NAUFRAGE ET PRÉPARATIFS DE SAUVETAGE
La tempête durait depuis six jours et, loin de s'apaiser, sa fureur redoublait. Emportés hors de notre route au sud-ouest, il nous était impossible de reconnaître les parages où nous nous trouvions. Le navire avait perdu ses mâts et faisait eau de tous les côtés. Chacun, recommandant son âme à Dieu, implorait de sa bonté un moyen d'échapper à la mort.
(( Enfants, dis-je à mes quatre fils qui se pressaien en pleurant autour de leur mère, Dieu peut encore nous sauver si telle est sa volonté; mais s'il en a décidé autrement, soumettons-nous. Nous ne quitterons du moins cette terre que pour être réunis dans un monde meilleur. »
Ma femme essuya ses larmes, et, à mon exemple, s'efforça de paraître calme pour inspir(3r aux enfants le courage et la résignation.
Nous nous mîmes à genoux, et nous priâmes avec ferveur.
Tout à coup, à travers le fracas du vent et des eaux, j'entendis avec ravissement ce cri de salut des naufragés : «Terre I terre! » Mais au même instant nous ressentîmes une horrible secousse qui fut suivie d'un lorig et
effroyable craquement. Dès lors, à l'immobilité que garda le navire, au bruit sourd que faisait la mer en s'y engouffrant, je compris que nous venions d'échouer sur des rochers-à fleur d'-eaû, et qiie fe vaisseau était entr'ouvert.
« Nous somaies pGrdus, les chaloupes à la mer! » cria une voix que je reconnus pour celle du capitaine. « Perdus!,» répétèrent le^ enfa^nts» ^qt^ii-je.tèrent sur mol ;"Bar(gor(? plein'd'an^oisse.
'. ' :( ïlassurez-vous , leur dis-je, ne désespérez pas encore. Dieu vient en aide aux courageux. Je vais savoir ce qui peut être tenté pour notre salut. »
Je quittai la cabine et montai sur le pont. Frappé, aveuglé, renversé même par les lames, je demeurai tout d'abord pendant quelques instants sans pouvoir rien distinguer. Lorsque enfin j'eus gagné la partie haute, je vis à la mer les chaloupes déjà surchargées de monde, qui s'efforçaient de prendre le large. Un matelot venait de couper la dernière amarre! On nous avait oubliés...
J'appelai, je criai ; mais ma voix se perdit dans le tumulte de la tourmente et je constatai avec un profond eflfroi que nous étions abandonnés sur le vaisseau naufragé.
Toutefois— et ce fut pour moi une sorte de consolation dans cette terrible extrémité— je reconnus que le navire était échoué de façon que la poupe, où se trouvait notre cabine, ne pouvait être atteinte par les vagues. En même temps, et malgré la pluie épaisse qui tombait, je pus apercevoir à quelque distance, au sud, un rivage qui, malgré son aspect nu et désolé, devint dès lors le but de mes dernières espérances-
Je retournai vers les miens, et, affectant une tranquil» !ité que j'étais loin d'avoir :
« Prenez courage, leur dis-je, tout n'est pas fini pour i?.ous; une partie du navire est, grâce à Dieu, maintenue eï comme fixée au-dessus de l'eau. Demain, le vent et la mer se calmeront et nous pourrons gagner la côte. »
Les enfants, avec :a confiance de leur àgo, acceptcient çomme une certitude cette supposition hasardeuse.
A un signe d'intelligence que me fit ma femme, je compris bien qu'elle pénétrait la vérité; mais je vis aussi que sa foi en Dieu n'était pas diminuée.
a Nous allons avoir , dit-elle , une pénible nuit à passer. Prenons quelque nourriture ; l'aliment du corps fortifie l'âme. »
Le soir approchait en effet, et la tempête, toujours d'une extrême violence, battait le navire avec furie. A chaque instant je tremblais qu'elle ne le brisât entièrement.
La mère ayant fait à la hâte les préparatifs d'un simple repas, les enfants mangèrent de bon appétit; puis ils se couchèrent et s'endormirent. Fritz, l'aîné, qui, mieux que ses frères, se rendait compte de notre situation, voulut veiller avec nous.
« Père, me dit-il, j'ai réfléchi au moyen d'atteindre le rivage. Si nçus avions du liège ou des vessies pour fabriquer des corsets natatoires à ma mère et à mes frères, loi et moi nous nagerions bien sans aide...
— Ton idée est bonne, mon cher enfant, lui répondisje. En prévision de tout événement, tâchons d'en préparer le plus tôt possible l'exécution. »
Ayant donc rassemblé un certain nombre de petits barils vides et de ces bouteilles de fer-blanc dans lesquelles on a coutume, sur mer, de mettre les rations d'eau douce, aidé de Fritz je les accouplai avec des mouchoirs et j'en attachai deux sous les bras de chacun des enfants et de ma chère et vaillante femme. Fritz et moi nous remplîmes ensuite nos poches et les leurs de couteaux, de cordes, de briquets et autres objets qui devaient nous être de première nécessité pour le cas où, le vaisseau venant à être brisé, nous aurions le bonheur de gagner la terre.
Ces précautions prises, Fritz, rassuré, et d'ailleurs trèsfatigué, se coucha auprès de ses frères et ne tarda pas à s'endormir. Mais ma femme et moi nous continuâmes à veiller.
Cette nuit terrible se passa pour nous en prières Vers
le malin, cependant, je crus reconnaître que la tempête diminuait. Aux premières lueurs du jour, je montai sur le pont. Le vent était à peu près tombé, la mer se calmait, et une belle aurore teignait de rose Thorizon éclairci.
Ranimé par cette vue, j'appelai ma femme et mes fiis qui accoururent. Les enfants furent consternés de voir que nous étions seuls sur le navire :
« Où sont les matelots? dirent-ils. Pourciuoi, s'ils sont partis , ne nous ont-ils pas emmenés avec eux? Qu'allons-nous devenir?
— Mes enfants, leur répondis je, nos compagnons de voyage ont perdu la tète. Ils se sont jetés dans les chaloupes sans penser à nous, et il est à craindre qu'ils n'aient péri victimes de leur précipitation. A l'heure qu'il est, ils sont peut-être plus à plaindre que nous. Voyez : le ciel est pur, la terre n'est pas loin, notre abandon est peut-être un bonheur. Espérons en Dieu qui ne nous a point abandonnés, lui, et avisons à ce qui doit être entrepris pour assurer notre salut commun. »
Fritz, entreprenant et aventureux, persistait dans son idée de nous mettre à la nage pour gagner la terre.
Ernest, mon second fils, âgé de douze ans environ, intelligent, mais timide et indolent, s'effraya à l'idée d'une traversée de ce genre, et Droposa la construction d'un radeau.
Je lui fis observer qu'une telle embarcation, outre qu'il faudrait beaucoup de temps pour la construire, était fort difîicile à diriger. Ces deux considérations lui firent abandonner presque aussitôt son avis.
« Quoi qu'il en soit, dis-je à mes enfants, explorons le navire, et tout en réfléchissant aux moyens de gagner le rivage, rassemblons sur le pont tous les objets qui pourraient nous être utiles h terre. »
Chacun s'en alla de son côté à la découverte. Je me rendis tout d'abord à l'endroit où se gardent les vivres, pour m'assurerdes premières ressources de l'existence. Fritz visita le magasin des armes et des munitions, d'où il rapporta des fusils, des pistolets, de la nondre, des
balles, de la grenaille. Ernest fouilla la cabine du ebarpentier, et revint chargé d'outils et de clous. Le petit François, mon plus jeune enfant, âgé de six ans, qui avait voulu, lui aussi, faire preuve d'activité, nous montra une boîte pleine d'hameçons. Fritz et Ernest le plaisantèrent, mais je crus ne pas devoir mépriser celte trouvaille, car nous pouvions être réduits à vivre de notre pêche. Quant à Jacques, — mon troisième fils, un espiègle de dix ans, il reparut avec deux dogues énormes qu'il avait trouvés enfermés dans la chambre du capitaine, et qui, rendus dociles par la faim, se laissaient conduire chacun par une oreille.
Ma femme m'apprit qu'elle avait trouvé une vache, un âne, deux chèvres, une laie pleine, auxquels elle avait donné à manger et à boire bien juste à temps pour les conserver, car ces pauvres bêtes manquaient de nourriture depuis près de deux jours.
Chacun me parut donc avoir fait d'utiles découvertes, à l'exception de Jacques.
« Tu nous as amenés là, lui dis-je, deux terribles mangeurs qui coûteront beaucoup, sans servir à rien.
— J'avais pensé, cher père, me répondit-il, qu'ils nous aideraient à chasser quand nous serons à terre.
— Tu as raison, mais nous ne sommes point encore k terre! As-tu pensé au moyen d'y arriver, cher petit?
— Eh! fit-il, ne pourrions-nous naviguer dans des cuves, comme je faisais autrefois sur l'étang de mon parrain?
— Bonne idéel m'écriai-je. Vite à l'œuvre! »
Je me dirigeai aussitôt, suivi des enfants, vers la cale, où flottaient plusieurs grandes tonnes vides. J'en tirai quatre sur le plancher de l'ciitre-pont, qui se trouvait à peu près au niveau de l'eau. Ces tonnes étaient en bois fort, et cerclées de fer : je les jugeai très-propres à l'exécution de notre projet. Aidé de Fritz, je commençai par les scier en deux parties égales.
Quand nous eûmes obtenu ainsi huit cuves, que je regardais avec plaisir rangées les unes à la suite des
autres, je cherchai une planche flexible qui fût assez longue pour les relier toutes, et pour former, en outre , en ge relevant des deux bouts, une espèce de qui!!s. Nous clouâmes solidement les cuves sur cette planche, eî chacune d'elles fut attachée aux autres par des chevilles. L'ensemble fut en outre relié sur les côtés par deux planches qui se rejoignaient en pointe.
Tout cela étant bien assujetti, nous nous vîmes en possession d'une embarcation qui — par une mer calme du moins — pouvait, à mon avis, offrir une certaine sécurité.
Il s'agissait de la mettre à l'eau; mais elle était si lourde qu'en réunissant tous nos efforts nous ne pûmes parvenir à la remuer.
Je demandai un cric. Fritz, qui se rappela en avoir vu un, alla le chercher.
A l'aide de cet instrument, je parvins à soulever la pesante construction sous laquelle Fritz plaça des rouleaux ; et il nous fut alors facile de la mettre en mouvement.
Les enfants s'ébahirent en voyant la puissance ducric. Je leur promis de le démontrer devant eux au premier instant de loisir — s'il nous élait réservé d'en avoir encore — pour leur en expliquer le mécanisme.
Quelques instants après, notre bateau glissait du plancher de l'entre-pont à la mer, sur laquelle il s'élança avec une telle rapidité qu'il nous serait échappé, si je n'eusse pris soin de le lier solidement par un câble à une solive du vaisseau. Les enfants poussèrent des cris de joie en le voyant flotter; je n'étais pas aussi satisfait qu'eux. 11 gardait sur l'eau une position inclinée. J'eus alors un instant de découragement; mais je ne tai'dai pas k reconnaître que je pourrais remédier â cet inconvénient par du lest.
Saisissant donc tous les objets pesants qui se trouvèrent sous ma main, je les jetai dans les cuves, et, peu à peu, je vis le bateau reprendre son équilibre, à ce point que les enfants voulurent y sauier h qui mieux mieux. Je
les en empêchai, craignant que, par des mouvemenls trop brusques, ils ne fissent chavirer Tembarcation.
11 nous manquait encore des rames. Ernest en trouva quatre qui avaient été oubliées sous une toile à voile.
Me rappelant que les sauvages emploient, pour assurer Taplonib de leurs pirogues, des espèces de balanciers, je résolus d'en adapter de semblables à notre bâtiment.
Je pris deux morceaux de vergue assez longs, que je fixai par une cheville de manière qu'ils pussent tourner, aux extrémités du bateau. A chaque bout de ces perches j'attachai une petite barrique vide, destinée k appuyer sur Teau à droite et à gauche ; Tembarcation, ainsi soutenue, devait forcément garder l'équilibre. Nous fabriquâmes ensuite des rames.
Quand ces divers travaux furent achevés, il était trop lard pour que nous pussions penser à nous mettre en mer le même iour. Il fallut donc nous résigner à passer une nouvelle nuit sur le navire échoué. Cette détermination prise, ma femme nous réconforta matériellement par un bon repas;car à peine avions-nous songé pendant la journée à prendre, de temps en temps, un morceau de pain et un peu de vin.
Plus rassuré que la veille, je ne me couchai pas cependant sans avoir muni les cnfanls de leurs appareils natatoires. Je conseillai aussi à ma femme de revêtir un costnme d'homme qui, à tout événement, serait moins embarrassant que le sien. De prime abord il lui répugna de se déguiser ainsi, mais bientôt elle se rendit à mes raisons. S'étant éloignée, elle reparut au bout de quelques instants dans un joli costume d'aspirant qu'elle avait trouvé dans une des cabanes du navire, et qui lui allait fort bien.
Le sommeil ne larda pas à s'emparer de nous, caria journée avait été laborieuse.
La nuit se passa sans incident fâcheux.
If
l'abordage et la première journée a terre
An point du jour nous étions tous réveillés; ainsi qu« le chagrin, Tespérance dort peu.
Sitôt après que nous eûmes fait en commun la prière du matin, je dis à mes enfants :
« Nous allons maintenant, avec Taide de Dieu, tenter notre délivrance. Donnez au bétail des provisions pour plusieurs jours; car nous pourrons revenir le chercher, si, comme je l'espère, notre sauvetage réussit. Recueillez ensuite tout ce qui vous semblera pouvoir nous être de première utilité après le débarquement, et bon courage!»
Je compris tout d'abord dans le chargement un baril de poudre, des fusils, plusieurs paires de pistolets, des balles, ainsi que du plomb et des moules pour en fabriquer. Chacun de nous fut muni d'une bonne gibecière bien garnie d'aliments. Je pris une caisse pleine de tablettes de bouillon, une autre de biscuit, puis une marmite, des couteaux, des haches, des scies, des tenailles, des clous, des vrilles, des lignes à pêcher... Je pris aussi de la toile à voile destinée à nous faire une tente.
Nous avions amassé tant de choses, que nous fûmes obligés d'en laisser beaucoup, quoique j'eusse échangé contre des objets utiles le lest que j'avais primitivement jeté dans les cuves.
Au moment de nous embarquer, les coqs, par leurs cris prolongés , semblaient nous dire tristement adieu. Ma femme pensa que nous ferions bien de les prendre avec nous, ainsi que les poules, les canards, les oie?, îes pigeons.
Elle plaça donc deux coqs et douze poules dans une des cuves, que je fermai d'une sorte de grillage fabriqué avec des bouts de bois entre-croiscs. Quant aux oies, aux canards et aux pigeons, je leur donnai la
liberté, m'en fiant à leur instinct de gagner la terre, les uns au vol, les autres à la nage.
Les enfants étaient embarqués déjà dans Tordre que j'avais assigné, lorsque ma femme revint de Tintérieur du navire portant sous le bras un sac assez volumineux qu'elle jeta dans la cuve occupée par le petit François. Je ne fis nulle attention k ce sac, pensant que la prévoyante mère ne Tavait pris que pour en faire un siège commode à Tenfant.
Aussitôt que je vis tout le monde installé, je coupai le câble qui retenait le bateau, et nous nous mîmes à ramer du côté de la terre.
Dans la première cuve était ma femme, dans la seconde le petit François. Fritz occupait la troisième. Les deux du milieu contenaient la poudre, les armes, la toile à voile, les outils, les vivres et la volaille. Jacques était dans la sixième; Ernest dans la septième, et j'avais pris pour moi la dernière, d'où, le gouvernail en main, je dirigeais notre navigation. Chacun de nous avait à côté de soi une de nos ceintures de bouteilles et de barils, qui devait servir en cas d'accident.
Les chiens étant trop gros pour que j'eusse jugé prudent de les embarquer avec nous, nous les avions laissés sur le vaisseau. Quand ils virent que nous prenions le large, il-s commencèrent à gémir; mais soudain ils se décidèrent à se jeter à l'eau, et ils nous eurent bientôt rejoints. Craignant que la traversée ne fût trop longue pour leurs forces, je les soulageai en leur faisant poser, de temps en temps, les pattes de devant sur les perches du balancier ou sur les barils. Ces bons animaux com« prirent bientôt celte manœuvre et purent ainsi nous suivre sans trop de fatigue.
La mer moutonnait doucement, le ciel était pur, le soleil radieux. Nous ramions avec accord; la marée montantenous favorisait. Autourdenousfloltaient des caisses, des tonnes, des balles, épaves du vaisseau naufragé. Fritz et moi nous pûmes saisir avec des crocs et lier au bateau quelque«-unes des tonnes que nous traînâmes à la re-
morque. Ma femme, la main appuyée sur la tête de son plus jeune enfant, les yeux levés au ciel, priait silencieusement.
La traversée s'accomplissait heureusement, mais plus nous approchions de la côte, plus elle nous semblait triste et sauvage. Une ligne de rochers gris et nus s'offrait seule à notre vue.
A un certain moment cependant, Fritz, qui avait une vue perçante, prétendit découvrir des arbres parmi lesquels se trouvaient, assurait-il, des palmiers. Ernest, naturellement friand, se réjouit à Tidée de manger des noix de coco qui, selon ce qu'il avait lu, sont bien meilleures que les noix d'Europe.
tt Quel bonheur! » s'écria le petit François.
Ce mot bonheur, si peu de circonstance, fit tressaillir ma femme. Comprenant sa pensée, je lui serrai doucement la main. « L'enfant a peut-être raison, lui dis-je à demi-voix; on ne saurait jamais faire son bonheur trop petit. Tout est relatif ici bas. »
Une discussion s'était engagée entre les enfants sur la nature des arbres que Fritz s'efforçait de leur faire voir. Gomme je regrettais de n'avoir pas emporté le télescope du capitaine, Jacques tira joyeusement de sa poche une petite lunette qu'il avait trouvée dans la chambre du contre-maître. Je pus alors observer le rivage. Oubliant la question en litige, je cherchais des yeux le point où nous devrions aborder.
J'avisai une anse vers laquelle les oies et les canards, qui s'étaient bien vite mis de la partie, se dirigeaient comme pour nous servir d'avant-garde.
« Et les cocos, me dit le petit François, les vois-tu, papa?
— Oui, lui dis-je en souriant, Fritz a de bons yeux, il ne s'est pas trompé. Je distingue, dans le lointain, des arbres qui m'ont bien Tair d'être des cocotiers.
— Je suis bien content! » dit le petit François en frappant, dans sa joie, ses deux petites mains l'une contre l'autre. Ma femme se pencha vers lui Dour l'embrasser
et nous cacha une larme. Quand elle releva la tête, elle ne nous montra plus que son sourire. Le bonheur du petit François avait remonté jusqu'à elle.
Nous fîmes force de rames, et nous abordùmes près de Tembouchure d'un ruisseau, à un endroit où Teau n'avait guère plus de profondeur qu'il n'en fallait pour tenir nos cuves à flot, et où le rivage était fort bas.
Les enfants sautèrent lestement à terre , à l'exception de François, qui, malgré son impatience, était trop jeune pour sortir seul de sa cuve, et à qui sa mère prêta secours.
Les chiens, qui nous avaient devancés, nous firent fête par des aboiements et des bonds joyeux. Les canards et les oies, installés déjà sur les rives du ruisseau, nous saluèrent aussi de leurs voix nasillardes, auxquelles se mêlaient les cris rauques de quelques pingouins qui se tenaient immobiles sur les rochers, et de plusieurs flamants qui s'envolaient eff'rayés.
Le petit François, tout à ce spectacle, ne pensait plus aux cocotiers.
Notre premier soin, dès que nous eûmes touché la terre, fut de nous jeter à genoux pour remercier Dieu qui nous avait si miséricordieusement délivrés, et pour lui demander de nous continuer sa protection. Je serrai ma femme et mes pauvres petits dans mes bras. Les yeux humides de ma femme rencontrèrent les miens.
<( Dieu est bon, me dit-elle, avec un sourire angélique; vois, il nous a laissés l'un à Tautre et nos enfants sont tous là... î)
Il fallut procéder ensuite au déchargement du bateau. Tout se trouva bientôt transporté sur le rivage. Quoique ce butin fût peu considérable, combien nous nous estimâmes riches de le posséder!
Je choisis un emplacement convenable pour y dresser la tente qui devait nous abriter. Je plantai dans le sol une des perches qui servaient do balancier à notre bateau ; au haut de cette perche, je liai la seconde qui reposait par Vautre bout dans une fente du rocher. Puis je jetai par-
dessus la toile à voile, que je tendis avec des piquets, en ayant soin d'en charger les bords à Tintérieur avec nos caisses à provisions et autres objets pesants. Fritz attacha des crochets h l'ouverture pour pouvoir nous enfermer pendant la nuit.
Je commandai aux enfants d'amasser tout ce qu'ils pourraient trouver d'herbes sèches et de mousse pour nous faire des lits.
Pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, je dressai, avec quelques pierres, à peu de distance delà tente, une sorte de foyer où j'apportai plusieurs brassées de bois mort ramassé sur les rives du ruisseau, et j'eus bientôt allumé un grand feu qui pétilla gaiement.
Ma femme posa sur les pierres du foyer la marmite pleine d'eau dans laquelle je jetai cinq ou six tablettes de bouillon.
« Que veux-tu donc coller, papa? » me demanda le petit François, qui prenait les tablettes de bouillon pour de la colle forte.
Sa mère lui répondit , en souriant de sa naïve question, que j'agissais ainsi pour préparer la soupe.
<c Une soupe à la colle? dit-il en faisant une grimace d'inquiétude.
— Eh non, dit la mère, une bonne soupe grasse, cher petit, une soupe à la viande...
— A la viande ! s'écria François en ouvrant de grands • yeux; tu vas donc aller chez le boucher, maman? »
Sa mère se mit à rire et lui fit comprendre que ce qu'il avait pris pour des morceaux de colle forte était du suc de viande réduit à cet état par une cuisson prolongée.
« On emploie ce moyen, lui dit-elle, pour suppléer aux provisions de viande fraîche, qui se corrompraient dans les longs voyages sur mer. »
Fritz, qui avait chargé son fusil, s'éloigna en remontant le ruisseau. Ernest s'en alla du côté opposé, le long de la mer. Jacques se mit en devoir à^ fouiller les rochers du rivage dans l'espoir de trouver des moules,
J'étais occupé à retirer de l'eau les tonnes que nous avions remorquées, lorsque j'entendis Jacques pousser de grands cris. Armé d'une hache, je courus du côté d'où venait sa voix; j'aperçus l'enfant dans l'eau jusqu'aux genoux :
« Papa, papa, criait-il avec un accent où le triomphe et la terreur se mêlaient, viens vite, j'ai pris une grosse bête.
— Eh bien! apporte-là?
— Je ne peux pas, papa, c'est elle qui me tient. »
J'avais bien quelque envie de rire en voyant ce vainqueur prisonnier de son captif, mais il n'était que temps d'aller à son secours. Un gros homard le tenait par la jambe, et le pauvre Jacques essayait vainement d'échapper aux pinces de l'animal. J'entrai dans la mer; le homard lâcha prise et voulut s'enfuir, mais je parvins à le saisir par le milieu du corps, et je l'apportai sur le rivage. Mon étourdi, tout fier de pouvoir montrer cette belle capture à sa mère, saisit précipitamment la bête à deux mains; mais à peine la tenait-il, qu'elle lui appliqua .sur le visage un coup de queue si violent qu'il la laissa retomber et se mit à pleurer. Je ne pus m'empêcher, cette fois, tout en ie consolant, de rire de sa déconvenue. Je lui montrai que rien n'était plus simple que de réduire son prisonnier en le prenant par le milieu du corps; Dès qu'il fut rassuré, il reprit sa course pour faire admirer sa capture à sa mère.
« Maman! François! Ernest! Fritz! Où est Fritz?» criait-il en arrivant près de la tente. « Voyez, venez voir! une écrevisse de mer! une écrevisse de mer! »
Ernest, après avoir gravement examiné l'animal, conseilla de le mettre dans la marmite bouillante, ce qui, selon lui, nous donnerait une soupe succulente. Ma femme ne crut pas devoir se fier beaucoup à l'excellence de cette recette, et décida que l'on ferait cuire le homard séparément.
Ernest nous apprit alors qu'il avait, de son côté, fail une découverte.
« J*ai VU, dit-il, des coquillages dans Teau; mais il aurait fallu me mouiller pour les prendre.
— Je les ai vus aussi, repartit Jacques avec un air dédaigneux, mais qu'est-ce que cela? De mauvaises moules. Je n'en voudrais pas manger. Parlez-moi de mon homard !
— Qui sait? dit encore Ernest. Ce sont peut-être dea huîtres. Je l'affirmerais môme, à en juger par la manière dont ces coquillages sont attachés au rocher, et par la protondeur à laquelle ils se trouvent.
— Eh bien, monsieur le douillet, dis-je à mon tour, si tu penses que ce soient des huîtres, pourquoi ne nous en as-tu pas apporté? Tu as eu peur de te mouiller, dis-tu; songe que dans la situation où nous nous trouvons, nous devons tous faire preuve d'abnégation et d'énergie.
— J'ai vu aussi là-bas, reprit Ernest, du sel dans le creux des. rochers. Je m'explique ce fait en supposant que le soleil a desséché l'eau de la mer...
— Eh! m'écriai-je, éternel discoureur! si tu as vu du sel, tu devrais en avoir ramassé un plein sac. Va donc réparer cette négligence au plus tôt, pour que nous ne mangions pas une soupe insipide. »
Ernest partit et revint bientôt. Le sel qu'il rapporta était tellement mélangé de sable et de terre, que je fus sur le point de le jeter. Ma femme m'en empêcha : elle le fit fondre dans de l'eau, qu'elle passa ensuite à travers un linge; et nous nous servîmes de cette eau pour saler la soupe.
Je grondai cependant Ernest d'avoir pris si peu de soin.
La soupe était prête, mais Fritz nous manquait, et d'ailleurs, en face de la marmite bouillante, nous nous demandions, fort penauds, comment nous allions faire pour y puiser. Nous faudrait-il porter tour à tour ce grand vase brûlant a nos lèvres, et pêcherions-nous le biscuit avec les doigts? Nous nous trouvions à peu piès dans la situation du renard de la fable, à qui la cigogne présente à manger dans une bouteille. Notre embarras
était si grand que nous nous prîmes à en rire aux éclats.
« Si nous avions seulement des noix de coco , dit Ernest, nous pourrions en faire des cuillers.
~- Oui, dis-je, s'il ne s'agissait que do désirer pour avoir, nous serions à Tinstant même munis de magnififjues couverts d'argent. Mais les cocotiers de Fritz sont encore à découvrir. Les rochers nous en séparent; allons, mesenfantsjnventezquelquechosequisoitànolreportée.
— Ne pourrions-nous pas, reprit Ernest, nous servir de coquilles d'huîtres?
— A la bonne heure! m'écriai-je. Hàte-toi donc de nous en procurer. »
Ernest s'éloigna de nouveau, mais il fut devancé par Jacques, qui était déjà entré dans l'eau avant que l'indolent eût atteint le rivage.
Jacquesdétachait les huîtres et les jetait à terre. Ernest se bornait h les ramasser, évitant ainsi de se mouiller les pieds.
En même temps que nos pêcheurs d'huîtres revenaient k nous, Fritz reparut. Il s'avançait gardant une main derrière le dos, et affectant un air consterné.
« N'as-tu rien trouve? lui demandai-je.
— Rien du tout, » répondit-il.
Mais ses frères, qui l'entouraient, se mirent à crier: « Oh! un petit cochon d'Inde! Où l'as-tu trouvé?
Laisse-le-moi voir! »
Alors Fritz montra fièrement le gibier que d'abord il
tenait caché.
Je le félicitai sur sa chasse; mais je le réprimandai pour le mensonge qu'il s'était cru permis de faire, bien que ce fût par manière de plaisanter.
Il me demanda pardon; puis nous raconta qu'il était allé de l'autre côté du ruisseau, et avait trouvé un pays tout différent de celui où nous étions.
« Là-bas, dit-il, la végétation est magnifique; de plus, il y a sur le rivage une quantité de caisses, de tonneaux, et d'autres débris du naufrage que la mer y a jetés. Laisserons-nous perdre toutes ces richesses? N'irons-nous
pas chercher le bétail qui est sur le vaisseau? La vache surtout nous donnerait d'excellent lait pour tremper notre biscuit. Il y a là-bas de grandes herbes pour la faire paître, et aussi de beaux arbres pour nous abriter. Allons-nous y établir. Quittons cette plage nue et aride...
— Patience! patience! répondis-je, chaque chose aura son temps. La journée de demain suivra celle d'aujourd'hui. Avant tout, dis-moi, n'as-tu découvert aucune trace de nos compagnons de voyage?
— Rien, ni sur terre, ni sur mer. Je n'ai vu d'autres êtres vivants qu'une troupe d'animaux semblables à celui que je rapporte. Ce sont, je pense, des cochons d'Inde, mais d'une espèce toute particulière, car ils ont les pattes faites comme celles des lièvres. Ils sont si peu farouches que j'ai pu les observer de fort près. Ils bondissent dans l'herbe, s'asseyent et portent la nourriture à leur bouche à la façon des écureuils. »
Ernest, prenant son air le plus doctoral, examina l'animal dans tous les sens et déclara que, d'après son livre d'histoire naturelle, il se croyait autorisé à déclarer que le prétendu cochon d'Inde était un ayoïiti.
<t Ah ! s'écria Fritz, voilà bien le savant qui croit nous en imposer. Je dis, moi, que c'est là un cochon d'Inde. » % J'intervins dans la discussion.
— Ne le prends pas de si haut avec ton frère, dis-je à Fritz. Je n'ai jamais vu d'agouti vivant; mais ce que tu tiens là est bien l'agouti dont parlent les naturalistes. D'abord ton animal est beaucoup trop gros pour un cochon d'Inde, bien qu'il en ait un faux air avec sa tête aplatie, ses petites oreilles, sa petite queue, son poil ras fauve-orange, et son corps renflé en arrière. Il a la taille d'un fort lapin; et regarde comme ses dents de devant sont tranchantes et courbées en dedans. Jamais cochon d'Inde n'a eu de dents pareilles.
— Père, dit Ernest, puisque les agoutis sont si peu farouches, si l'on essayait d'en prendre vivants? Nous les élèverions connue des lapins, et nous aurions sous la aiain un gibier après lequel il ne faudrait pas courir.
— Oui, ta paresse s'en accommoderait assez, mon pauvre Ernest. Essaie, si tu veux; Tagouti n'est pas difficile à apprivoiser. Mais je le préviens que ces lapins-là le donneront plus d'ouvrage que ceux d'Europe. Ce sont des rongeurs par excellence, dont les dents travaillent toujours. Rien ne leur résiste, tant elles sont dures, et l'on a vu des agoutis couper jusqu'aux fils de fer de la cage où ils étaient enfermés. Dans quelle prison compteslu garder les tiens?»
Jacques, pendant que ses frères écoutaient attentivement cette petite leçon d'histoire naturelle, s'évertuait à ouvrir une huître avec un couteau; mais, bien qu'il y employât toutes ses forces et qu'il fît maintes contorsions, il ne réussissait pas.
Je pris alors les huîtres, je les posai sur les charbons ardents, et bientôt elles s'ouvrirent d'elles-mêmes.
« Allons, dis-je, mes enfants, voilà un des mangers les plus recherchés des gourmets. Goûtez-y. »
Sur ces paroles, je humai une huître que j'avalai.
Jacques et Fritz voulurent m'imiteV, mais ils ne tardèrent pas à déclarer que c'était là un mets détestable. Ernest et François s'en rapportèrent à ce jugement.
Nous ne prîmes donc des huîtres que la partie que l'on jette ordinairement, et, nous servant des écailles comme de cuillers, nous commençâmes à manger notre potage.
Pendant que nous festinions de bon appétit, les deux chiens, qui avaient de bonnes raisons pour vouloirnous imiter, découvrirent l'agouti de Fritz, et se mirent à le déchirer.
Fritz se leva furieux, trouva sous sa main son fusil avec lequel il les frappa si violemment qu'il en brisa le bois ; puis, comme les chiens se sauvaient, il leur jeta des pierres aussi longtemps qu'il crut pouvoir les atteindre.
Ce n'était pas la première fois que Fritz donnait des preuves d'emportement. Gomme je tenais à réprimer cette violence de caractère, qui m'affligeait et pouvait être d'un mauvais exemple pour ses frères, je le grondai sévèrement et lui démontrai que, dans l'aveuglement de sâ
colère, il avait non-seulemenl mis son fusil hors d'état de servir, mais encore risqué d'estropier de pauvres animaux destinés à nous rendre les plus grands services.
Il comprit la justesse de ma réprimande, et ne tarda pas à me témoigner un vif repentir. Je lui pardonnai, à la condition qu'il ferait sa paix avec les chiens. Fritz ne se fit pas prier, il prit un morceau de biscuit dans chaque main; un instant après, ces bonnes bêtes reparurent avec lui. Le pauvre Fritz avait les yeux humides.
« Oh, père! me dit-il, avant même de prendre le biscuit, ils m'ont léché la main. Comment ai-je pu être si dur pour d'aussi bonnes créatures?
— La colère a toujours tort, lui dis-je, mon cher enfant, ne l'oublie pas. »
Comme nous achevions notre repas, le soleil baissait à l'horizon. Les coqs, les poules, les canards s'étaient rassemblés autour de nous. Alors ma femme leur jeta des poignées de blé qu'elle tira du sac que je lui avais vu mettre dans la cuve où était François. Je la louai hautement de sa prévoyance; mais je lui fis remarquer qu'il serait mieux encore de garder ces graines pour les semer que de les prodiguer aux animaux, qui pouvaient être nourris avec du biscuit avarié.
Les pigeons s'étaient réfugiés dans les crevasses des rochers; les coqs et les poules se perchèrent sur le faîte de la tente; les canards allèrent se réfugier dans les toufifes de joncs de la baie, à l'embouchure du ruisseau.
A notre tour, nous nous préparâmes au repos. Les armes furent chargées et disposées de manière que nous pussions les saisir à la première alarme. Nous fîmes ensuite la prière du soir, et nous nous retirâmes dans la tente.
Au grand étonnement des enfants, l'obscurité succéda très-rapidement au jour. J'en conclus que nous devions être dans une région voisine de l'équateur, et, en tous cas, située entre les tropiques.
Je regarilai encore une fois hors de la tente pour m'as- &urer si tout était calme autour de nous, puis je fermai l'entrée et je me couchai. La nuit fut très-fraîche; nous
dûmes nous serrer le plus possible les uns près des autres pourn'être pas incommodés du froid. Ce contraste entre la température du jour et celle de la nuit me confirma dans mon opinion sur la situation géographique du pays où nous nous trouvions.
Ma femme dormait, ainsi que les enfants. Il était convenu entre elle et moi que je veillerais jusqu'au miliea de la nuit, et que je l'appellerais pour qu'elle me remplaçât; mais insensiblement, doucement, le sommeil me gagna... et Dieu seul fut chargé de veiller sur nous pendant la première nuit que nous passâmes sur la lei re de délivrance.