de termes, parlant de pêcher le riz et de récoltei les chiens de mer, de saler les pommes de terre et d'arracher les harengs.

Je la rassurai, en lui disant qu'elle n'avait rien à craindre, et qu'elle devait remercier au contraire le Seigneur de cette profusion de biens. Je résolus, quoi qu'elle m'objectât, de m'occuper d'abord de récolter notre blé par la méthode italienne, qui est la plus expéditive, si elle n'est pas la plus économique. Ensuite, comme il n'y avait nul inconvénient sérieux à ce que le manioc et les pommes de terre restassent quelques jours de plus en terre, nous devions nous occuperde la pêche des harengs.

Sans plus tarder, donc, et pour pouvoir commencer la récolte dès le lendemain matin, je fis nettoyer une aire en plein vent, pour recevoir nos épis qui devaient y être plétinés par les bêtes de somme. Nous nous réservions de compléter l'œuvre, en battant la récolte de notre côté, avec des avirons et des planches.

Le lendemain matm, armés de faucilles, nous nous rendîmes au champ que nous allions moissonner, et chacun se mil immédiatement à la besogne, qui consistait à saisir de la main gauche un certain nombre d'épis, à les couper de la main droite, et à les jeter ensuite dans une corbeille, attachés avec le premier morceau de paille venu. La méthode était nouvelle, et, comme tout ce qui était nouveau pour eux, elle plut extrêmement à mes (infants ; tant et si bien que le soir le champ était moissonné et que notre corbeille n'avait fait que se remplir et se vider.

(c Une belle économie, en vérité ! s'était écriée la mère avec chagrin en nous voyant commencer; tous les bons épis et toute la paille restent ainsi dans le chaume!. ;

— Chère femme, répondis-je, tu te trompes. L'Italien est moins fou que tu ne le fais. Ce que tu crois qu'il perd n'est pas perdu : seulement, au lieu de le manger.il le boit.

— En voici bien une autre ! reprit la mère. Comment peut-on boire des épis et de la paille sans qu'ils vous écorchent le gosier en passant?

— L'Italien les boit à sa manière. Sou sol étant plus propre au labourage qu'à la nourriture des bestiaux, i herbe et le foin manqueraient à ceux-ci, s'il ne s'avisait de couper ses épis comme nous venons de le faire. Au bout de quelques jours, une semaine ou deux, l'herbe a poussé parmi le chaume aussi bien qu'elle a pu; les Italiens fauchent le tout à ras de terre pour leurs pâturages d'hiver, et ce qui manque à la paille en vertu nutritive est compensé par les épis qui s'y trouvent mêlés et qui contribuent ainsi extraordinairement à l'abondance du lait des bestiaux. Voilà tout. »

La mère consentit à se laisser convaincre de l'excelleuce de la méthode que nous avions employée, quoique, au fond, elle protestât, pour l'honneur des principes, contre cet expédient anti-économique.

11 s'agissait maintenant de procéder au battage des épis moissonnés. Ce fut une fôte pour mes enfants, qui enfourchèrent chacun sa monture favorite pour la faire piétiner sur les épis et en faire sortir le grain précieux. La mère me fit remarquer que celte mode italienne permettait trop souvent aux buffles de prélever une dîme sur notre moisson, et je dus lui rappeler ce passage de l'Écriture : « Au bœuf qui bat tu ne dois pas lier la bouche. » Cette citation lui enleva tout scrupule. Il faut dire que nous avions plus de cent mesures de froment et presque autant d'orge à serrer dans notre chambre aux provisions.

Pour obtenir une seconde récolte dans la même année, il était bon de se hâter d'ensemencer notre champ, mais, cette fois, nous le fîmes à la méthode suisse, c'est-à-dire en changeant la nature de nos semences, afin de laisser reposer la terre. Nous venions de récolter de l'orge et du froment : nous semâmes de l'épeautre, du seigle et de l'avoine.

Cet important travail n'était pas encore terminé, lorsque survint le passage des harengs, par lesquels nous ne nous laissâmes pas distraire plus qu'il ne le fallait; ma femme nous recommanda d'en pêcher la valeur seu-

lement de deux petites tonnes. Quant aux chiens de meï qui suivaient, nous en tuâmes un certain nombre, qui furent dépouLiés avec plus d'habileté qu'autrefois, grâce à mon instrument pneumatique.

ESSAI DU KAÏAK. — DISPARITION DE FRITZ MARINE. — l'orage. — INQUIÉTUDES AU SUJET DE FRITZ. — SAUVÉS !

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