‹ Le nouveau Robinson suisseChapitre 4 sur 30 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

parler des longueurs que vous passez si lestement, n'y a-t-il rien qui vous ait choqués? Êtes-vous contents de tout absolument, de tout ce que vous n'avez pas sauté, bien entendu ? Le père, la mère, les enfants, TOUS satisfont-ils sur tous les points? Les parents sont -ils parfaits? Et les quatre garçons, sont-ils de bons garçons, comme vous voudriez en avoir pour frères, par exemple? »

Mes petits critiques commencèrent par se gratter un peu Toreille et par se la faire tirer même un peu, à la façon des oracles d'autrefois, pour me répondre; mais leur embarras cessa bientôt.

< Il ne faut pas dire de mal des parents, me dit le plus hardi, dans sa petite diplomatie enfantine, le père et la mère ne pensent qu'à leurs enfants, et c'est très-bien; mais les garçons ne sont pas toujours bons. D'abord il ne s'aiment pas entre eux comme des frères devraient le faire ; ils sont jaloux de tout, ils ne veulent rien se donner, ils se moquent toujours les uns des autres; cela n'est pas bien, et cela empêche de les aimer tout à fait. On peut être souvent fâché contre eux..., et puis... et puis... »

Et comme l'orateur paraissait s'embrouiller, un autre venant à son secours prit la parole :

« Et puis ils n'ont pas Tair d'aimer assez leur papa, et leur maman non plus.

— Et enfin, dit le troisième, je trouve qu'ils sont quelquefois bien méchaats sans même s'en douter. Us aiment trop tuer. Chasser, c'est bien, puisque

c'est pour leur dîner et leur souper ; mais quand ils ont des provisions, assez et nfiên:ie trop, ils tuent encore, et ont Tair de trouver du plaisir à faire des massacres qui ne leur sont pas ordonnés par la nécessité de vivre et de se défendre. Si un méchant lisait ces endroits-là, cela ne le rendrait pas bon, bien sûr. J'ai été en colère contre eux plus d'une fois, à cause de ça, et leur papa, qui les laissait faire presque toujours, n'avait peut-être pas plus raison. Il y â une affaire de singes surtout...

— Qui est horrible, » s'écrièrent-ils tous les trois...

Chacun alors me signala les passages à l'appui de son dire, et je ne fus pas peu flatté de voir que j'étais presqike toujours d'accord avec mon petit aréopage.

Ainsi, de la part du père : une morale dont la sagacité de mes petits critiques n'approuvait pas toutes les déductions ; de la part des enfants : une sorte de cruauté qui désintéressait d'eux, leur peu de tendresse pour leurs parents et spécialement pour leur mère sans cesse occupée d'eux cependant, et enfin la froideur de leur affection fraternelle : telles étaient les taches principale? qui même à leurs yeux déparaient leur soleil, et qu ils regrettaient de voir dans leur iivre de prédilection.

Faire disparaître ces taches, était-il possible ? Oui, au moins en partie. Devait-ce être un sacrilège comme s'il se fût agi d'une œuvre de génie? Je ne l'ai pas pensé, et si d'autres le pensent, c'est qu'ils y auront

PIll'^FACE

regardé de moins près que moi-même, c'est qu'ils n'auront pas éprouvé combien un livre aimé peut influer, soit en bien, soit en mal, sur l'enfance crédule ou tout au moins confiante; combien il importe en un mot qu'une note qui n'est pas juste ne fausse jamais les petites oreilles des enfants.

Ces réflexions faites, je me suis mis à l'œuvre; oeuvre ingrate par un côté, car elle n'est point littéraire, œuvre que je ne regretterai pas d'avoir menée à fin, cependant, si quelques mères attentives, comparant cette édition nouvelle du Robinson Suisse à celles qui l'ont précédée, veulent bien, au fond du cœur, savoir gré à un père du soin minutieux qu'il a pris de la rendre plus digne de leurs enfants et du sien.

Je conclus : l'île du Robinson Suisse est et restera une île fortunée, une Ile utopique où, le travail de chacun aidant, tout se trouve, comme par miracle, de ce qui est nécessaire et agréable au bien-être de ses colons et à la joie de ses petits lecteurs. Mais il se rencontrait dans le récit des événements qui en faisaient un lieu impossible, des erreurs en fait de science, des erreurs en fait de morale, des erreurs en matière de goût, et j'ose espérer que l'on ne me reprochera pas d'avoir tenté, en lui laissant ses qualités, de diminuer le nombre de ses défauts.

Le Robinson Suisse est un livre du domaine public; les curieux du texte original pourront toujours y recourir.

J'ose espérer enfin aue l î cher petit k qui j'avais

promis de faire un jour une belle édition du livre favori de son enfance me saura gré, quand il sera grand tout à fait, d'avoir, pour tenir ma promesse, passé bien des nuits blanches pendant que tout à côté de moi il dormait d'un sommeil à faire envie même à son père.

Je terminerai par un dernier aveu. Comme je n'étais pas tout à fait sûr de ma parfaite compétence en fait d'histoire naturelle, j'ai prié mon cher et bon ami M. Jean Macé de vouloir bien sur ce point revoir et redresser mon travail. Les mères me sauront gré, je n'en doute pas, d'avoir donné ainsi à ma besogne Texcellente garantie de l'auteur de Vllàtoire d'une bouchée de pain,

G.-J. Staiil.

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