‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 26 sur 30 · LA VACHE — LE PONT · texte numérisé non relu

LA VACHE — LE PONT

corde, tirèrent le kaïak que poussa à son tour le petit François, et un chant de triomphe fut entonné par Fritz, abandonné ainsi à lui-même. J'étais très-fier de voir avec quelle franche allure il manœuvrait son esquif, et je partageais la gaieté de mes trois autres enfants, répondant au chant de leur frère par de longs éclats de rire, tandis que leur mère, au contraire, sentait son cœur se serrer à la pensée des périls que Tun des siens pouvait courir. Je dus même, pour la tranquilliser, et malgré toute ma confiance en l'habileté de notre fils aîné, mettre immédiatement un canot en état, afin de suivre le kaïak et de lui venir en aide si besoin était.

Après s'être balancé tranquillement pendant quelques instants dans les eaux calmes de notre petite baie, le kaïak commença ses évolutions d'essai. Tantôt, à Taide de la double rame, Fritz le poussait en droite ligne avec la rapidité d'une flèche ; tantôt il l'inclinait à droite ou à gauche ; tantôt, enfin, pou** prouver qu'il ne pouvait être submergé, il le faisait complètement chavirer, au grand effroi de sa mère, et aux grands applaudissements de ses trois frères.

Fritz, un peu grisé par nos marques bruyantes d'approbation, et n'entendant pas les cris et les prières de sa mère qui redoutait à chaque instant quelque catastrophe, se hasarda bientôt dans le courant du ruisseau du Chacal qui, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, le porta rapidement en pleine mer.

Cette imprudence m'alarma. Je montai en toute hâte dans mon canot, en compagnie de Jacques et d'Ernest, et me mis à la poursuite du fugitif, en criant à sa mère de n'avoir aucune crainte à propos de cette petite escapade, dont je me proposais bien de gronder Fritz.

Celui-ci avait complètement disparu et ce n'était qu'au çortir de la baie, en gagnant la pleine mer, que nous pouvions espérer l'apercevoir.

Notre canot nageait avec rapidité, à l'aide de nos six rames, comme une mouette sur les flots. Nous ne tardâmes pas à atteindre le bas-fond où, autrefois, avait

échoué le vaisseau, et où je supposais que le courant devait avoir porté mon fils aîné. 11 y avait là des rochers à fleur d'eau, et d'autres plus élevés, sur lesquels les vagues se brisaient en écumant. En cherchant, du côté de ce bas-fond, un endroit où nous pussions nous hasarder avec quelque sécurité, nous nous enga* geàmesdansun labyrinthe d'écueilsqui nous masquaient l'horizon.

Nous allions et venions dans cette espèce d'archipel, fort empêchés d'en sortir, et impatients surtout d'avoir des nouvelles de notre cher imprudent, lorsque, à une distance considérable, je vis s'élever en tournoyant une petite colonne de fumée, suivie, au bout de quatre ou cinq secondes, d'un faible bruit que je reconnus pour un coup de feu lointain.

(( Fritz est là-bas! m'écriai-je avec une vive satisfaction.

— Où? où? » demandèrent Jacques et Ernest, qui interrogeaient l'horizon d'un regard inquiet.

Au même instant, j'entendis un bruit semblable au premier. Je déchargeai un de mes pistolets, et un troisième coup me répondit. J'assurai à mes jeunes compagnons que Fritz était seulement à un quart de lieue de nous et les engageai à faire force de rames. Quelques minutes plus tard, nous rejoignions notre fugitif.

Après que Fritz nous eût montré une Merveille bleue^ — comme on a coutume d'appeler la vache marine,— qu'il avait tuée dans son excursion et qui gisait, échouée, sur an fragment de rocher voisin, je lui fis les reproches qu'il méritait pour l'inquiétude dans laquelle son imprudence nous avait tous jetés. Il s'excusa, rejetant toute la faute sur la violence du courant qui l'avait, disait-il, emporté, et passant sous silence le désir qu'il avait de s'aventurer en pleine mer pour essayer son kaïak et ses harpons. Je pardonnai, heureux de pouvoir le ramener sain et sauf vers sa mère, et, après avoir enlevé au ivallross (cheval marin, ou vache marine) sa tête et ses deux défenses, destinées à servir d'ornement à la proue du

kaïak, nous songeâmes à revenir au port, Fritz nous servant d'avant-coureur.

En chemin, Ernest me demanda sur quoi j'avais basé mon calcul quand, après le second coup de î)istolet de Fritz je leur avais affirmé que Frilz n'était pas à pluâ d'un quart de lieue de nous.

« La physique nous apprend, lui dis-je, que la lumière fait soixante et dix mille lieues dans une seconde, le son, au contraire, ne parcourt qu'environ trois cent trente mètres en une seconde. Ayant compté trois secondes entre le moment où j'ai vu la fumée du pistolet de Fritz et celui où j'ai entendu la détonation, j'en ai conclu que Fritz devait se trouver à une distance de près de mille mètres, ce qui fait un quart de lieue.

— A-t-on appliqué les mêmes calculs à la lumière des astres? me répondit Ernest.

— Sans doute, la lumière met huit minutes sept secondes et demie h arriver du soleil jusqu'à la terre, el il existe des étoiles fixes si éloignées que leur lumière met des milliers d'années à nous arriver, de sorte que si aujourd'hui elles cessaient tout à coup de briller, l'homme les verrait encore pendant des milliers d'années.

— Oh, père! quel abîme que la science, me dit Ernest, et qu'il serait beau deiout savoir!

— Il est déjà beau, mon cher enfant, et il est bon surtout de savoir quelque chose; le secret du reste n'appartient qu'à Dieu. »

Nous n'avions fait, tout en causant ainsi, que le tiers du trajet, lorsque Forage que j'attendais, mais que je croyais plus éloigné, vint fondre tout à coup sur nous avec une violence inouïe.

Malheureusement Fritz avait pris tant d'avance sur nous, le mugissement des vat^ues et du vent était tel, et d'ailleurs la i)luic lorrenliollc (jui se précipitait dii ciel nous le dérobait si bien que le rappeler pour le prendre dans notre canot eût été impossible. Mon cœur se serrait dans une angoisse inexprimable. Mais j'avais à veiller sur d'autres créatures non moins chères j

j'ordonnai immédiatement à mes jeunes compagnons de revêtir leurs corsets de sauvetage et de s'attacher solidement au canot, à l'aide de courroies, afin de n'être pas emportés par les vagues; je pris ensuite^ pour moi, les mêmes ^précautions, et nous nous abandonnâmes à la miséricorde de Dieu.

L'orage, cependant, grandissait de minute en minute Les vagues s'élevaient, furieuses, comme des montagnes, vers le ciel qu'elles obscurcissaient; puis elles retombaient, avalanches menaçantes mêlées aux lueurs sinistres des éclairs. A chaque instant nous croyions être engloutis dans les abîmes qu'elles creusaient sous notre frôle barque, et à chaque instant, non moins épouvantés, nous remontions à la surface.

Heureusement, le canot soutenait bravement le choc des vagues; à mesure qu'il y entrait de l'eau, nous le vidions de notre mieux, et il reprenait sa marche folle, que j'essayais en vain de diriger par quelques secousses données au gouvernail.

Les angoisses de notre situation présente n'étaient rien, comparées à celles que j'éprouvais au sujet du malheureux imprudent qui nous avait valu tout cela. La tempête ne devait pas le ménager plus que nous, et, malgré la rapidité de la marche de son kaïak, il ne devait pas avoir atteint la terre assez à temps ! Qu'était devenu mon premier-né? Tantôt je me le représentais lancé, avec sa frêle embarcation, sur quelque formidable écueil, et brisé avec elle. Tantôt je me l'imaginais enfoui à jamais dans les profondeuri^ de la mer, et devenu la proie de quelques-uns des monstres à la chasse desquels il venait de se livrer. Mon cœur souffrait, mais ma bouche se taisait, pour ne pas effrayer outre mesure les deux chers enfants dont j'avais la garde et qui, peut-être, avaient moins d'effroi que moi, à cause de la sainte et ingénue confiance que leur inspirait ma présence : ils espéraient en moi, qui n'espérais plus qu'en Dieu.

*'étais tout entier à ces poignantes pensées, lorsque, à travers l'obscurité et malgré la barrière que les flots éle-

vaient de tous côtés autour de moi, je m'aperçus que BOUS nous trouvions à la hauteur de la baie de la Délivrance. Alors, je pris moi-même une rame, et nous travaillâmes tous avec tant d^énergie que nous eûmes gagné bientôt le passage entre les rocs bicD connus de l'entrée de cette baie. Nous étions sauvés, et, de ce moment, je pus remercier le Seigneur de notre délivrance inespérée.

Comment dire mon ravissement lorsque j'aperçus sur le rivage ma femme, Fritz et le petit François, agenouillés et priant pour nous qu'ils croyaient perdus à jamais? Je n'essaierai pas de peindre la joie débordante avec laquelle nous fûmes accueillis, et celle avec laquelle nous accueillîmes nous-mêmes les chères créatures que nous ne comptions plus revoir. La mère et moi, nous étions si heureux d'embrasser nos enfants, que nous ne songeâmes pas un seul instant à récriminer à propos des imprudences commises.

Après de nouvelles et chaleureuses actions de grâces à TÉternel, et un réconfortant repas rapidement servi par notre excellente ménagère, nous nous occupâmes du kaïak et du canot. L'un et l'autre furent tirés sur la grève, et traînés vers la grotte avec leur chargement.

Cette grande pluie inattendue avait grossi de telle façon les quelques ruisseaux qui descendaient de la haute muraille des rochers, que, en différents endroits, notamment à Falkenhorst, ils étaient sortis de leur lit et avaient occasionné, çà et là, des dégâts qui exigeaient d'immédiates réparations. Le ruisseau du Chacal luimême s'était si démesurément enflé, qu'il avait failli emporter notre pont et y avait causé des dommages assez graves.

Ces occupations, et diverses autres, comme la pêche des saumons et des esturgeons, nous prirent quelques jours, qui s'écoulèrent tranquillei iient et nous remirent des agitations de notre aventureuse excursion en pleine mer.

Une nuit, par un beau clair de lune, je fus tiré de mon sommeil par l'aboiernenl de nos chiens, auquel répondaient des grognements inquiétants. Croyant à une nou-

velle attaque de chacals, je me levai en grande hâte, je m*armai de mon fusil et j'allai passer la tête par le haut de ïa porte que nous laissions toujours ouverte, durant les nuits d'été, pour permettre à la fraîcheur de pénétrer dans la maison. Je regardais çà et là, devant moi, pour savoir ce qui se passait, lorsque j'entendis la voix de Fritz me demander :

« Es-tu levé, père ?

— Oui, lui répondis-je, viens avec moi. »

Fritz arriva bientôt, et nous courûmes dans la direction du tumulte pour savoir ce qui l'occasionnait ; nous reconnûmes que nos chiens étaient occupés à reyousser une invasion de cochons. Autant que j'en pus juger, c'étaient les nôtres, qui, devenus sauvages, s'étaient glissés par le pont aux chacals, dont les enfants avaient sans doute oublié de lever les planches, ainsi que nous avions coutume de le faire depuis la visite du boa.

Nous eûmes quelque peine à faire lâcher prise à nos chiens. En poursuivant les maraudeurs au delà du ruisseau, je reconnus que ce n'était pas à la négligence des enfants que ces animaux avaient dû de pouvoir s'introduire chez nous, mais à leur propre habileté, en suivant les trois poutres qui servaient d'appui au pont et qui, naturellement, étaient à demeure. Cela me décida à changer ce pont de planches en pont-levis, et, àhs le lendemain, mes garçons et moi nous nous mîmes à la besogne.

Deux forts poteaux, réunis en haut et en bas par deux traverses, furent plantés en terre. Une série d'échelons courait à travers, sur lesquels on pouvait facilement monter. Une corde, se mouvant le long d'une poulie, aboutissait, par l'un de ses bouts, à un anneau de fey solidement fixé à l'extrémité du pont, dont le plancher pouvait être soulevé et maintenu en l'air, à l'aide d'un système de bascule très-simple. Nous étions ainsi, désormais, complètement à l'abri des invasions de la nature de celle qui nous avait mis en émoi précédemment.

Pendant les premiers jours qui suivirent ce travail, les enfants se faisaient un jeu de baisser et do reloyrr

notre pont, ou de grimper le long des poteaux, du baut desquels ils apercevaient, au delà du ruisseau, paissant par bandes et séparément, les antilopes et les gazellesqui s'enfuyaient dès que nous paraissions sur le pont.

« Quel dommage, père, dit un jour Fritz, que ces gracieuses créatures ne soient pas apprivoisées ! Ce se* rait plaisir de les voir, comme nos animaux domestiques, aller et venir autour de nous, sans s'effaroucher du bruit de nos travaux.

■— Oui ! nous devrions établir ici une lèche-à-bufflts, comme en Géorgie, reprit Ernest; les gazelles y viendraient d'elles-mômes.

— Qu'est-ce donc, dit Fritz, que cette lèche -à- buffles dont parle Ernest ?

— C'est une place ménagée par la nature, dans certaines contrées, notamment dans la Nouvelle-Géorgie, entre le fleuve de la Savane et l'Alleghany . Elle n'a pas plus de trois ou quatre arpents. Là, le sol se trouve mélangé d'une espèce de marne ou de très-fine terre salée que lèchent avec tant d'avidité et de plaisir les ruminants sauvages aussi bien que les ruminants apprivoisés, qu'on aperçoit çà et là, dans le sol, des cavités qui sont le résultat de ces visites: d'où vient le nom de tèclie-à-buffles; d'où, aussi, dans certaines contrées de l'Europe, sur nos montagnes natales, par exemple, les lèche-sel artificiels.

— Oh ! établissons des lèche-sel, ^hre ! dirent les enfants, en sautant de joie à la pensée qu'ils pourraient prendre à leur aise cerfs, chèvres musquées, gazelles, buffles, etc.

— Volontiers, mes enfants, si la chose vous plaît. Avec de la terre à porcelaine et du sel, on aurait un excellent appât : allons donc faire une nouvelle provision de cette terre, et du môme coup nous récolterons d6 grands bambous qui me sont nécessaires pour l'exécution d'un projet que j'ai en tête. »

Mes enfants se consultèrent du regard.

« Père, me dit Fritz, il y a longtemps que mes frères et moi nous avons en tète une autre expédition. Nous voudrions visiter Waldegg et ProsDect-Hill. et pousser

des reconnaissances à droite et à gauche sur la route. Qu'en dis-tu ! »

Tous les yeux étaient fixés sur moi, brillants de désir.

« Si la chose vous fait bien envie, chers enfants Je ne demande pas mieux. Depuis longtemps Toeil du maitre a manqué à nos établissements.

— Partons ! partons ! s'écrièrent-ils.

— En ce cas, dit Fritz, je vais préparer tout de suite du pemmican pour le voyage , si maman veut avoir la bonté de me donner quelques morceaux de chair d'ours.

— Du pemmican? Quel est ce ragoût de sauvages? demanda ma femme.

— M?îre, répondit Fritz, c'est de la chair d'ours ou de chevreuil, hachée, pilée et réduite en petit volume, que les marchands de pelleteries du Canada emportent avec eux dans leurs longues excursions à travers les tribus indiennes. Cela ne tient presque pas de place, tout en étant très-substantiel. Or, chère mère, comme nous avons résolu une grande expédition, nous allons transformer en pemmican notre provision de chair d'ours. »

Quoique la mère fût moins que jamais favorable aux excursions qui éloignaient d'elle ses enfants et son mari, elle se laissa néanmoins, comme à l'ordinaire, persuader de la nécessité de celle-ci, et elle aida Fritz dans la confection de son « ragoût de sauvages ». Pendant ce temps, les autres garçons apprêtaient leurs attirails de chasse, et je me convainquis, à voir l'activité de leurs préparatifs, qu'ils prétendaient faire durer cette expédition, à laquelle ils paraissaient attacher beaucoup de prix. Le vieux traîneau, transformé en voiture, grâce aux doux roues de canon, fut chargé de sacs, de paniers de toute espèce, ainsi que de la tente et du kaïak. En outre, Jacques, pensant n'être pas vu de moi, joignit aux provisions de pemmican, déjà plus que suffisantes, quelques pigeons, qu'il se proposait, dans ma pensée, de manger, pour varier un peu les morceaux d'ours pilés. Je n'eus pas l'air de m'apercevoir de tous ces petits manèges et je pressai le départ.

DÉPART POUR WALDEGG. — l'hYÈNE. — LE PIGEON MESSAGiR.

— LETTRE DE FRITZ. — LES CYGNES NOIRS. — LE HÉRON ROYAL. — LE TAPIR. — LES GRUES. — L'OISEAU DE PARADIS. — ÉMEUTE DE SINGES. — SA RÉPRESSION. — RAVAGES FAITS PAR LES ÉLÉPHANTS

Le matin du jour fixé, au moment où j'invitais ma femme à faire partie de Fexpédition, elle déclara, contre mon attente, qu'elle resterait à la maison, ayant besoin de repos ; et Ernest, après maints conciliabules avec Jacques et Fritz, déclara également qu'il préférait rester; voyant notre projet ainsi modifié, je résolus de laisser partir les trois garçons seuls et de profiter de leur absence pour confectionner, avec Ernest, le pressoir à cannes à sucre.

Nos trois jeunes chasseurs nous firent leurs adieux, et partirent allègrement, avec une notable provision d'ex* hortalions, de conseils d'avertissements, et de prières qui, sans doute, ne dut pas les embarrasser beaucoup en chemin.

Je ne m'appesantirai pas sur les détails de la fabrication de mon pressoir à cannes, qui ne s'écarta pas essentiellement de la fabrication du moulin à sucre proprement dit. J'aime mieux remplacer un récit aride par le résumé de celui, beaucoup plus pittoresque, que me firent mes trois aventureux garçons, à leur retour, qui n'eut lieu qu'au bout de quelques jours.

Après s'être éloignés rapidement de nous, ils avaient atteint les environs de Waldegg, où ils comptaient s'établir pour ce premier jour et pour le jour suivant. En approchant de la métairie, ils avaient entendu des éclats de rire humains qui les avaient singulièrement effrayés, ainsi que leur buffles et leurs chiens. L'autruche de Jacques, terrifiée à son tour et fort impressionnable, je pourrais

Zld TE ROBINSO?>' SUISSE

môme dire fort nerveuse de sa nature, avait fui, emportant son cavalier, dans la direction de la rivière de Waldcgg. Les lugubres éclats de rire, qui avaient mis toute !a caravane en émoi, se rôpélant, et les buffles faisant mine de rebrousser chemin, suivis des chiens, de plus en plus effarés, Fritz et son frère étaient descendus pour s'assurer de la cause de cette panique, et, pendant que le premier essayait de calmer l'altelage, le second s'avançait avec précaution dans le taillis pour observer, rien que pour observer, son frère lui ayant recommandé de se replier immédiatement vers lui en cas de péril sérieux.

Le petit François, quoique très-peu rassuré parle rire terrible qu'on entendait encore par instants , s'était avancé à pas de loup, le fusil armé, et appelant tout bas les chiens qui semblaient ne le suivre qu'à contre-cœur. Au bout de quelques minutes, en écartant doucement un buisson, il avait aperçu, à envn^on quatre-vingts pas, une hyène énorme, en train de dévorer un bélier qu'elle venait d'abattre. L'hyène en aperçevant le petit chasseur, avait répété pour la quatrième ou cinquième fois, mais sans lâcher pour cela sa victime, le rire funèbre entendu par les jeunes garçons. François, bien que comprenant le danger de son action, n'en avait pas moins envoyé à Thorrible bôte une balle, qui lui avait fracassé une des pattes de devant, en même temps qu'elle lui avait fait à la poitrine une assez grave blessure.

Fritz, après être parvenu , non sans grands efforts, à maintenir ses buffles et à les attacher solidement à deux arbres voisins, était accouru au secours de son frère qui, par bonheur, n'en avait plus besoin. Les deux chiens qui, de la plus incompréhensible timidité, étaient passés a la plus extrême fureur, s'étaient ruéssur l'ennemi. Fritz n'avait osé tirer, de peur de blesser Fauve ou Brun qui, du reste, n'avaient pas tardé à se rendre maîtres du champ de bataille. L'hyène morte, et bien morte, il avait fallu arracher de son cadavre les deux vaillants chiens qui, la \b\vo retroussée, les crocs grinçants, les yeux

étincelants, la menaçaient encore. Peu de temps apr^s, Jacques avait rejoint ses frères, avec son autruche, devenue plus docile depuis que Jaiïreux rire qui l'avait si fort agacée ne se faisait plus entendre, et les trois garçons avaient transporté leur butin à Waldcgg, à Taide du traîneau, comptant bien procéder au dépouilleraeni pendant leur séjour à la métairie.

Dans le môme temps, après les travaux de la journée, assis sous un berceau de feuillage, nous, qui étions demeurés à Felsenheim, nous nous entretenions de nos trois chers voyageurs : la mére témoignant de temps à autre quelque appréhension ; moi, questionnant Ernest sur les intentions mystérieuses que ses frères me paraissaient avoir eues en partant; Ernest ne répondant que par des paroles un peu énigmatiques. Cependant, vers la fin du souper, il consentit à nous dire:

« Tranquillise-toi, chère mère, et toi aussi, cher père, j'espère pouvoir demain te communiquer sur nos trois voyageurs les plus satisfaisantes nouvelles....

— Comment cela? Comptes-tu donc aller les rejoindre? Ce serait une absence fâcheuse pour moi, qui prétends utiliser demain, comme je l'ai fait aujourd'hui, ton travail.

— Je ne te quitterai pas, cher père; et, cependant, je te promets de te donner demain de leurs nouvelles. Qui sait? je rêverai peut-être à ce qu'ils ont fait aujourd'hui, clj'apprendrai ainsi en quel endroit ils se trouvent.

Tiens ! m'écriai-je en interrompant le songeur, voilil on retardataire qui rentre au colombier.... L'obscurité i:c me permet pas de distinguer si c'est un de nos pigeons ou un étranger qui se fourvoie chez nous.

— Il faut aller fermer la trappe, se hâta de dire Ernest. Qui sait? c'est peut-être un courrier qui nous arrive do Sidney! Ne m'as-tu pas parlé un jour, père, de la possibilité du voisinage de cette colonie avec la nôtre?... Si ce Digeon, qui vient d'entrer, est un courrier, nous pourrons nous en servir pour lier correspondance ave,c la Nouvelle-Hollande....

— Je le désire sans Tespérer, mon cher enfant, répondis-je. Mais il est tard, il faut aller nous reposer. Demain, de bonne heure, tu pourras, situ le juges k propos, aller consulter ton courrier de Sidney, et nous lire la gazette que lu espères trouver sous son aile. En attendant, bonsoir, et ne rêvez pas trop, monsieur le songe-creux. »

Le lendemain, debout plus tôt qu'à l'ordinaire, Ernest allait consulter le pigeonnier, et, au moment où nous nous mettions à table pour déjeuner, sa mbre et moi, il s'avançait gravement vers nous, nous saluait gravement, et gravement aussi nous présentait un papier plié et cacheté en forme d'ordonnance, en nous disant :

« A Vos très-nobles Seigneuries, l'humble maître de poste de Felsenheim se recommande respectueusement, les suppliant de n'être pas fâchés s'il ne leur a pas livré plus tôt que ce matin les dépêches de Waldegg et celles de Sidney, dans la baie de Jackson : mais la poste est arrivée seulement cette nuit... »

La mère et moi ne pûmes nous empêcher de rire de ce début solennel; et, flairant là-dessous quelque plaisanterie imaginée par Ernest pour nous faire prendre en patience l'absence de ses frères, j'entrai gaiement dans la comédie en prenant le même air sérieux que lui pour lui répondre :

« Eh bien, monsieur le secrétaire, qu'est-il donc arrivé dans noire capitale? Communiquez-nous, je vous prie, ce dont on nous informe touchant nos sujets. »

Tout aussitôt Ernest, dépliant son papier, nous salua gravement de nouveau, et, de sa voix la plus claire, il lut ce qui suit :

« 1^ gouverneur général du Nouveau-Valais méridioi nal au gouverneur de Felsenheim, de Falkenhorst, de » Waldegg, de Zuckertop, etc., etc., etc. Salut et consi- » dération!

» Très-noble, très-aimé et très-fidèle allié, » Nous apprenons avec déplaisir que, tout derniè- » rement, trois aventuriers se sont éloignés de votre

LE ROBINSON SUiSSE

» colonie pour vivre de brigandage au détriment )) du gros cl du petit gibier de celte province. Nous » avons appris également qu'une troupe d'hyènes, aussi n horribles que dangereuses, a fait irruption dans voire D gouvernement et a déjà causé un notable dommage à ^ votre menu bétail.

)) En conséquence nous vous prions d'aviser aui. » moyens de réprimer elTicacement et promptement ces » désordres, de faire rentrer les chasseurs dans votre 9 colonie, et, en même temps, de mettre un terme aux n attentats des bôtes féroces contre le droit des gens el » des animaux paisibles.

» Sur ce, très-noble, très-aimé et très-fidèle allié, que » Dieu vous ait en sa sainte et digne garde!

)) Donné à Sidney, dans la baie de Jackson, le 12 de )) ce mois, en Tan 34 de la colonie.

» Le gouverneur,

)) Philipp Philippson. »

Cette lecture achevée, Ernest éclata de rire et se prit à gambader si étourdiment qu'un petit billet sauia de sa poche et tomba par terre. J'allais le ramasser, mais Ernest, me devançant rapidement, s'en empara.

« Ce sont, dit-il, des lettres particulières deWaldegg. Si vous le désirez, cependant, je vais en donner connaissance à Vos Seigneuries : elles contiennent peut-être, dans leur laconisme, plus de vraisemblance que la dépêche officielle du bon sir Philipp Philippson, qui me paraît avoir accueilli avec un peu tiX)p de crédulité des bruits évidemment exagérés, concernant cette colonie.

— Voilà une étrange énigme que tu nous donnes à déchiflrer là! m'écriai-je. Est-ce que Fritz t'aurait laissé, en partant, une lettre pour moi avec i^commandation de ne me la remettre qu'aujourd'hui?

— Non, cher père, répondit Ernest, qui vit que Finipatience gagnait sa mère. La vérité de toute cette affaire, la voici contenue dans ce billet que m'a apporté hier au soir le pigeon retardataire et que je vous aurais lu hier

au soir, si j'avais pu grimper au pigeonnier avant le jour ïe lis sans changer un mot :

(( Bien-aimés parents et cher Ernest,

» Une hyène énorme a dévoré deux agneaux et un I» mouton. François s'est couvert de gloire. 11 l'a blessée » d'un coup de l'eu, en pleine poitrine! Les chiens l'ont » achevée. Nous avons passé presque toute la journée à » la dépouiller. Sa peau est très-belle. Notre pemmican » ne vaut pas ie diable; ma mère avait raison de se » défier de ma cuisine.

)) Votre Fritz.

» Waldcgg, ce 15. »

— Voilà une véritable lettre de chasseur! dis-je en riant. Dieu soit loué de la victoire remportée sur l'hyène par notre pauvre petit François ! Mais par où cet animal dangereux peut-il être entré sur notre territoire?

— Pourvu qu'ils soient prudents! » murmura la mère, songeant à ses trois garçons exposés, loin de nous, à do nouvelles rencontres.

Elle voulait que nous nous missions immédiatenieni en route pour aller les rejoindre et leur prêter main-forte en cas de besoin. Mais, outre qu up second messager aérien pouvait nous mieux indiquer ce que nous avions à faire, nous nous exposions à nous croiser avec nos chers coureurs d'aventures.

En effet, vers le soir, un pou plus tôt que la veille, un second pigeon messager entra dans le colombier, qu'Ernest alla immédiatement fermer, et d'où il rapporta \f billet suivant :

« Nuit tranquille. Matinée superbe! Navigation en 1) kaïak sur le lac de Waldcgg. Capture de cygnos noirs, n Héron royal. Grues et macreuses. Animal inconnu,

enfui. Dcmoin, ^ Prospect-Ilill. Adieu à tous.

)) Fritz, Jacûi:I':s, Fkançois. »

Ce petit billet nous tranf^uillisa beaucoup. Il nous

prouvait qu'aucune autre hyène n'avait paru. Quant aux détails, assez énigmatiqucs, nos trois voyageurs nous en fournirent Texplication à leur arrivée.

ils avaient eu le projet d'explorer le lac de Waldegg, et, en particulier, do signaler les endroits où Ton pouvait s'approcher de Teau sans craindre d'enfoncer dans /a vase. Pour cela, Fritz s'était mis dans son kaïak et avait vogué le long du rivage, pendant que ses deux frères en avaient côtoyé les bords, derrière les roseaux. A un signe de Fritz, François et Jacques s'approchaient de l'endroit indiqué par lui, et y plantaient quelques bambous pour le reconnaître.

Tout en faisant cette exploration, Fritz avait essayé de prendre vivants quelques cygnes noirs à bec rouge. S'armant d'un long bambou muni, à son extrémité, d'un fil de fer, il s'était approché, petit à petit, de trois jeunes de ces volatiles , moins farouches qu'il ne se l'était d'abord imaginé, et avait pu s'en emparer sans les blesser. Ces prisonniers, amenés à Felsenheim, firent l'ornement de la baie de la Délivrance.

A peine ces derniers avaient-ils été mis en sûreté, que Fritz avait vu sortir d'entre les roseaux, à quelques pas de lui, un magnifique héron royal, auquel il avait jeté son lacet. Le noble oiseau avait regimbé, s'était débattu du bec, des pattes et des ailes, et Fritz, pour s'en rendre maître complètement, avait dû échouer son kaïak parmi les roseaux. Là, le héron, que le lacet commençait à étrangler, était devenu de plus facile composition, et notre chasseur avait pu lui lier les ailes et lui bander les yeux.

Pendant que les trois frères , debout sur le rivage, admiraient leurs magnifiques captures, un grand quadrupède était sorti du marais, soufflant bruyamment, et les avait déconcertés au point qu'ils n'avaient pas pensé à le tirer. A la description qu'ils m'en firent plus tard, le reconnus que c'était le tapir ou anta, sorte d'éléphanl incomplet, quadrupède innocent qui habite volontiers près des grands fleuves de l'Amérique du Sud. Fritz s'étaiK

néanmoins mis à sa poursuite, pendant que ses deux frères emmenaient les cygnes prisonniers k la métairie de Waldegg.

Comme Jacques et François passaient près de la rizière, ils entendirent voler au-dessus de leurs têtes une troupe nombreuse de grues, auxquelles ils lancèrent quelques flèches : quatre ou cinq grues étaient tombées, parmi lesquelles deux demoiselles de Numidie.

C'était Ik un beau coup, et Fritz, qui revenait en ce moment vers ses frères sans avoir rien pris, en avait manifesté une sorte de dépit : si bien que, arrivé à la métairie, il avait pris son aigle et, en compagnie des chiens, s'était glissé vers le petit bois de goyaviers pour y chercher une revanche. Il marchait depuis un quart d'heure environ, lorsque ses chiens firent partir une volée d'oiseaux qui ressemblaient à des faisans et qui s'étaient aussitôt éparpillés dans les arbres voisins. Il avait aussitôt lancé son aigle qui avait atteint un de ces oiseaux, pendant que lui, Fritz, en avait abattu un autre, qui était magnifique, à cause de sa splendide aigrette et de sa longue queue ondoyante : cette capture valait bien celle de ses frères, car il venait de tuer un oiseau de paradis.

L'heure du repas avait réuni nos trois jeunes chasseurs qui, tout en causant de leurs mutuels exploits, avaient mangé, du meilleur appétit, un jambon de pécari, quelques pommes de terre rôties sous la cendre, des goyaves et des pommes de cannellier ; quant au pemmican, le trouvant indigne de leur estomac, ils l'avaient abandonné aux chiens, qui s'en étaient régalés.

La soirée avait été employée à faire des provisions de coton et de riz qu'ils comptaient emporter à Prospect- Hill, où ils voulaient faire une visite et mettre tout en ordre. En outre, pour Texécution d'un projet qu'ils avaient en tête, ils avaient fait une copieuse provision de noix de coco et de vin de palmier, en abattant, à ia manière des Caraïbes, les deux arbres qui les leur

avaient fournis ; je les grondai plus tard de ce gaspillage qu'ils cherchèrent à excuser en me disant que, pour remplacer les arbres abattus, ils avaient eu soin de planter huit ou dix noix de coco.

Ici je laisserai la parole li Fritz pour racoi 1er une partie de ses aventures, et, en particulier, con.ment il alla, avec ses frères, le jour suivant, vers noire hutte de Prospect-Hill , où ils arrivèrent avant l'heure de midi :

« A peine étions-nous dans le petit bois de pins, dit-il, que nous fûmes accueillis, à l'improviste, par une véritable émeute de singes qui, tout en grinçant des dents, nous accablaient d'une grêle de pignons, heureusement mûrs pour la plupart. Cependant, comme, tout mûrs qu'ils étaient, les pignons devenaient désagréables par leur nombre, nous songeâmes à en faire cesser l'envoi en tirant au hasard quelques coups de fusil parmi les branches des arbres, d'où tombèrent aussitôt, à notre grand regret, quatre ou cinq de nos agresseurs; leurs nombreux camarades, justement alarmés de notre façon ^de répondre à leurs mauvaises plaisanteries, se rendirent immédiatement invisibles et muets.

» En longeant la plantation de Zuckertop, je constatai avec étonnement que les tiges, d'une hauteur de huit à dix pieds, étaient brisées, écrasées comme si la grêle avait passé par là. Nous arrivons enfin à notre rustique château de Prospect-Hill où, après avoir pris soin de nos bêtes et déchargé notre butin, nous faisons l'inspection des lieux. Ah! cher père! les abominables singes s'étaient <:onduits ici comme à la hutte de Waldegg, et pis encore : tout était dévasté, pillé, souillé par eux^ Nous voilà donc balayant, nettoyant, lavant la petite maisonnette afin de la rendre habitable pour nous, ainsi que pour les sacs de coton, les peaux d'ours que nous avions emportés et quelques fioles d'une drogue éminemment purgative, qu'Ernest avmt fabriquée à ma demande pour un usage que tu connaîtras tout à VUeure.

» Vers le soir donc, installés dans la maisonnette de Prospect-Hill , nous remplissons des courges et des écorces de noix de coco, emportées par nous dans ce dessein, de lait de chèvre frais, de vin de palmier et de graines de mil pilées, en ayant soin de mêler à cela au* tant de la drogue en question qu'il nous semble néces* saire pour donner une leçon dont ils puissent garder le souvenir, aux impitoyables ravageurs de nos domaines. Cette besogne terminée, nous attachons, çà et là, aux branches des arbres, nos vases si perfidement appétissants, et nous rentrons nous livrer au sommeil. Je dois ajouter que, malgré notre fatigue, il nous fut à peu près impossible de dormir : d'abord, ce furent des cris de bêtes fauves qui nous tinrent en émoi; puis, les aboiements de nos chiens, réveillés par l'irruption des singes sur lesquels allait agir bientôt le repas que nous leur avions préparé.

)) Le lendemain matin, curieux de savoir ce qui s'était passé durant la nuit, nous nous levons et nous n'eûmes que trop l'occasion de constater les effets prodigieux de notre médication. Tu peux être tranquille : il n'y a pas* un singe à deux lieues à la ronde, à l'heure qu'il est. Je ne crois pas qu'il s'en trouve un disposé Avenir, de longtemps, nous redemander à dîner. Nous ne croyons pas, père, que tu nous reproches cette exécution qui ne nous laisse point de mort sur la conscience. Ce fut alors que nous vous envoyâmes un troisième pigeon porteur d'une dépèche rédigée par Jacques, dans un style pompeux et tout à fait oriental, et vous donnant le bulletin de cette burlesque expédition en même temps que la nouvelle de notre prochain retour. »

Ici je prends la parole et continue le récit.

Nous nous croyions pai'faitement rassurés sur le sort de nos chers enfants, lorsque peu de temps après le dîner, un troisième messager arriva, porteur de la lettre suivante :

« Le défilé est forcé. Jusqu'à Zuckertop tout est (( ravagé : les cannes à sucre sont en partie arrachées.

» en partie écrasées; de nombreux, d'énormes vestiges » de pas monstrueux se montrent sur le sol. Hàte-toi, » cher père, de venir à notre secours. Nous n'osons 9 aller ni en avant ni en arrière, et, quoique sains et » saufs, nous ne nous sentons pas de force à lutter » contre un danger dont nous ignorons l'étendue et la » gravité. »

Cette nouvelle avait un tout autre caractère que les piécédentes, et Ton s'imagine bien que je ne m'amusai pas à la commenter. Sans aucun retard j allai seller Tona^gre, et, après avoir recommandé à ma femme de se rendre le jour suivant au défilé avec notre voiture de bagages, sous la conduite d'Ernest, je partis au galop.

CONSTRUCTION D'UNE HABITATION D'ÉTÉ. — LES FRUITS DE CACAOYER ET DE BANANIER. — LE SAC MYSTÉRIEUX. LA POULE SULTANE.— LES ÉLÉPHANTS. — LES PANTHÈRES. —

LE MONSTRE AMPHIBIE. — LE TROMPEUR TROMPÉ. RESTAURATION DE FALKENIIORST. — CONSTRUCTION D*UW COUPS DE GARDE DANS l'ILE CU REQUIN

Je fis, en trois heures, un chemin qui en exigeait ordinairement six. Mon arrivée, sur la(iuelle on n'osait pas encore compter, fut saluée par des cris de joie et de chaudes étreintes. Sans perdre une minute, je voulus prendre connaissance, par mes yeux, de l'étendue du désastre que m'annonçait la Icltre de mes enfants, et je ne tardai pas à me convaincre, h mon grand chagrin, qu'ils n'avaient rien exagéré. Partout la dévastation. Les poutres qui servaient de clôture à l'étroit passage, ei

que nous avions établies là avec tant de peine, étaient couchées à terre, brisées comme des fétus de paille, el les arbres du voisinage, où nous comptions élever pour rété une cabane kamtschadale, étaient ébranchos et effeuillés à une grande hauteur. Dans le fourré des bambous, les plus jeunes plants étaient brisés aussi ou dévorés. Mais, où la dévastation présentait le caractère le plus effroyable, c'était dans notre plantation de cannes k sucre : ce qui n'était pas arraché ou brisé était foulé. Il n'y avait pas jusqu'à notre hutte à fumer qui n'eût été renversée.

D'où venaient ces dévastations? Quels en étaient les auteurs? J'avais remarqué, se dirigeant vers l'embouchure du fleuve Oriental, de lourdes empreintes qui pouvaient bien être celles de pieds d'hippopotames. Ailleurs c'étaient d'autres empreintes, moins grandes que les précédentes, comme celles qu'auraient pu laisser, en courant, de grands loups, — des hyènes. Ces traces, cependant, se dirigeaient vers la côte, et ne revenaient pas vers le défilé.

La tente dressée à la hâte, nous avions rassemblé du bois pour faire un grand feu, destiné à nous protéger contre les attaques de nos ennemis durant la nuit, qui, naturellement, ne fut pas des plus calmes, et que nous passâmes, Fritz et moi, l'oreille au guet, le fusil entre les jambes, à nous entretenir des événements de la journée.

Le lendemain, vers midi, Ernest et la mère arrivèrent avec la charrette, à laquelle étaient attelés la vache et Tànon, et nous commençâmes aussitôt à tout préparer pour un long séjour, c'est-à-dire à tout réparer, puisque nos ennemis n'avaient rien laissé en bon état.

Lorsque la foriification du défilé fut rétablie solide* ment, — et elle exigea environ une semaine de travail, — je m'occupai de la construction, dans le voisinage, d'une habitation d'été, à la manière kamtschadale, formée de quatre beaux arbres réunis, à une hauteur de vingt pieds, à l'aide d'un fort plancher. Pour arriver à cette

demeure aérienne, j'imaginai un escalier qui, quoique solide, pouvait se relever à travers la charpente du plancher. Ccuc cabane, terminée, présentait un aspect très-pittoresque. Elle nous servait à la fois de chambre à coucher, d'observatoire et de basse-cour. Nous étions désormais sans inquiétude sur nous et sur nos poules. Cette nouvelle demeure fut baptisée du nom de VEimi" tage.

Ces divers travaux ne nous occupaient pas exclusivement. Pendant que je travaillais à la maison et que la mère préparait les choses du ménage, qui lui demandaient beaucoup de soins et de temps, nos jeunes garçons allaient en excursion, et, chaque fois, rapportaient quelque butin nouveau. Par exemple, dans un de ses derniers voyages, Fritz était revenu avec deux fruits qu'il avait pris pour des concombres ou des cornichons, et qui étaient tout simplement un fruit de cacaoyer et un fruit de bananier. Nous les avions goûtés l'un et l'autre, et je dois avouer qu'ils nous avaient paru au-dessous de leur réputation. Les fèves de cacao, enfoncées comme des pépins dans une sorte de bouillie douceâtre, étaient d'une amertume rare; les bananes, seules, étaient supportables, et encore étaient-elles assez fades et ressemblaient-elles à des poires molles.

« Il est étrange, m'écriai-je, que des fruits si estimés ailleurs, nous paraissent ici d'une saveur si désagréable. Dans les îles françaises, la bouillie du cacao est trouvée exquise, saupoudrée de sucre et mélangée de fleurs d'oranger; et son noyau, que nous déclarons avec raison si amer, est trouvé délicieux une fois séché et broyé avec du sucre. Dans les deux Indes, les bananes rôties ou bouillies sont trouvées extraordinairement agréables, probablement parce qu'elles sont cueillies au moment opportun, c'est-à-dire un peu avant leur maturité.

— S'il en est ainsi, dit la mère, je me charge de ces fruits, que je planterai dans mon jardin, et j'espère que nous arriverons, nous aussi, à les trouver délicieux.

— Chère femme, répondis-je, pour que les fèves de cacao puissent germer, il faut qu'elles soient mises en terre encore humides, immédiatement à la sortie du fruit. Quant aux bananiers, ils se reproduisent généralement par boutures. Donc, si tu le désires, Fritz, avant notre départ, ira cueillir quelques rejetons et quelques fruits que tu pourras planter. »

Le jour d'avant notre départ, en effet, Fritz reçut de sa mère la commission d'aller lui chercher des fruits do cacao frais et des rejetons de bananiers, et, de moi, celle de rapporter de cette dernière excursion ie plus qu'il pourrait d'échantillons du règne végétal et du règne animal. Il partit sur le fleuve, emmenant, outre son kaïak, une sorte de radeau californien, très-léger, qui, le soir, au retour, était chargé à submerger.

Jacques, Ernest et François accoururent pour procéder au débarquement des richesses de la petite flottille. Chacun, se partageant le butin, s'empressa de le transporter à la cabane. Ernest et François avaient déjà pris les devants, lorsque Fritz confia à Jacques un grand sac humide dans lequel se manifestaient des bruits et des mouvements singuliers. Jacques l'ouvrit précipitamment, en se cachant derrière un buisson, et la vue du contenu lui arracha une exclamation de surprise et une gambade de joie. Après avoir remercié son frère de ce cadeau, il alla poser le sac, avec beaucoup de précautions, en ayant soin d'en tenir la moitié plongée dans l'eau, l\ un endroit écarté où il devait aller le reprendre le lendemain. Quant à Fritz, il sauta enfin à terre avec un grand oiseau auquel il avait lié pattes, ailes et tète, et qu'il nous présenta avec une visible satisfaction : c'était une poule siUta7ie.

11 nous fit ensuite le récit de son excursion. Il nous parla de l'extrême fertilité de la contrée qu'il avait aperçue sur la rive opposée en remontant le fleuve. Il avait vu lîi d'épaisses forêts qui s'étendaient depuis le rivage jusqu'au flanc de la montagne. 11 avait été presque continuellement étourdi Dar les clameurs d'une multitude

LE ROBINSON SUISSE i^'?:)

d'oiseaux au plumage varié, pintades, poules d'Inde, paons, etc., parmi lesquels, à laide de son lacet, il avait pris la poule sultane. En remontant le fleuve, plus haut que le marais des Buffles, il avait trouvé à sa droite un bois de mimosas, où se promenaient gravement des éléphants, par bandes de dix et de vingt, arrachant les jsunes branches, dont ils engloutissaient des paquets entiers, et ne s'inquiétant nullement de la présence du kaïak ni de celui qui le montait. Un peu plus loin, Fritz avait aperçu, venant se désaltérer dans une petite anse, quelques panthères dont la merveilleuse fourrure donnait au paysage une physionomie pittoresque, tout à fait nouvelle pour l'aventureux navigateur.

(( J'éprouvai un instant, dit-il, le plus vif désir d'essayer mon adresse sur l'un de ces magnifiques animaux, mais je compris que cela serait imprudent, et bientôt, mon ardeur belliqueuse se fondant comme neige au soleil, j'éprouvai, non moins vivement, le désir de retourner en arriére, et de revenir vers notre tranquille habitation. J'en étais là de ces pensées fort sages, lorsque, à deux portées de fusil de moi, je vis tout à coup l'eau bouillonner tumultueusement, comme si une source eût voulu se faire jour, et bientôt je vis une énorme tôle, d'un brun rouge, sortir du fleuve et bâiller avec un bruit qui ressemblait à un hennissement. Je n'eus que le temps de remarquer, durant ce bâillement, une double rangée de dents eff'royables, qui semblaient enfoncées dans les gencives comme autant de pieux taillés en pointes ; en quatre coups de rames j'étais loin du monstre, en quatre autres coups je l'avais complètement perdu de vue, souhaitant de tout mon cœur que de son €ôté il ne cherchât pas à me rejoindre. Je repris mon radeau californien, que j'avais laissé dans une petite crique naturelle pour pouvoir entreprendre plus librement ma longue excursion dans la partie supérieure de la rivière, et je revins ici en toute hâte par le plus court chemin. »

Tel fut, en abrégé, le récit de notre fils aîné. Il nous

donna beaucoup à réfléchir, car il nous prouvait que nous avions dans notre voisinage un grand nombre d'animaux formidables, panthères, éléphants, hippopo lames et autres, auxquels il nous était assez difficile d'inîerdire absolument l'entrée de nos domaines, qu'ils pouvaient envahir d'un moment à l'autre, à leur fantaisie. A part ces craintes si légitimes, l'expédition de Fritz avait été heureuse de tous points, puisqu'il nous rapportait des échantillons nombreux de végétaux intéressants k connaître.

Le temps qu'avait duré son absence avait été mis à profit par nous. Nous avions tout préparé, tout disposé pour le départ, fixé au jour suivant.

Le lendemain, donc, pendant que la mère, Jacques, Ernest, François et moi, nous prenions avec notre équipage la route de terre, Fritz, qui m'en avait demandé l'autorisation, prenait la route d'eau. Monté sur son kaïak, il devait descendre la rivière, doubler le promontoire de TEspoir Trompé, et examiner avec attention toute la côte qui nous était inconnue.

Le voyage de retour se fit sans encombre. Jacques, monté sur son autruche, nous avait précédés d'une petite heure. 11 avait abaissé à notre intention le pont-levis et s'était ensuite empressé d'aller tremper dans la vase le s-ac mystérieux qu'il avait reçu la veille des mains de son frère. Dès l'arrivée, Ernest et moi, en attendant Fritz, nous avions déballé nos richesses. Tout d'abord le nombre de volatiles m'efl'raya un peu, lorsque je songeai aux déprédations qu'ils ne manqueraient pas de commettre sur nos récoltes, durant nos excursions, et, pour obvier autant que possible à cet inconvénient futur, j'ordonnai une immédiate répartition dans nos territoires maritimeSc Les poules d'Inde, la poule à collet et les grues, ces der» nières, toutefois, avec les ailes un peu coupées, furent transportées dans les deux îles voisines. Les cygnes noirs, le héron royal et la demoiselle de Numidie, si divertissante par sa coquetterie, furent placés près de la \narc aux Oies. Les vieilles outardes obtinrent le privi-

LE ROBINSON SUISSE :^3t

légede rester près de nous, même pendant nos rei>as, lorsque nous mangerions en plein air.

Aussitôt après Tarrivée de Fritz, qui eut lieu deux heures avant le coucher du soleil, nous nous réunîmes autour d'un festin confortable.

Ce repas achevé, nous étions assis sur le seuil de la grotte, devisant tranquillement selon notre coutume, lorsque tout à coup un rugissement terrible, ressemblant au roulement du tonnerre, se fît entendre du côté de la mare aux Oies. Nos chiens, effrayés, bondirent en aboyant. Je me levai précipitamment, et ordonnai k Jacques d'aller chercher au plus vite des balles, pendant que la mère, Ernest et le petit François témoignaient autant d'effroi que nos fidèles gardiens. Quant à Fritz qui, en pareil cas, était toujours le premier à courir aux armes, il ne bougeait pas et souriait même d'un imperceptible sourire qui me rassura.

« Ne vous alarmez pas, mes enfants, dis-je alors. Ce que nous prenons si bénévolement pour le rugissement d'une bête féroce n'est peut-être que le cri d'un butor ou d'un cochon de marais...

— A moins, continua Fritz, que ce ne soit une sérénade donnée par la grenouille géante de Jacques.

— Ah! ah! répliquai-je en riant, c'est un tour qu'a voulu nous jouer ce petit fanfaron!... Je m'explique maintenant le mystère avec lequel il a transporté certain sac que tu lui avais confié toi-même mystérieusement... Eh bien, pour le punir de sa plaisanterie, qui a alarmé inutilement sa mère, nous allons lui en faire une autre. Mes chers enfants, feignons tous d'être très-effrayés, aussitôt que Jacques sera revenu... »

Toute la petite famille joua bien son rôle dans cette comédie improvisée. Chacun courut pêle-mêle : celui-Ci faisant mine de chercher les armes; celui-là roulant dà gros yeux effarés ; Fritz, debout sur la pointe du pied, semblant interroger les alentours avec inquiétude.

« Qu'est-ce donc? demanda Jacques, survenant, tout fier de l'épouvante dans laquelle il supposait que sa gre*

332 LK ROniNSON SUISSE

nouille nous avait jetés. Qu'est-ce donc? r6pét?-l-il en remarquant que Fritz avait Tair tout aussi elîrayé qu3 nous.

— Un monstrueux couguar, qui vient de bondir en rugissant près de nous! répondit Fritz. Nous venons de lapercevoir là, dans le fourré...

— Un couguar? qu'est-ce qu'un couguar? demanda Jacques, qui semblait devenir inquiet b son tour.

— C'est, dis-je à mon tour, un tigre américain, dont le pelage est d'une seule couleur, d'où son nom de felis concolor. Cet animal est trcs-féroce, mais sa peau est fort estimée; il a...

— Il a ce que je ne tiens pas à savoir, » dit mon étourdi en reprenant à toutes jambes le chemin de la grotte

Aussitôt qu'il s'y fut réfugié, nous reprîmes tous nos places sous le berceau de feuillage, avec de grands éclats de rire, qui redoublèrent encore quand nous aperçûmes maître Jacques, le fusil à la main, regardant, encore pàle d'émotion, à Tune des fenêtres de la galerie, et ne comprenant plus rien à notre tranquillité. Tout s'expliqua enfin, et le farceur jura, mais un tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Quelques jours après, comme nous commencions «i nous remettre un peu des fatigues de la dernière expédition, la mère me demanda avec instance d'employer encore une fois notre commune activité à la restauration de notre ancien palais de Falkenhorst. J'y consentis volontiers, et nous nous rendîmes à la demeure aérienne, aussitôt que mes enfants eurent fini de préparer, à quelque distance du pont, le lèche-sel dont nous avions parlé précédemment et dont les matériaux ne furent pas longs à rassembler.

Les travaux de restauration de notre château du Figuier marchèrent avec assez de rapidité. Les racines da la base furent rabotées et polies; une petite terrasse en terre glaise fut construite tout autour. Nous la rendîmes imperméable à l'eau avec un mélange de goudron et de résine. Notre chambre fut couverte avec des écorcos d ar-

bres soigneusement jointes, et sur ses principaux côtés nous ménageâmes deux petits baicons en treillis, de Taspect le plus pittoresque. Enfin, ce premier nid, assez informe d'abord, assez grossier de physionomie, devint, grâce k ces divers aménagements, une très-charmante et très-confortable demeure.

Ceci n'était pour ainsi dire que Tagréable : Fritz nous fit songer à Futile, qui était la construction d'un corps de garde et l'établissement d'un canon de quatre sur la plate-forme de l'île du Requin. L'entreprise était difficile; cependant nous en vînmes à bout, non sans de longs efforts et de grandes fatigues. Je commençai par construire sur le rocher un cabestan, aussi fort que possible, auquel j'adaptai une moufle, ce qui me permit d'enlever le canon de quatre, dégagé de son affût. Ce travail d'ascension dura un jour, car la hauteur à franchir était de cinquante à soixante pieds, et nous ne pouvions procéder qu'avec lenteur, à cause du poids du canon.

Derrière le canon, replacé sur son affût et braqué du côté de la mer, nous construisîmes une sorte de grande guérite en planches et en cannes de bambou ; tout au^ près fut élevé un mât avec un cordage montant et descendant pour hisser notre pavillon, qui devait être blamî en temps de calme et rouge en cas d'alarme. Lorsquii tout fut terminé, restauration du palais aérien, construction du corps de garde, érection du canon, etc., c'est-àdire au bout de deux mois, nous fûmes si contents, que nous résolûmes de célébrer notre œuvre avec une certaine solennité, en tirant six coups de canon, par manière de salut, à l'adresse du pavillon suisse que nous hissioos pour la première fois

20UP d'œil sur l'état de la colonie au bout de dix ans. — excursion de fritz sur son kaîak. — les nids. — la baie des perles. — les chiens de mer. — l'albatros

Les chapitres, s'ajoutent aux chapitres, comme les années aux années, insensiblement, uniformément; puisque je raconte Tliistoire de ma vie, ou plutôt celle de ma famille, pendant ces dix ans passés loin du monde, loin de nos ïrhras les hommes, loin de notre pays natal, sans autres ressources que notre industrie, sans autre consolation que notre foi sincère dans la bonté de Dieu, et notre affection réciproque, que chaque épreuve avait fortifiée.

Durant ces dix années, que de choses, petites et grandes! que d ovénements futiles et sérieux pour notre petit monde! Chaque jour avait apporté avec lui sa peine, et aussi son plaisir, parce que le devoir le plus rude aux mains est toujours le plus doux au cœur, et que jamais nous n'avions songé à maudire le travail qui, après nous avoir donné le pain quotidien, nous avait donné le repos de râme. Chaque soir, avant de nous endormir, récapitulant les heures écoulées, nous avons remercié le Seigneur de son inépuisable bonté envers nous, ses humbles, mais reconnaissantes créatures. Chaque malin, avant de nous livrer aux pénibles labeurs de la journée, nous le priions respectueusement de bénir nos efforts, en nous conservant à tous la santé, notre seule richesse, et Tamour du travail, notre seul orgueil.

Et pendant ces dix années, si lentes à s'écouler pour ies oisifs et les malades, si courtes au contraire pour ceux qui, comme moi, ont une famille à élever, h aimer, îi protéger, tout avait marché à souhait pour la prospérité

LE ROUINSON SUISSE

do notre petite colonie. Sous nos efforts renouvelés, grâce à notre labeur incessant, nos plantations, nos divers établissements avaient atteint un véritable état de prospérité. Ce que quatre enfants m'avaient aidé h faire, je crois que dans la vie européenne cent ouvriers expérimentés ne reussenl pas accompli. Chaque année avait apporté un perfectionnement, accru nos possessions^ ajouté à notre bien-être. Nous vivions, à la lettre, au milieu de nos œuvres. Après Dieu, nous étions les créateurs de notre petit univers. Qu'elle est grande la puissance de Thomme quand il obéit à la loi du travail ! A part certaines déceptions, certains déboires inévitables; k part aussi certaines indispositions légères, également inévitables, tout avait donc grandi autour de nous, les arbres de nos jardins et les enfants de notre amour. Les aiglons étaient devenus des aigles. Ils étaient, ils me paraissaient du moins, tous les quatre beaux et bons, chacun suivant la différence de son humeur et de sa nature. Ils s'aimaient tendrement, d'une affection virile et enfantine à la fois; travaillant comme des hommes, jouant comme des enfants. Fritz avait atteint sa vingt-quatrième année, Ernest sa vingt-deuxième, Jacques sa vingtième et François sa dix-septième. Le temps avait à peine touché le visage de ma chère femme, qui était restée l'ange de notre solitude; sa belle âme se reflétait toujours jeune dans son doux regard. Les enfants l'adoraient et l'entouraient à l'envi de leurs tendresses. C'était à qui lui épargnerait une peine ou une fatigue, à qui lui ferait un plaisir, lui ménagerait une surprise agréable. — « Je n'ai jamais été si heureuse, me disait-elle quelquefois ; c'est plus que du bonheur ; et si nous devions vivre toujours oour ces enfants, si la mort ne devait pas nous séparer i'eux, si dans cette solitude nous n'étions pas condamnés à disparaître l'un après Tautre, laissant aux survivants tristesse et abandon, je bénirais le ciel qui nous a fait ce paradis sur la terre; mais hélas! hélas! un jour viendra, mon ami, ou nos yeux se fermeront, n Je la réconfortais alors, lui disant que le Dieu bon qui

veillait sur nous ne nous abandonnerait point, qu'il achèverait son œuvre et qu'il fallait s'en remettre à lui du soin de notre vie future.

« Tu as raison, disait-elle, mes plaintes sont impies. Que Dieu, qui voit jusqu'au fond de mon cœur, me les pardonne, et donne raison à ton courage. »

Mes cheveux, à moi, s'étaient argentés, mais j'étais resté fort et dispos, l'âge n'avait affaibli aucune de mes facultés, et la vérité est que ma confiance en Dieu était entière. Je me sentais tout près de lui et sous sa garde.

Nos animaux domestiques, nos compagnons, nos amis, avaient prospéré, eux aussi. Brummer avait achevé sa croissance; la vache et le buffle nous avaient donné chaque année un veau, et de cette progéniture abondante nous avions épargné deux échantillons, l'un qui était devenu une bonne vache à lait, l'autre un fort taureau. Nous avions appelé la première Blass (pâle), à . cause de sa robe claire, et le second BiHit (rugissant), à cause de sa voix menaçante. 11 nous était né aussi deux ânons, un mâle et une femelle, l'un que nous avions baptisé du nom de Pfeii (flèche), et l'autre celui de Flink (éveillé). Enfin , nous avions conservé, de la trop nombreuse lignée de l'agile chacal, seulement un rejeton qui promettait de devenir un excellent limier, et que mon Jacques appelait du nom burlesque de Coco. Je ne parle pas, bien entendu, de notre bétail, qui s'était naturellement multiplié, ni des oiseaux de notre basse-cour qui avaient fourni abondamment notre table : il n'était pas de fermier aussi riche que nous, et rien n'eût manqué h notre félicité si, comme le disait ma femme dans ses heures de faiblesse, au lieu de vivre ainsi loin des hommes, nos semblables, nous avions pu voir nos enfants bien-aimés jouir de notre luxe rustique danii un centre habité.

Un jour que Fritz était parti, dès le matin, avec son kaïak, nous nous rendîmes dans laprès-midi au corps do garde de Tile du Requin pour regarder en mer aussi

loin que possible, et tâcher de découvrir le canot de notre aventureuse enfant. Le pavillon suisse flottait au haut du mât, et le canon était chargé, prêt à faire entendre sa voix formidable. Nous attendions, et rien n'apparaissait. Cependant, au bout d'un certain temps, et à Taide de la lunette d'approche je commençai à distinguer un point noir, mouvant, qui bientôt prit forme : c'était notre cher garçon. 11 frappait de ses rames, mais, autant que je pouvais juger, plus .entement qu'à l'ordinaire, le miroir tranquille de la mer, et se dirigeait vers la baie de la Délivrance.

« Feu! » commanda Ernest en sa qualité d'officier d'artillerie improvisé.

Jacques approcha la mèche de la lumière, et, en même temps que le bruit du canon, notre navigateur put entendre celui de nos joyeux hourras qui saluaient son retour. Puis nous descendîmes tous à la hâte, sur le rivage, pour devancer Fritz et le recevoir à terre, près de notre habitation. Alors je m'expliquai la lenteur inusitée de l'allure du kaïak. A la proue du canot, c'est-à-dire à la tête du wallross, était suspendu un assez volumineux paquet qui semblait fait de plumes hérissées. A la poupe, un grand sac était également attaché, flottant à son aise. Enfin, sur l'un des côtés du kaïak nageait une importante capture que nous ne distinguions pas encore parfaitement.

« Tu es le bien attendu, Fritz! lui criai-je. D'où vienstu, ainsi chargé? Tu n'as couru aucun danger?...

— Aucun, père, Dieu merci! répondit Fritz. Au contraire, ce voyage a été le plus heureux du monde, comme vous pourrez en juger vous-même plus tard. »

Le kaïak tiré sur la grève et déchargé, nous entourâmes Fritz avec empressement pour savoir de lui les divers incidents de son voyage, qu'il était lui même très-désireux de nous raconter.

(( Avant tout, cher père, dit-il, je te prie de me pardonner, puisque je suis parti ce malin'sans ton autorisalion. Depuis que j'ai une embarcation si légère et si com*

mode, je ne puis guère résister au désir qui me prend de m'en servir pour d'aventureuses expéditions. Il y a longtemps que je voulais faire plus intime connaissance avec la contrée qui est à l'ouest de Felsenheim et avec les parages où j'ai tué mon wallross ; si tu me l'avais défendu, je n'aurais pas voulu te désobéir; je me suis donc embarqué ce matin à ton insu. En prévision des rencontres inattendues fiui pourraient prolonger mon excursion, j'emportais dans mon kaïak, outre des provisions de bouche, une gaffe, un harpon, des filets, ma hache, mon fusil, mes pistolets, une boussole et mon aigle.

» Le temps était complice de mon projet. La mer était calme et le ciel sans nuages. Je profitai d'un moment où vous étiez occupés dans la grotte pour monter dans mon kaïak et me livrer au courant du ruisseau, qui me porta en très-peu de temps hors de votre vue. En arrivant vers l'endroit où avait été, il y a dix ans, le vaisseau échoué, la limpidité de Fcau me permit d'apercevoir, à une certaine profondeur, de gros canons, des boulets, des barres de fer et autres objets (\ue nous pourrions bien retirer de l'eau le jour où nous aurons construit une cloche à plongeur, comme je crois que tu en as le dessein. Delà je me dirigeai à l'ouest, vers la côte, en doublant un promontoire formé, moitié de rochers entassés les uns sur les autres, moitié de rochers épars à fleur d'eau; là s'étaient établis une bande innombrable d'oiseaux, et, à quelque distance du ceux-ci, une quantité d animaux de mer, lions marins, ours, wallross, etc.

» Comme je ne me sentais pas précisément à mon aise dans le voisinage de ces monstres, je songeai à m'csquiyer au plus vite à travers les méandres formés par les rochers de leur quartier général, et au bout d'une heure environ je me trouvai tout à coup devant une sorte de porte triomphale, bâtie par le hasard avec d'énormes quartiers de rocs superposés. Sous cette voûte épaisse, qui semblait pouvoir braver à jamais les plus formidables tempètes, unepoiHilatiori d'hirondelles de mer avait élu do-

micile. Elles volaient autour de moi par centaines, piaillant pour m'élourdir et peut-être pour m'effrayer, sans se douter que ma curiosité était plus forte que leur rage, et je pus les examiner à loisir. Elles étaient de la grosseur des roitelets, avec les plumes de dessous d'un blanc éblouissant, celles du dessus d'un noir foncé, et celles des ailes d'un gris cendré. Quant à leurs nids, j'en comptai des milliers habilement construits et collés à toutes les saillies de rochers. Chacun d'eux reposait sur un appui adhérant au rocher et ressemblait assez à une cuiller sans manche. J'en détachai avec précaution quelques-uns que j'ai rapportés et dont vous pourrez goûter si le cœur vous en dit, puisqu'on prétend qu'ils sont bons à manger, grâce à l'espèce de colle gélatineuse dont ils sont faits. Je suppose que ce sont là ces fameux nids de salanganes dont les Chinois sont si friands.

» Je continuai mon voyage, et, lorsque j*eus traversé la h^iute voûte de rochers, je me trouvai dans une magnifique baie, dont le rivage était bordé par une savane qui s'étendàit à perte de vue : çà et là, des bouquets de bois verdoyants, des masses de rochers, et, au milieu, serpentant capricieusement, une rivière au delà de laquelle s'étendait une forêt de cèdres. Tout en longeant la côte, je pus voir, dans les profondeurs de l'eau, transparente comme du cristal, des couches très-étendues de coquillages, reliés entre eux et attachés aux écueils par des filaments qui ressemblaient à des touffes de cheveux. Je pensai que ces coquillages devaient être d'un goût plus agréable que nos petites huîtres de la baie de laDéiivrance^ et j'en détachai, avec ma gaffe, quelques-uns que je péchai ensuite avec mon filet. J'en jetai sur le rivage une partie que je me proposais de manger, et j'en plaçai, à votre intention, quelques autres dans un sac que j'attachai, flottant dans l'eau, à l'arrière de mon bateau. Puis j'abordai pour me reposer un peu; j'ouvris mes huîtres qui me parurent fort coriaces et dans lesquelles je trouvai plusieurs petits corps i^onds, de la grosseur d'un pois, à reflets de nacre, qui ressemblaient beaucouj) à

LE RODINSON SUiSSE

des perles, ainsi que tu pourras en juger toi-même, che! l)hre. Les voici : examine-les, et dis-moi si je me suis trompé. »

A ces paroles de leur frère, Ernest, Jacques et François se penchèrent avidement vers les pois nacrés que Fritz me présentait, et qui n'étaient rien moins que des perles d'une éblouissante blancheur, d'une finesse et d'une pureté incomparables, quelques-unes assez grosses.

(( Tu as découvert là un trésor, cher enfant, dis-je à Fritz; des nations entières nous envieraient cette précieuse trouvaille, car c'est une mine à millions que ce banc d'huîtres perlières. Malheureusement il nous sera aussi impossible d'en profiter, que de tes nids d'hirondelles, puisque nous n'avons aucune relation avec le reste de. l'univers, et que, pour notre propre usage, ces inestimables richesses ne valent pas un sac de clous, ni une mesure de blé. Toutefois, comme il ne faut rien dédaigner des présents de la Providence, qui voudra peutêtre permettre un jour notre réunion à nos frères d'Europe, nous irons prochainement explorer cet opulent parage; qui sait si le trésor aujourd'hui inutile que nous allons amasser ici, n'assurera pas un jour votre bien-être à tous? Maintenant, cher fils, continue ton récit. »

Fritz reprit :

« Après un court repas, destiné à réparer mes forces perdues, je continuai ma navigation, un peu k l'aventure, le long de cette plage riante, échancrée de baies verdoyantes, qui semblaient m'inviter à chaque instant à m'arrêtcr. Enfin, j'arrivai à l'embouchure de la rivière dont je vous ai parlé, et dont les bords étaient couverts de plantes aquatiques, à larges feuilles, sur lesquelles couraient, comme sur un terrain plus résistant, de grands oiseaux à longues pattes. Je nie crus un instant transporté sur les rives du grand fleuve Saint-Jean, dans la Floride, dont j'avais lu un jour la description.

)) Après avoir renouvelé là ma provision d eau douce, je me remis en routt, et j'atteignis bientôt le promontoire qui ferme la baie aux Peries, presque en face de

celui de Tarche aux nids d'hirondelles, éloignés l'un da l'autre d'environ une lieue. Là s'étendent des séries de rochers à fleur d'eau, qui séparent complètement la Laie de la mer, avec laquelle celle-là ne comm^unique que par une passe assez étroite, mais cependant commode, il serait impossible de trouver une situation plus avanta* geuse pour un port de mer.

« Comme j'allais sortir par cette passe, un courant de marée subit m'en empêcha, et je dus longer b promontoire pour y chercher une issue semblable à celle que j'avais rencontrée de l'autre côté, mais sans pouvoir y réussir. En revanche j'aperçus bientôt une foule d'animaux de la grosseur d'un chien de mer, qui jouaient dans l'eau et sur les rochers, plongeant et reparaissant tour à tour. J'étais trop loin d'eux pour les tirer, et cependant j'avais un vif désir de faire connaissance avec eux. Je ramai donc un peu, puis je lâchai mon aigle qui, rapide, alla s'abattre au milieu du troupeau folâtre; quittant alors mon canot, et courant de rocher en ro* cher, j'arrivai assez à temps pour m'emparer de la proie sur laquelle l'aigle avait jeté ses serres puissantes; la troupe entière avait disparu comme par enchantement.

— Mais, demandai-je à Fritz, comment donc as-tu fait pour amener ici ton butin, qui est d'un poids considérable?

■— Cela me coûta assez de peine, reprit Fritz. Je ne voulais à aucun prix laisser là mon chien de mer, et cependant je devinai bien que si je n'imaginais pas un moyen quelconque de le rendre plus léger, il me serait impossible de l'emporter avec moi. Pendant que je réfléchissais à mon moyen, je fus frappé de la grande quantité d'oiseaux qui criaient autour de moi, hirondelles de mer, mouettes, frégates, albatros, etc. Leur importunité devint si fâcheuse même que, pour m'en débarrasser, jo frappai à tour de bras, en aveugle, avec ma gaffe : Tun d'eux tomba à mes pieds, tout étourdi et les ailes étendues. G'éîait un albatros, de ceux que les marins appellent, je crois, le vaisseau de guerre. Alors, me rap-

pelant le procédé des Grœnlandais, j'arrachai à l'oiseau une de ses plus fortes plumes, qui me servit de tu \ au l'OMi- •;onnei' mon chien de mer, que j'attachai ensuite ■d lairière du kaïak. Mais il était lemps de songer au retour, et je ne m'arrêtai pas davantage. Je sortis sain et saul des brisants, et faisant force de rames, je me retrouvai bientôt dans des eaux connues, d'où je vis flotter au loin notre pavillon blanc etd'où j'entendis tonner notre petite artillerie* »

CONFIDENCES DE FRITZ. — l'aNGLAISE DE LA ROCUE EN PEU — DÉPART POUR LA PÊCHE AUX HUITRES A PERLES. — LE CAP CAMUS.

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