‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 27 sur 30 · LA PÊCHE DES PERLES. — DÉBARQUEMENT · texte numérisé non relu

LA PÊCHE DES PERLES. — DÉBARQUEMENT

Fritz avait terminé là son récit. Mais, pendant que ses frères, et môme ma femme, examinaient avec curiosité les richesses qu'il avait rapportées, il me prit mystérieusement à part et m'attira sur un banc éloigné où, lorsque nous fûmes tous deux assis, il compléta en ces termes sa relation :

« Écoute à présent, cher pfere, ce qui m'est arrivé de plus étrange. Gomme je retournais en tous sens l'albatros que je venais d'abattre pour chercher la plume qui me convenait, je remarquai tout à coup qu'une de ses pattes était entourée d'un morceau de toile. Je m'empressai de détacher ce linge, sur lequel je trouvai écrits en anglais, avec une sorte d'encre rouge, ces mots : Qui que vous soyez à qui Dieu enverra ce message d^une infor* tunee, mettez-vous à la recfierche d'une île volcanique que vous reconnaîtrez à la flamme qui s'échappe cCun de ses cratères. Sauvez la mallieureuse abandonnée de la Roche en feu.

)) Ébahi, je relus la phrase une dizaine de fois, pour bien m'assurer que je ne rêvais pas. Quoi! m'6criai-je. Est-ce bien possible? Une créature humaine, vivante dans ces contrées inhabitées? Comment y est-elle venue? Par suite d'un naufrage, sans doute, comme nous. Ali? puissé~je la trouver à temps et la sauver!

)) Cependant je cherchais à faire revenir à lui le pauvre oiseau, qui n'était qu'étourdi. Je lui versai pour cela quelques gouttes d'hydromel dans le bec. Puis, avec une plume trempée dans la blessure saignante de mon chien de mer, j'écrivis, en anglais, sur un morceau de mon mouchoir : « Ayez confiance en Dieu : son secou^^s est peut-être proche, » Ensuite, liant les deux chiffons aux pattes de l'albatros, tout à fait remis de son étourdissement, je le laissai essayer ses ailes, puis s'envoler dans la direction de l'ouest avec une rapidité qui me chagrina, car j'avais espéré qu'il irait d'un vol plus lent et qu'il me permettrait ainsi de le suivre et de découvrir la Roche en feu.

» Voilà ce que je tenais à te dire à toi seul, père. Et maintenant, mes paroles de consolation et d'espoir arriveront-elles vers l'infortunée qui les attend? Oii habitet-elle? Comment pourrai-je la trouver?

— Mon cher fils, lui répondis-je, je me réjouis extrêmemsîît de la prudence avec laquelle lu viens de le conduire, et je t'en félicite. Tu as compris que tu devais l'ouvrir de cette singulière aventure à moi seul, parce que, en la divulguant à tes frères et à ta mère, tu leur aurais causé une inquiétude qu'il était de ton devoir de fils et de frère de leur épargner. Il se peut, malheureusement, que le message attaché à la patte de l'albatros soit d'une date ancienne. Il se peut encore que l'infortunée que tu désires sauver soit séparée de nous par une distance infranchissable, car l'albatros est un puissant voilier, qui traverse en peu de jours d'incommensurables espaces, et le pays d'où il venait et oii il est retourné se trouve peut-être à bien des lieues de notre colonie. Nous reparlerons de cela plus tard. Pour Tin-

stant, retournons vers notre chère famille, qui s'étonne de nos chuchotenaents mystérieux. »

En disant cela, je m'étais levé, Fritz m'avait imité; nous marchâmes la main dans la main à la rencontre de ma femme et de mes enfants, qui, déjà, avaient Tair intrigué de notre petit conciliabule.

(( Chère femme, dis-je alors avec une sorte de solennité; chers enfants, ajoutai-je en m'adressant à Ernest, à Jacques et à François, votre fils, votre frère, que voici, a depuis si longtemps prouvé par son courage, par son habileté, par son intelligence, qu'il était digne de la liberté, que je me dois à moi-même de vous déclarer que, à partir d'aujourd'hui, il ne relève plus que de luimême. Il continuera sans doute à être notre fils et votre frère, mais il est son maître, et désormais il ne recevra plus de moi que des conseils de père et d'ami et non des ordres ; l'enfant est devenu un homme. »

Chacun de nous, je m'en aperçus aisément, était ému 'à différents titres de cette déclaration solennelle d'émancipation. La mère prit Fritz dans ses bras en pleurant de douces larmes, et lui donna une chaude bénédiction des lèvres et du cœur, puis elle s'éloigna précipitamment, sous prétexte de préparer le souper, mais en réalité pour se livrer, dans la solitude, à tout son attendrissement. Mes trois fils, à leur tour, s'en vinrent embrasser leur frère aîné, en essayant quelques plaisanteries innocentes pour échapper, eux aussi, à leur émotion.

« Je te souhaite joie et bonheur de tout mon cœur, lui dit Ernest. Tu viens de quitter la robe prétexte pour prendre la toga pura et tibera.

— Couvre-moi quelquefois de ta toge virile, cher frère, lorsque je serai sur le point de commettre quelque folie de jeunesse, ajouta Jacques.

— Prends-moi avec toi, pour que je puisse être ton digne compagnon et jouir comme toi des douceurs de l'indépendance, » dit enfin celui qui était toujours notro petit François.

Fritz sourit sans rien répondre, et on alla souper avec

appétit. La conversation, durant le repas, roula naturellement sur les huîtres perlières, et il fallut que je décrivisse la manière dont les perles se forment dans rhuître, la pêche, les travaux des plongeurs, leurs dangers, etc., etc. Le résultat de cet entretien fut que, du moment que nous étions assez heureux pour avoir une mine de perles à notre disposition, il fallait l'exploiter le plus tôt possible. Mais les engins nécessaires à cette pêche spéciale nous manquaient, et il fallut que chacun se charî?eât d'une partie de l'ouvrage pour y suppléer. Je forgeai moi-même quatre crochets de fer, deux grands et deux plus petits, munis d'un fort manche en bois, qui devaient être assujettis à noire canot, de façon qu'en ramant, ces crochets pussent labourer le fond et en détacher les huîtres. Ernest confectionna de son côté, d'après mon dessin^ un instrument recourbé, destiné à enlever du rocher où ils adhéraient les nids d'hirondelles, dont je voulais faire une ample provision. Jacques fabriqua une échelle légère, à un seul montant, avec un crochet de fer à son extrémité supérieure. François aida la mère a préparer des sacs de filet destinés à recevoir les huîlres aussitôt qu'elles seraient détachées. Quant à Fritz, il ne songea absolument qu'à une chose, c'est-à-dire à pratiquer, dans les peaux qui recouvraient le dessus de son kaïak, une seconde ouverture, que ses frères supposèrent naturellement destinée à recevoir l'un d'eux comme compagnon d'excursion, mais dont seul je devinai, sans la révéler, la toute spéciale destination.

Le voyage résolu, il ne s'agissait plus que de l'effectuer. Nos provisions de route étaient suffisantes : pemmican frais, gâteaux de cassa ve, de maïs, d'amandes, etc., etc, rien ne nous manquait, pas même une petite tonne remplie d'hydromel. Le tout fut chargé sur notre pirogue, avec nos armes et nos bagages, et, un jour que le temps nous paraissait favorable, nous partîmes, laissant la mère à la maison, sous la garde de François. Nous avions pour compagnons de voyage : maître Knips II (maître Knips était yport depuis long-

temps); le chacal de Jacques un peu vieux pour une pa reille traversée; la chienne Bill, passablement âgée, elle aussi, et enfin nos deux vigoureux drgufs, Brun et Fauve, auxquels le climat et la bonne nourriture avaient été si favorables que je les comparais volontiers aux chiens dont le roi Porus avait fait présent à Alexandre, et qui tenaient si vaillamment tête à des lions et à des élépliants.

Jacques avait insisté pour monter sur le kaïak de son frère, et, placé dans le second trou, il se proposait de nous servir de pilote, aidé par Frilz, bien entendu.

Nous suivîmes donc le kaïak, et à son exemple nous nous aventurâmes résolûment à travers les rochers aux Wallross, contre lesquels les vagues venaient se briser avec une sorte de furie. Nous aperçûmes çà et là des ossements d' animaux marins, blanchis par le temps, dont mes jeunes compagnons eussent bien désiré emporter quelques échantillons pour notre musée. Arrivés dans les eaux tranquilles de la grande baie, nous admirâmes, jouant à la surface de la îner, brillante comme un miroir, d'élégants nautiles papyracés, dont nos pilotes péchèrent quelques exemplaires que nous déposâmes soigneusement dans notre canot.

Bientôt nous atteignimes un promontoire un peu plat et pour ainsi dire écrasé, qu'à cause de cela nous appelâmes immédiatement le cap Camus; quand nous l'eûmes doublé, nous aperçûmes au loin, derrière le promontoire de l'Arche, la fameuse baie des Perles.

La gigantesque voûte sous laquelle nous passâmes méritait bien les éloges que Fritz nous en avait faits, et comme il l'avait été lui-même, nous fûmes assaillis par des myriades d'hirondelles de mer, qui étaient en aussi grand nombre que les moucherons des soirs d'été. Je laisse à penser si nous perdîmes notre temps en admiration; il y avait là des richesses dont nous pouvions tirer parti un jour ou l'autre, et chacun de nous se mit à butiner à la portée de sa main : l'échelle à un montant nous fut surtout d'une grande utilité pour atteindre dans les fentes des rochers* Cependant, comme les esca-

lades téméraires de mes enfanls commençaient à m'iuquiéter, j'ordonnai de les cesser; le butin fut mis dans un grand sac qui resta sur la chaloupe, et nous reprîmes notre route, non sans toutefois nous ôtre réconfortés avec quelque nourriture.

La marée, qui montait, nous aida à traverser sans encombre ce dangereux défilé, et nous ne tardâmes pas h nous trouver dans une des plus magnifiques baies que j'eusse jamais vues. Elle pouvait bien avoir de sept à huit lieues de circuit. Quelques petites îles, semées çà et là, en égayaient Taspect. En outre, du côté de la mer elle avait, contre l'impétuosité des vagues, une ceinture d'écueils et de hauts rochers, au milieu desquels était réservé un passage de quelques toises, offrant une commode entrée, môme aux plus gros vaisseaux. Le seul reproche que les marins auraient pu faire à cette baie, c'est qu'il s'y trouvait plusieurs bancs de sable et des hauts-fonds, et encore ces derniers, en partie composés de bancs d'huîtres placés à fleur d'eau, étaient faciles à apercevoir et n'offraient par conséquent aucun danger.

Nous voguâmes avec un plaisir extrême sur celte belle nappe d'eau; et nous serrâmes de près le rivage qui, avec ses prairies verdoyantes, ses bois ombreux, ses collines accidentées, sa pittoresque rivière, émerveillait nos yeux et semblait mettre une espérance dans notre cœur. Une crique assez spacieuse, à deux pas du banc d'huîtres perlières, fut choisie pour le débarquement. Nos chiens, à qui nous avions mesuré l'eau avec parcimonie durant la traversée, n'attendirent pas notre invitation pour sauter par-dessus le bord de la chaloupe, et aller se désaltérer dans le courant du clair ruisseau qui se trouvait à quelque distance de là. Le singe, qui sentait aussi le ruisseau et qui était aussi désireux que ses compagnons de goûter à l'eau limpide, faisait des grimaces fort amusantes, allant et venant de la poupe à la proue, regardant la mer, regardant le ciel, regardant les hommes, implorant tout le monde, voulant sauter et

n'osant pas. J'avais ri d'abord de ces piteuses contorsions ; j'en eus compassion ensuite, et Jetant sur le rivage une forte corde, à rextrémitô de laquelle était fixé un morceau de bois, je facilitai ainsi au pauvre animal le moyen d'arriver au légitime but de ses désirs. Il s'engagea sur le pont branlant, le suivit avec précaution jusqu'au bout, en s'aidant instinctivement d'un bâton que je lui avais mis à la main en guise de balancier, et toucha terre, comme ses camarades, non sans s'être plusieurs fois, en chemin, gratté l'oreille d'une façon inquiète.

Nous suivîmes sans retard notre petit danseur de corde. Le jour était sur son déclin; il fallait songer à notre souper et à notre gîte pour la nuit. Le souper ne fut pas long à improviser : il se composait d*une soupe de pemmican, de pommes de terre bouillies el de gâteau de maïs. Un grand feu fut allumé à l'aide de débris apportés là depuis longtemps par la mer et séchés par le soleil ; nos chiens furent laissés sur la grève et nous retournâmes nous coucher dans la chaloupe qui était ancrée à quelque distance et au-dessiis de laquelle nous avions tendu notre tente.

rHAYEUR DE JACQUES. — LE SANGLIER. «=- LES TRUFFES — LE COTON NANKIN. — LES LIONS. — MORT DE BILL. — EXPÉDITION DE FRITZ. — LE CACHALOT

La nuit fut à peine troublée, à son début, par les hurlements lointains des chacals auxquels, selon sa détesiable habitude, le nôtre avait éprouvé le besoin de répondre. A la pointe du jour nous étions tous debout, et, après un bon déjeuner, nous nous rendîmes au banc d'huîtres, dont la pêche fut si abondante, que je résolus de ia continuer pendant trois jours encore. Le soleil

fut chargé du soin de faire ouvrir et de putréfier les huîtres étendues en couches compactes sur le rivage. Nous fîmes sécher en même temps une certaine quantité de salsola soda et de salsola liati, que nous avions cueillis dans les environs, et dont j'espérais tirer bon parti, un jour, pour la fabrication du savon et la purification du sucre.

Chaque soir, une heure environ avant la préparation de notre souper, nous avions l'habitude de faire dans les environs une excursion pédestre, d'où nous rapportions toujours soit des végétaux soit des oiseaux. Le soir de notre dernier jour de pêche, chacun de nous éprouva la curiosité de pénétrer plus avant dans le petit bois, d'où il nous avait semblé entendre sortir des cris de Cv^qs d'Inde et de paons. Ernest et le vaillant Fauve nous précédaient. Derrière eux marchaient Jacques et le chacal, avançant nonchalamment i'un et l'autre dans les hautes herbes, tandis que Fritz et moi nous étions restés sur la grève, mettant en ordre quelques-uns de nos outils. — Soudain, un coup de feu retentit, puis un cri affreux, puis un second coup de feu. Aussitôt Bill et Brun s'élancèrent dans la direction du bruit, suivis de Fritz et de son aigle. Je me précipitai aussi, pour savoir ce qui se passait.

Bientôt, à ce cri de détresse en succéda un autre tout différent, et, à travers les arbres, j'aperçus Jacques, qui, boitant et gémissant, ne marchait que soutenu par ses frères.

(' Qu'est-ce donc? qu'est-il arrivé? Jacques, mon enfant, qu'as-tu? es tu blessé? demandai-je tout emu.

— J'aimai ici , soupira Jacques tout défaillant ; j'ai mal ici, puis encore là, puis encore ailleurs, puis partout... Je suis moulu comme du poivre! »

Je procédai sur-le-champ à un examen scrupuleux, et je ne constatai aucune fracture , aucune lésion apparente, au grand étonnement de Jacques , qui ne cessait de soupirer et de prétendre qu'il était ou devait être fracassé. A peine y avait-il, çà et là, quelques taches bleuâtres qui indiquaient de très-légères contusions.

« Pour un chasseur, mon cher Jacques, lu me parais un peu trop douillet, lui dis-je complètement rassuré.

Trop douillet! s'6cria-t-il avec une sorte d'indigiiadon comique; quand j'ai été frappé, meurtri , foulé aux pieds, broyé! quand il s'en est fallu d'un cheveu que cette maudite hôte ne m'éventrâl ! Ah ! père, si nos braves chiens et l'aigle de Fritz n'étaient pas survenus, je devenais la proie du monstre...

— Mais m'apprendras-lu enfin quel est ce monstre à qui tu dois toutes tes douleurs?

— Un sanglier, cher pcre, un énorme sanglier, répondit Ernest. Il a des défenses longues d'un demi-pied, et une hure large comme la main. Nous l'avons surpris fouillant avidement le sol, sur lequel il creusait de véritables sillons; et, sans les balles que nous lui avons logées dans le corps, Jacques, qui a été renversé par lui, aurait pu être écrasé.

— Je rends grâce à Dieu, repris-je ; le péril est passé, et notre cher Jacques en sera quitte pour la peur, qui, après tout, est un mal comme un autre. »

En disant cela , je donnai à l'imprudent chasseur un verre de notre vin des Canaries; je lavai, avec le même vin, ses membres meurtris, et je le portai ensuite dans la chaloupe, où il ne tarda pas à s'endormir.

A cet accident , qui heureusement n'eut aucune suite fâcheuse, nous dûmes la découverte des trulTes. Le sanglier qui avait causé une si grande frayeur à mon pauvre Jacques, était précisément occupé à fouiller la terre pour en retirer ces tubercules, quand on vint le déranger d'une besogne sans doute fort agréable pour lui.

La truffe, quoique d'une utilité très-secondaire pour notre cuisine, nous sembla devoir être bien reçue par la mère, et nous en fîmes une provision qui fut déposée dans le fond de la pirogue. Mes fils me demandèrent quelques explications sur ce singulier produit de la terre. Je leur appris que les naturalistes classent les truffes dans la famille des champignons, et qu'elles poussent sans feuilles, sans liges nUacinCc^f

« Pour les découvrir, leur dis-je, on prend avec soi des chiens ou des porcs. Ces animaux, guidés par leur odorat, reconnaissent les endroits où se trouvent ces tubercules, et grattent la terre, les uns avec leurs pattes, les autres avec leur groin. On en trouve de grandes quantités en France, en Italie et dans beaucoup d'autres pays. Elles sont très-recherchées et très-estimées, plus peut-être pour leur rareté que pour leur goût, qui, selon moi, n'a rien d'extraordinaire. »

Il était temps de songer au repos; nous nous arrangeâmes pour dormir dans nos embarcations, comme le jour précédent, et nous passâmes une nuit aussi tranquille que si nous eussions été à Felsenheim.

Le lendemain, au point du jour, je songeai à nous rendre auprès du sanglier abattu. Mes deux fils aînés m'accompagnèrent; Jacques, encore tout brisé des émotions de la veille, préféra dormir encore et se reposer. Enarrivant sur la lisière du bois, nous aperçûmes les chiens et le chacal, qui étaient restés auprès du sanglier, et qui, après nous avoir salués par mille gambades, nous conduisirent auprès de l'animal, dont la grosseur prodigieuse nous surprit.

(( Quelle bonne occasion de remplacer nos jambons d9 Westphaîie! dit Fritz en examinant les cuisses énormes du sanglier.

— Pour moi, je demande que Ton prenne la tête pour la placer dans notre musée, dit Ernest. Mais avant tout il faudrait songer à transportfr le corps sur le rivage, où nous pourrons plus commodément le découper.

— Ce sera chose facile, répondit Fritz, si le père veut nous en donner la permission.

— Je ne m'y oppo:e nullement, leur dis-je; mais je vous avertis que, excepté les cuisses et la hure, la chair de cet animal est très-coriace; vous feriez donc mieux de prendre seulement ces parties-lA, et d'abandonner i i le reste de cet énorme cadavre. »

Mon avis prévalut. Mes fils coupèrent les jambons et la tête du sanglier, que nous chargeâmes ensuite sur

une sorte de petit traîneau fait avec des branches d'arbra ayant encore leurs feuilles, et auquel nos chiens furent attelés.

Fritz remarqua qu'aux branches dont nous nous servions pendaient des espèces de gousses d'où s'échappaienl des flocons de coton jaunâtre. Je reconnus ^e nankin, qui tient de la nature niême cette belle couleur que nous lui connaissons. Je fis de ces gousses une provision abondante, que nous mîmes de côté pour l'offrir à la mère, puis nous nous rendîmes sur le rivage, où Jacques, parfaitement remis et dispos, nous attendait. Il s'offrit pour aider ses frères à nettoyer et à fumer les jambons de sanglier, et fut le premier à plaisanter de la frayeur, bien justifiée d'ailleurs, qu'il avait eue la veille.

Le soir de ce jour-là, nos feux de sûreté étant allumés sur la côte, et tout nous semblant calme, nous nous disposions à dormir, quand tout à coup nous entendîmes un rugissement terrible qui fît retentir la forêt et que répétèrent les échos des montagnes. Nos chiens et le chacal y répondirent par d'affreux hurlements. Une profonde crainte s'était emparée de nous, car pour la première fois nous entendions cette voix qui annonçait le voisinage d'un animal redoutable.

« Quel concert satanique! s'écria Fritz en saisissant son fusil et en se levant avec résolution. Tenez-vous dans la pirogue, ajouta-t-il, je vais, moi, à la découverte de l'ennemi. » En même temps le courageux jeune homme sauta sur son kaïak et disparut dans les ténèbres. Pour moi, l'œil sur Fritz, je donnai l'ordre de préparer nos armes, attendant le moment d'en faire usage s'il avait besoin de secours.

Les rugissements continuaient, toujours plus rapprochés. Mes enfants étaient en proie à une involontaire terreur, et tout ce que je pouvais leur dire ne les rassurait nullement. Moi-même, persuadé d un danger imminent, je m'attendais à voir poindre dans l'ombre les yeux flamboyants d'une panthère ou d'au léopard.

Bientôt, à la lueur de nos feux nous vîmes s'avancer un animal d'une slature énorme : c'était un lion. Arrivé en face du foyer, il s'arrêta immobile; la flamme éclairait sa face où se lisaient à la fois la fierté, la rage et la faim; sa queue lui battait furieusement les flancs, et l'on eût dit qu'il allait prendre son élan pour se précipiter sur nous. Cette pantomime efl'rayanle dura assez longtemps; nous n'osions remuer, et je ne savais si je devais faire feu, quand nous entendîmes une détonation.

« C'est Fritz! » s'écria Ernest d'une voix altérée.

Le lion bondit en poussant un rugissement de douleur, puis retomba et s'affaissa dans les flots de sang qui coulaient de sa poitrine.

« Nous sommes sauvés! m'écriai-je. Le lion a été atteint au cœur; Fritz a lait un coup de maître. »

Je donnai quelques coups de rames, et sautai sur le rivage en recommandant à Ernest et à Jacques de rester dans la chaloupe et de tenir leurs armes prêtes. Les chiens vinrent me caresser, mais bientôt ils se mirent de nouveau à hurler en se dirigeant vers le bois; c'était un avertissement. Je m'arrêtai, et bien m'en prit, car au même instant sortit de la forêt un second ennemi que je reconnus pour être une lionne, la femelle sans doute du superbe animal que Fritz avait tué.

La lionne, par ses rauquements, semblait appeler son compagnon; elle flairait de çà et de là et bondissait de fureur. Quand elle aperçut le cadavre, elle s'en approcha, lécha le sang qui coulait des blessures, puis, quand elle eut compris que son compagnon était mort, elle rugit, grinça des dents et parut chercher des yeux une vengeance, une victime à immoler.

En ce moment un coup de feu retentit; la lionne poussa un cri de douleur, et secoua une de ses pattes que la balle avait brisée; mais elle n'était que blessée et pouvait être redoutable encore, je l'ajustai à mon tour rapidement et lui fracassai la mâchoire; alors les chiens se précipitèrent sur elle, et s'attachèrent à ses flancs. Un combat terrible s'engagea; muet spectateur, ie n'osais

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remuer; un coup de feu aurait pu mettre fin à cette scène sanglante, mais la crainte de blesser un de nos chiens m'arrêtait. Toutefois, quand je vis notre pauvre Bill tomber éventrée par un coup de griffe que la lionne venait de lui porter, je me précipitai, sans plus de réflexion, au-devant de la lionne, qui se dressa furieuse contre moi, mais à qui je plongeai mon couteau de chasse dans la poitrine. L'ennemi roula sur le sol pour ne plus se relever. Fritz arrivait avec une intention pareille à la mienne, devancé seulement de quelques secondes. Je déchargeai encore, pour plus de sûreté, un de mes pistolets dans la tcte de la lionne, puis nous appelâmesErnest etJacques, qui déjà s'étaient précipités à notre secours etqui se jetèrent dans nos bras, nous témoignant le bonheur qu'ils avaient de nous retrouver sains et saufs, après que nous avions couru un si grand danger.

Les deux lions étaient étendus sur le sable, et, quoique nous n'eussions plus rien à craindre d'eux, nous ne pouvions les considérer sans un frisson d'effroi.

Le corps inanimé de la pauvre Bill gisait h côté de celui de nos ennemis.

« Brave bête! dit Fritz, elle a été victime de son dévouement. Voilà encore une fois, mon cher Ernest, la triste occasion de prouver ton savoir littéraire en composant une épitaphe à notre fidèle compagne.

— C'est vrai, répondit Ernest; mais j'ai le cœur trop gros pour être à même de rimer ; je ferai donc l'épitaphe en simple prose. »

Cela dit, le docteur se retira à l'écart pour rêver à l'inscription. Pendant ce temps, Fritz et Jacques creusèrent la fosse où devait être déposé le corps de la chienne: pour moi, je lavai les blessures de Fauve el de Braun et même du chacal, qui avait combattu vaillamment à côté des chiens et avait reçu, comme eux, sa part de coups de griffes et de dents. Quand la fosse fut prête, nous y descendîmes notre vieille amie. Une pierre plate fut posée au-dessus de la terre, et notre jeune savant débita, du ton le plus attristé, l'épitaphe

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suivante, aui servit d'oraison funèbre à la brave défunte :

ICI UEFOSE niLL, BÊTE EXCELLEPÏTE, ADMIRABLE PAR 8A FIDÉLITÉ

ELLE EST MORTE I)B LA MORT DES BRAVES KT DES MARTYRS, VICTIME DE SON DÉVOUEMEIVT SOUS LES GRIMES d'une LIONNE GIGANTESQUE ET PLEURÉE PAR LES AMIS qu'elle a SAUVÉS.

« Bien, lui dit Fritz en lui serrant la main, nous graverons le plus tôt possible cette épitaphe sur le tombeau de notre pauvre Bill. »

Jacques, inconsolable, ne songeait à rien. 11 pleurait. « Ma pauvre Bill, ma cbère Bill; notre meilleur amie! s*écriait-il. Je laissai couler ses larmes; nos yeux à tous étaient humides. L'air de la nuit cependant avait peu à peu creusé ces jeunes estomacs, et il fallut se préoccuper des moyens d'improviser un repas.

» Mais j'y pense, dit Jacques en s'essuyant les yeux, nous avons la tôle du sanglier qui a été mise par nous sous les cendres, où elle devait se cuire à loisir. »

Les jeunes garçons allèrent enlever le rôti qu'ils trouvèrent calciné et noir comme un morceau de charbon; ils se p»^éparaient à le jeter; je les arrêtai, et, plongeant mon couteau dans la partie charnue de la hure, je leur montrai le dedans cuit à point, d'une belle couleur rosée, et exhalant une engageante odeur de truffes.

Pendant ce repas, l'éloge de Bill tint la plus grande part dans la conversation. Après quoi, en attendant le jour, chacun alla se coucher.

Dès le matin nous nous mîmes en devoir de dépouiller les deux lions. Grâce à mon système d'insufflation, notre îravail ne fut ni long ni pénible, et nous nous vîmes en possession de deux magnifiques fourrures.

Nous étions absents de Felsenheim depuis plusieurs jours; ma femme pouvait être inquiète sur notre comj)te. De plus, nos huîtres, entassées sur la grùve, et entrées en putréfaction, exhalaient des miasmes qu'il ne devait pas être salutaire d'aspirer. Nous résolûmes donc de vu*

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tourner à la grotte, pour en revenir quelque temps après, afin dft reeueiliir les perles qui se trouveraient alors dans le détritus résultant des huîtres décomposées.

Nous partîmes. Fritz , seul dans son kaïak, nous pré^ cédait. Quand nous fûmes hors des écueils, il s'avança un peu et me présenta, au bout de son aviron, une lettra que le facteur, me dit-il en riant, avait oublié de me remettre.

Pour ne pas inquiéter ses frères, je me prêtai volontiers à cette plaisanterie, assez en usage parmi nous depuis rétablissement de la poste aux pigeons, et, me retirant sur Tarrière du bateau, je dépliai la missive; je fus plus troublé que surpris en apprenant que Fritz nous quittait pour aller à la recherche de la malheureuse Anglaise de la Roche en feu. Ce projet me paraissait aventureux et romanesque ; mais je sentais qu'il l'avait en vain combattu. Mon cœur se serra en le voyant filer comme une hirondelle sur la surface des eaux. « Adieu, Fritz; sois prudent! lui criai-je dans le porte-voix, et reviens bientôt, mon ami, mon enfant! Pense à nous, à ta mère. » Un baiser qu'il nous envoya de loin fut toute sa réponse. Bientôt il disparaissait derrière le promontoi»'e. Nous dûmes nous borner à faire des vœux pour soa prompt retour, et à continuer seuls notre route.

Ma femme, à qui je dissimulai le motif réel de l'absence de Fritz pour ne pas l'inquiéter, accueillit avec satisfaction les richesses que nous rapportions; la découverte du nankin surtout charma notre ménagère, qui Sîous voyait déjà, par la pensée, tous habillés de jaune de la tête aux pieds. Elle nous remercia avec effusion, nous témoigna tout le plaisir qu'elle avait à nous revoir ; mais Fabsence de son fils aîné l'inquiétait, et tout ce que je pus lui dire de la prudence de Fritz, de sa connaissance de la navigation ne put calmer ses craintes maternelles.

Pendant trois jours entiers nous fûmes occupés à nettoyer, à classer, à emmagasiner les provisions que nous avions butinées. Le soir du quatrième jour, Fritz n'avait pas encore reparu; je commençais li partager les vives

inquiétudes de ses frères et de ma femme, et je proposai d^aller avec la pinasse au-devant ou à la recherclie de notre cher aventurier. Ma femme, à qui je ne parvenais pas à cacher mon souci, appuya celte idée et voulut même nous accompagner. Après nous être munis d'une ample provision de vivres et nous être assurés que la pinasse, dont nous ne nous étions pas servis depuis longtemps, était en bon état, nous mîmes à la voile. Un vent de terre vif et frais nous poussa en pleine mer avec une telle rapidité que, arrivé h la hauteur de la baie, notre bâtiment, que je m'efforçais en vain de maîtriser, alla donner contre un bloc monstrueux, flottant sur les eaux, et reçut une si forte secousse que nous fûmes tous renversés sur le pont. Ma femme et mes enfants jetèrent un cri d'épouvante. Au même instant nous vîmes la masse flottante se soulever avec un grand bruit, lancer dans Tair deux immenses gerbes d'eau, puis plonger el disparaître dans des tourbillons écumants. Nous venions de heurter un cachalot. Le voisinage d'un pareil monstre n'avait rien de très-rassurant, et je jugea: prudent de tenir nos canons prêts à faire feu. Le gigantesque cétacé reparut à quelque dislance. Aussitôt Ernest pointa le mieux qu'il put une de nos pièces, à laquelle Jacques mille feu. Notre artilleur avait visé juste; nous vîmes le boulet frapper en plein flanc le monstre, qui s'enfonça de nouveau dans la mer en laissant après lui une longue traînée de sang, et en faisant bouillonner les flots. Quelques instants après il se montra de nouveau, un second coup partit, qui l'atteignit près de la tête : il se débattit violemment encore, puis ses forces parurent être épuisées, et il ne larda pas à s'échouer sur un des récifs qui étaient à l'entrée de la baie.

Je félicitais mes fils de nous avoir délivrés d'un tel voisin et je leur donnais quelques explications sur la nature des cachalots, quand, tout à coup, Jacques s'écria :

« Un sauvage, père, un sauvage! »

Nous regardâmes tous dans la direction que le jeune garçon nous indiquait et nous aperçûmes, en effet, à

une grande dislance, un canot d'une forme étrange qui glissait sur les flols. Le sauvage qui s'y trouvait sembla nous avoir aperçus, et disparut derrière une pointe de rocher. Effrayé, j'ordonnai à Jacques et à Ernest de recharger les canons et de se tenir prêts à soutenir une attaque, car je ne doutai pas que l'homme au canot ne fût l'avant-coureur d'une horde de sauvages. Mes fils faisaient bonne contenance et leur mère, les exhortait et cherchait à leur inspirer un calme qu'elle n'avait pas elle-même.

Cependant le sauvage se montra de nouveau, sembla nous examiner plus attentivement que la première fois^ puis disparut encore derrière le petit promontoire pour reparaître en deçà quelques instants après.

Voyant qu'il s'arrêtait pour continuer à nous observer, je saisis le porte-voix et, de toute la force de mes poumons, je lui criai quelques salutations malaises qu'il parut ne pas comprendre, car son altitude de défiance resta la môme

« Je serais d'avis, dit Jacques, qu'on lui lançât quelques bons jurons anglais; peut-être nous comprendrait-il mieux, » cî, saisissant le porte-voix il articula trois ou quatre expressions énergiques, bien connues des marins, qui eurent plus d'effet que mes amicales paroles malaises. Presque au môme instant le sauvage éleva audessus de sa tôle une branche d'arbre en signe de paix et de fraternité cl se dirigea vers nous à force de rames. Les garçons riaient comme des fous du bon succès de l'idée de Jacques, mais ce fut bien autre cliose quand, dans le sauvage au teint noir, à la têîe ornée de plumes, dont la vue nous avait tant intrigué, nous reconnûmes notre cher Fritz. Bientôt il fut dans nos bras ; et la mère, ivre de joie de le revoir, l'accabla de baisers et de caresses, sans s'inquiéter de rétrangetéde son cosjlume ni de la teinte charbonnée de son visage. Elle ne commença à s'en soucier que quand les sourires de ses autres fils lui eurent donné à penser que Fritz pouvait • bien avoir déteint sur elle.

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