‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 3 sur 30 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

si naturellement heureuse et féconde, que, par le seul bonheur de son sujet, il est arrivé à un succès qu'un livre moins bien doué dans sa conception, eût-il été cent fois mieux exécuté d'ailleurs, n'aurait à coup sûr jamais réalisé.

C'est en constatant l'infériorité littéraire de Texécution dans le Robinson Suisse que nous en sommes venu à nous expliquer la bizarrerie de ce double fait : « Un livre célèbre, un auteur qui ne Test pas. »

Le jugement public qui a fait cette situation au livre et à l'auteur du Robinson Suisse a été juste envers l'un et l'autre.

Le livre méritait de vivre : — il a vécu. Il restera comme un classique de la récréation dans la sphère oui lui est propre. L'auteur ne méritait de vivre qu'à l'ombre de son livre, et il est demeuré obscur à côté de son œuvre. Rudolph Wyss ne compte pas dans les lettres à côté de Daniel de Foë, ce qui n'empêche pas le Robinson Suisse d'être, à bon droit, pour son petit public le rival heureux de Robinson Crusoé.

A cette situation à peu près unique faite à l'auteur du Robinson Suisse venait s'ajouter une autre particularité. En France, le Robinson Suisse n'a pas cessé depuis son apparition d'être publié et avec succès. Il a eu vingt éditions se faisant à l'envi concurrence. En Allemagne, sa fortune est médiocre. Pourquoi? Le Robinson Suisse est un livre allemand cependant, et très-allemand, et les Allemands ne sont pas de ceux qui répudient leurs gloires, qui diminuent leur.^ écci-

vains. Si ce n'était point une sorte de qualité, on pourrait bien au contraire les accuser d*aimer à surfaire ce qu'ils ont. Pourquoi donc h Robinson Suisse avait-i! été mieux accueilli chez nous que chez lui?

Nous avons voulu avoir le cœur net de cette nouvelle singularité. M. Eugène Muller, écrivain distingué ^, a bien voulu consacrer de longues soirées a nous aider à nous en rendre compte. Il a fait, à notre prière, une traduction nouvelle, exacte, complète, du Robinson Suisse sur le texte original, et le secret du succès médiocre obtenu par ce livre en Allemagne et de son grand succès en France nous a dès lors été révélé.

Au lieu de trahir leur original, ses traducteurs français Pavaient servi. Le Robinson Suisse, il faut bien le dire, est écrit faiblement, longuement, lourdement même, dans sa langue. Ces défauts avaient en partie été dissimulés dans les traductions françaises, notamment dans celle de madame de Montolieu. Bref, ses traducteurs étaient évidemment pour quehjue chose, sinon pour beaucoup, dans son succès en France. Sentant bien qu'ils n'étaient pas là devanl un de ces chefs-d'œuvre qu'il faut respecter jusquo dans ses imperfections, chacun des traducteurs avait soit ajouté, soit retranché au texte primitif, et nous oserons dire que, le texte original sous les yeux, les

I. Auteur dê la Mionêtt* , de Madamt Claude et aet Récité enfantint.

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plus absolus en matière de fidélité littéraire seraient mal venus à prétendre qu*ils avaient eu tort. Loin de souffrir de ces procédés comme en eût souffert une œuvre supérieure, le Robinson Suisse y avait presque toujours gagné.

Notre avis, conforme à celui de beaucoup de parents, est qu*ils avaient plutôt été trop timorés encore.

Bon nombre de pères et de mères, en effet, de ceux qui ne négligent pas de relire un livre avant de le mettre entre les mains de leurs enfants, s'étonnaient et s'inquiétaient, non sans motif, de Tengouement, de la fièvre de plaisirs que donnait à leurs fils et à leurs filles la lecture du Robinson Suisse.

Ces dialogues écrasants, cette morale si souvent maladroite, presque toujours fatigante, fausse en plus d'un point important, cette raison souvent douteuse et obscure, ces interminables sermons d'histoire naturelle, si peu en rapport avec les découvertes modernes, débités avec tant de complaisance et si peu de relief par Tauteur aux enfants de son Robinson, comment cela pouvait-il plaire à ce point à leurs en* fants, à eux, d'ordinaire si rétifs aux longueurs?

De l'aveu de beaucoup de petits lecteurs du Robinson Suisse interrogés par nous sur ce point, rien de plus facile à expliquer que ce prétendu phénomène. Ces passages défectueux et fastidieux, aucun, ne les avait lus ; or, ce qu'ils passent dans un livre n'ennuie jamais les enfants. Mais les incidents, mais les courses sur mer et sur terre, à pied, à âne ou en

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chariot, à dos de buffle et à dos d'autruche, mais les découvertes étonnantes arrivant toujours si à propos, mais les chasses et les pêches miraculeuses, mais les bons repas aussi variés qu'inattendus, voilà ce qui les captivait, voilà ce qui les transportait, et par là s'expliquait et se justifiait leur passion pour le Robinson Suisse^ car là était le mérite réel de leur livre préféré, mérite dont on aurait tort de faire fi, puisqu'il a suffi à le faire vivre avec honneur.

Et toutefois, un point encore me tourmentait; et le plus grave de tous, sans contredit. Tout cela m'avait, à moi aussi, même à cette seconde lecture, paru fait pour plaire; mais si cette vie de travaux et d'aventures m'avait intéressé, ni les grands ni les petits héros de cette épopée, enfantine et juvénile à la fois, ne m'avaient, je dois le dire, ou touché, ou séduit tout à fait. La curiosité était satisfaite, le cœur ne rétait pas. La faute en était-elle à moi ou à l'auteur ? Étais-je au-dessus, ou au-dessous du sujet? Pour avoir trop longtemps vécu, avais-je perdu le sens de ce qui charme la jeunesse? Étais-je trop exigeant? ce n'était point à moi de résoudre une question où j'aurais éi^ juge et partie. J'en remis honnêtement la solution à deux ou trois arbitres choisis expressément parmi les iectnurs les plus enthousiastes du Robinson Suisse, des arbitres de dix ou douze ans, s'il vous plaît! C'était, je crois, le bel âge pour statuer avec compétence en si grave matière.

€ Dans ce livre que vous aimez tant, leur dis-je, sans

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