VOYAGE DE DÉCOUVERTE
Les coqs n'oublièrent pas de saluer le soleil. Ma femme et moi nous fûmes réveillés par leur chant. Notre premier soin fut de nous concerter sur l'emploi de la journée. Elle tomba aisément d'accord avec moi sur ce point que nous devions, avant tout, nous enquérir du sort de nos compagnons. Nos recherches nous conduiraient à explorer en même temps le pays, pour savoir en quel endroit nous fixerions notre résidence.
Il fut convenu que j'irais à la découverte avec Fritz, pendant que la mère resterait près de la tente avec les autres garçons. Je la priai donc de nous préparer â déjeuner, et j'éveillai les enfants, qui se levèrent sans se faire prier. Ernest lui-même fut promptement debout.
Je demandai à Jacques ce qu'était devenu son homard. 11 me dit qu'il l'avait caché dans un creux de rocher, de peur que les chiens ne le prissent, comme l'agouti de Fritz.
« Fort bien, dis-je , voilà qui prouve que tu n'es pas tout à fait étourdi quand il s'agit de tes intérêts, et que les malheurs d'autrui profitent à ton expérience. Quoi (l'u'il en soit, voudras- tu nous céder les grosses pattes
de ton homard pour nous servir de nourriture pendant un voyage que nous allons faire?
— Oh ! un voyage ! un voyage ! s'écrièrent tous les enfants à la fois. Emmène-moi, papa, emmène-moi !
— Pour cette fois, leur dis-je, il n'est pas possible que la famille entière se mette en route. Nous avancerions trop lentement, et en cas de danger il sci'ait d'autant plus difficile de nous défendre. Fritz seul viendra avec moi; notre chien — qui s'appellera Turc si vous voulez — viendra avec nous. Vous resterez ici, avec votre mère, sous la garde de la chienne, h laquelle je propose de donner le nom de Bill. »
Fritz me demanda en rougissant de lui laisser prendreun autre fusil que le sien , qui était hors d'usage. Je le lui permis, sans paraître remarquer la confusion que lui causait le souvenir d'une faute pardonnée. Je lui fis mettre dans sa ceinture une paire de pistolets et une hache; et je m'armai pareillement. Nous eûmes soin de garnir nos gibecières de poudre, de balles et d'une petite provision de biscuit. Chacun de nous prit en outre une bouteille de fer-blanc pleine d'eau.
Le déjeuner était prêt. Il se composait du homard, que ma femme avait fait cuire. 11 fut trouvé si dur, qu'il nous en resta la plus grande partie à emporter.
Fritz fut d'avis que nous nous missions en roule avant la grande chaleur.
« Tu as raison, lui dis-je, nous allons partir; mais nous avons oublié quelque chose de très-important.
— Quoi donc? demanda-t-il ; d'embrasser ma mère et mes frères ?
— C'est de remercier Dieu, dit vivement Ernest.
— Bien mon cher Ernest, tu m'as compris. »
Je fus interrompu par Jac(iues, qui faisait le geste de tirer une corde, en imitant le bruit des cloches : « Boum, boum, bidiboum ! » et en criant : « A la prière ! à la prière In
« Sot enfant, lui dis-je, cesse de tourner en dérision les choses sacrées. Pour te punir, nous ne t'admettrons pas à prier avec nous. Retire-toi. j>
Confus de cette réprimande, Jacques s'éloigna le cœur gros et alla s'agenouiller à l'écart. Pendant que nous priions, je l'entendis demander, en pleurant, pardon à Dieu de son inconvenante plaisanterie. Puis il vint humblement me prometti e de ne plus commettre la même faute. Je l'embrassai, satisfait de reconnaître une fois de plus qu'il rachetaitson étourderie par un excellent cœur.
Après que j'eus recommandé l'union et l'obéissance li ceux des enfants qui devaient rester avec leur mère, nous nous séparâmes. Ce ne fut pas sans chagrin et sans qu'il y eût des larmes versées; car ma femme s'inquiétait beaucoup de nous voir ainsi parlirà l'aventure, etmoi-même je n'étais pas sans inquiétude pour le cher trésor que je laissais derrière moi.
Nous hâtâmes le pas, et bientôt le bruit du ruisseau que nous côtoyions nous empêcha d'entendre les cris d'adieu de nos bicn-aimés.
Il nous fallut, pour pouvoir traverser le ruisseau, en remonter le cours jusqu'à un endroit où il était fort resserré par des rochers très-escarpés, du haut desquels il tombait en cascade.
Sur la rive opposée, la nature changeait entièrement d'aspect. Nous nous trouvâmes d'abord dans de hautes herbes sèches, à travers lesquelles nous avancions fort difficilement. A peine avions-nous fait une centaine de pas, que tout à coup nous entendîmes derrière nous un bruissement. Nous étant retournés, nous vîmes sur un point l'herbe s'agiter.
Fritz arma son fusil et se tint prêt, le doigt sur la détente, à recevoir bravement l'agresseur quel qu'il pût être. Mais il ne tarda pas à reconnaître Turc, notre chien, que nous avions oublié et qui venait nous rejoindre. Je reçus le brave animal avec des caresses, et je félicitai Fritz qui, en cette circonstance, avait fait preuve d'un véritable sang-froid; car, non seulement il ne s'était pas effrayé du danger, mais encore il avait su se garder de tirer avec précipitation, avant d'apercevoir distinctement le prétendu ennemi.
Continuant notre roule, nous gagnâmes le bord de la mer. Nos regards interrogeaient l'étendue pour tâcher de découvrir des traces de nos compagnons; mais nous n'aperçûmes rien. Nous examinions attentivement aussi le sable, espérant y voir empreints des pas d'hommes; mais cet espoir fut encore déçu.
Fritz me dit : « Tirons de temps à autre quelques coups de fusil que pourront entendre les naufragés, s'il y en a dans les environs.
-— C'est fort bien! lui repartis-je, mais qui t'assure qu'à ce bruit n'accourront pas des bandes de sauvages avec lesquels un démêlé n'aura rien d'agréable?
— Après tout, reprit il, je ne sais guère pourquoi nous nous inquiétons de gens qui nous ont inhumainement abandonnés!
— Pour plusieurs raisons, lui répondis-je; premièrement parce qu'il n'est pas chrétien de rendre le mal pour le mal, et ensuite parce que si nos compagnons peuvent avoir besoin de nous, nous-mêmes nous pouvons avoir besoin d'eux.
— Cependant, cher père, nous perdons, pour les retrouver, un temps qui serait mieux employé, à faire, par exemple, le sauvetage du bétail que nous avons laissé sur le navire.
— Entre différents devoirs, dis-je, accomplissons d'abord le plus important. D'ailleurs, mon cher enfant, les animaux ont de la nourriture pour plusieurs jours, ci la mer, qui est calme, ne menace nullement d'emporter ce qui reste du navire. »
Nous avions quiué le rivage. Après avoir fait environ deux lieues, toujours l'œil au guet, nous entrions dans un petit bois. Nous marchions depuis près de deux heures, le soleil était déjà haut. Nous fîmes halte au bord d'un petit ruisseau qui bruissait doucement. Autour de nous voletaient, babillaient, gazouillaient des oiseaux d'un plumage charmant, qui nous étaient inconnus.
Fritz prétendit apercevoir un singe dans les branches d'un arbre. Ce qui me fit croire qu'il pouvait dire vrai,
c'est que Turc se mit à flairer et ensuite à aboyer dans cette direction. Fritz se leva pour aller vérifier le fait, et comme il marchait les yeux levés, il heurta du pied une chose ronde, hérisséedepoils, qui le fittrébucher. Avecun mouvementd'humeur, il ramassa cetobjetqu'il m'apporta en me disant que ce devait être quelque nid de gros oiseau.
« Ton nid, mon cher Fritz, lui dis-je en riant de sa méprise, est une noix de coco. »
Par une disposition naturelle à i'amour-propre du jeune âge, Fritz persista dans son opinion.
— 11 y a bien, dit-il, des oiseaux qui font des nids ronds comme cette chose.
— C'est vrai, mais pourquoi te prononcer avec tant de précipitation, et tenir ensuite à tes jugements quand on te démontre qu'ils sont mal fondés? Ne te rappelles-tu pas avoir lu que la noix de coco est entourée d'une masse de fibres que recouvre une peau mince et cassante. Le fruit que tu viens de trouver est déjà vieux sans doute; l'enveloppe extérieure aura été détruite par Tair. Si tu enlèves ces fibreshérissées, tu verras la noix. »
Fritz m'obéit, et il lui fut prouvé que j'avais raison. Puis nous cassâmes la coque, dans laquelle ne se trouvait qu'une amande desséchée et immangeable.
« Quoi I dit Fritz, est-ce là ce fruit dont le docteur Ernest parle à tout propos avec tant d'éloges? Je croyais y trouver un lait délicieux.
— C'est, en effet, ce qui te serait arrivé si tu eusses rencontré une noix qui ne fût pas complètement mûre. Mais à mesure que la noix mûrit, le lait qu'elle contient se durcit et finit par former une amande qui, plus tard encore, se dessèche, à moins que le fruit ne tombe dans un terrain cûuveViable, et que l'amande, en germant, ne rompe sa coque pour donner naissance à un nouvel arbre.
— Quoi! demanda Fritz d'il!! air Irès-étonné, i'amande aurait la force de percer une coque aussi solide que celle ci?
— Parfaitement. N'as-tu pas vu s'ouvrir les noyaux de pêche, qui sont très-durs cependant?
— Oui^ mais les noyaux de pêche sont naturellement
formés de deux pièces que l'amande sépare quand elle est gonflée par l'humidité. »
Je félicitai mon fils de la justesse de cette remarque, et je lui appris que la noix de coco germe d'une façon différente. Je lui montrai alors trois petites ouvertures indiquées vers la queue de la noix.
« Ces ouvertures, lui dis-je, sont fermées, comme tu peux t'en assurer, par un bois moins dur que celui du reste de la coque. C'est par là que les germes de la tige et des racines prennent leur issue. »
J'étais heureux de voir que mon fils suivait avec grand intérêt ces démonstrations qui l'initiaient aux sages lois de la création.
Nous nous remîmes en route, cheminant toujours à travers ce bois, qui paraissait s'étendre assez loin. Trèssouvent nous étions obligés de nous frayer un passage avec nos haches, vu les innombrables lianes qui s'entre-croisaient devant nous. A chaque pas, quelque plante magnifique ou quelque arbre étrange s'offrait à nos regards. Fritz, qui s'émerveillait de plus en plus, s'écria tout à coup :
— Oh ! papa! quels sont ces arbres qui ont des goitres au tronc? »
Je reconnus la calebasse, dont la tige flexible, s'enroulant autour des arbres, fait pendre à leur tronc des espèces de courges, à coque dure et sèche. Elle peut être employée à fabriquer des plats, des écuelles, des bouteilles, des cuillers. Je dis même à Fritz que les sauvages s'en servent pour faire bouillir de l'eau et cuire des aliments.
11 s'en étonna fort, ne comprenant pas que de pareils ustensiles pussent aller sur le feu.
Je lui expliquai alors le procédé des sauvages, qui consiste h jeter dans l'eau que conticinient ces vases, jusqu'à ce qu'elle soit en ébullition, de pulits cailloux qu'ils ont au préalable fait rougir au feu.
(( Oh! n'est-ce que cela? s'écria-t-il. L'idée est si simple, qu'elle me serait assurément venue avec un peu de réflexion.
— Oui, dis-je, tu aurais découvert ce moyen, tout comme les amis de Colomb découvrirent la manière de faire tenir un œuf sur le petit bout. N'oublie pas que les idées les plus simples sont presque toujours celles que l'on trouve le moins facilement. »
Tout en causant nous avions pris chacun une calebasse pour la transformer en ustensile de ménage. Fritz essaya de tailler la sienne avec son couteau, mais n*y réussissant pas, l'impatience le prit et il ne tarda pas à la jeter loin de lui. Je me gardai bien de l'imiter, et entourant la mienne d'une ficelle que je serrai gradiiellement par la torsion, j'arrivai sans difficulté à obtenir deux écuelles d'égale dimension.
« Pour le coup, dit Fritz, j'avoue que je n'aurais point eu cette ingénieuse idée.
- Je n'ai pas, mon cher enfant, le mérite de l'invention. Je me suis seulement rappelé avoir lu que ce procédé est employé par des peuplades qui sont dépourvues de couteau, et je l'ai mis en pratique. »
Fritz voulut savoir comment se faisaient les bouteilles : « Je comprends bien, disait-il, qu'en laissant dessécherla calebasse on puisse en extraire la moelle par un trou; mais pourra-t-on donner à ce fruit tout rond une forme plus commode? Parviendra-t-on à resserrer de manière à obtenir un cou, un goulot? »
Je lui appris alors que pour arriver à ce résultat Ton entoure avec des bandes de toile ou d'écorce les fruits encore jeunes. La partie liée ainsi ne peut plus s'accroître, tandis que le reste se développe en liberté.
En voyant mes succès, Fritz avait repris courage.
Nous fîmes un certain nombre d'écuelles que j'exposai au soleil, après les avoir remplies de sable fin pour les empêcher de se trop déformer en séchant; puis, afin de pouvoir les reprendre au retour, nous eûmes soin de bien remarquer l'endroit où nous les laissions.
Nous poursuivîmes ensuite notre route , en essayant de façonner des cuillers avec des fragments de calebasse. Nous ne produisîmes rien de bien remarquable ;
toutes grossières qu'elles étaient cependant, ces cuillers nous parurent des merveilles relativement aux incommodes écailles d'huître qui nous avaient servi la veille.
Fritz sautait de joie : « Des plats, des assiettes, des tasses, ah! que ma mère va être contente! Elle saura dans quoi nous servir notre soupe. » Et pensant au petit François : « Père, cherchons une petite calebasse, nos cuillers fendraient sa petite bouche jusqu'aux oreilles; je veux essayer de lui faire un petit couvert à part. »
Et comme une bonne pensée en amène une autre, il prépara aussi deux grosses écuelles pour maître Turc el miss Bill, qui lui tenaient encore un peu rigueur.
Quand sa besogne fut achevée, Fritz prit sur sa part de biscuit de quoi faire une soupe à Turc avec de l'eau bien fraîche. Quand Turc vit devant lui ce potage appétissant, ses gros yeux brillèrent d'attendrissement; il lécha gracieusement la main de son maître d'hôtel, et fit honneur à ce repas inattendu , de la meilleure grâce du monde. Tout évidemment était oublié.
Après avoir marché encore pendant trois heures environ, nous arrivâmes à une langue de terre qui s'avançait en pointe dans la mer, et sur laquelle s'élevait une colline que nous parvînmes, non sans peine et sans sueur, à gravir. Du sommet, la vue embrassait une vaste étendue; mais bien que nous aidant de la lunette, nous ne découvrîmes aucun indice des autres naufragés, ni rien qui pût nous faire supposer que le pays fût habité. En revanche la plus magnifique nature s'étalait devant nous. Sous nos pieds miroitait la mer, calme dans une baie immense, dont les rivages étaient couverts d'une riche végétation, et que terminait un cap, se perdant dans îe lointain bleu. Ce spectacle m'aurait comblé de ravissement, si le sort de nos compagnons ne m'eût tristement préoccupé. Toutefois je ne pus m'interdire un mouvement de satisfaction en contemplant cette contrée dont la fertilité me rassurait sur notre avenir.
i Allons, dis-je, nous voilà voués à la vie de colons
isolés. Dieu en a décidé ainsi. Soumettons-nous coura^ geusement à sa volonté.
— Bah! dit Fritz, nous sommes encore en plus granA nombre qu'à l'époque d'Adam et d'Ève. Et qui sait si nous ne serons pas, nous aussi, comme ce patriarche dont parle la Bible, la source d'une nation innombrable? »
Cette idée d'un Abraham de quinze ans me fit sourire.
En ce moment le soleil dardait ses rayons les plus ardents. J'engageai Fritz à me suivre pour chercher l'ombre dans un bois de palmiers que j'apercevais à quelque distance. « Car, dis-je, mon pauvre Fritz, il serait fâcheux que nous fussions grillés avant que d'avoir accompli notre destinée patriarcale.
— Cher père, me dit Fritz en me sautant au cou, j'ai voulu t'égayer un peu; quant à nous, ne nous plains pas. Où tu es, où est ma mère, que peut-il manquer à mes frères et à moi? Va, père, nous serons tous heureux; nous grandirons, et nous travaillerons bientôt de façon à vous ôter toute peine. »
Le cher enfant! le cœur en lui devançait Tâge. Je le serrai dans mes bras, et remerciai Dieudem'avoir donné un si bon fils.
Pour gagner le bois, il nous fallut traverser un champ de roseaux si serrés, si enchevêtrés, qu'ils gênaient beaucoup notre marche. Comme cet endroit me semblait pouvoir servir de refuge aux reptiles, je coupai un de ces roseaux pour me défendre contre les mauvaises rencontres. A peine l'eus-je pris, que je sentis ma main humectée d'un liquide glutineux. Je portai ce suc à mes lèvres, et il fut avéré pour moi que nous venions de découvrir une plantation naturelle de cannes à sucre. Tou tetois je n'en avertis pas Fritz, voulant lui laisser la joie de faire à son tour la précieuse découverte.
11 marchait devant moi. Je lui dis de couper aussi un roseau qui serait contre les serpents une arme bien plus sûre que les pistolets et les couteaux. Il m'obéit, et je ne tardai pas à l'entendre s'écrier avec de véritables trans-
ports : « Ah! des cannes à sucre! des cannes à sucre! Un jus exquis, du sirop délicieux! Que ma mère et mes petits frères vont être contents! Pour le coup il ne manquera plus rien au bonheur de M. Ernest le sucré! »
11 brisa son roseaux en plusieurs fragments pour pouvoir plus facilement en exprimer le jus, qu'il suçait avec avidité. Je l'aurais grondé de sa gourmandise si je n'eusse compris qu'il était altéré, et si je n'eusse trouvé moi-môme, je dois le confesser, un grand plaisir à faire comme lui.
« Je veux, me dit-il, emporter une banne provision de ces cannes pour régaler ma mère et mes frères, et aussi pour nous rafraîchir en route. »
Je l'engageai à ne pas s'embarrasser d'une charge trop lourde, car nous avions à cheminer longtemps encore; mais il coupa pourtant une douzaine des plus grosses tiges, qu'il dépouilla de leurs feuilles et qu'il mit sous son bras.
A peine fûmes-nous entrés dans le bois de palmiers, qu'une troupe de singes, effrayés par notre arrivée et par les aboiements de Turc, s'élancèrent sur les arbres, du haut desquels ils nous regardaient en poussant des cris aigus et en faisant d'iiorribles grimaces.
Fritz, sans plus de reflexion, jeta bas son fardeau de tannes, prit son fusil, l'arma et mit en joue. Je détournai le canon :
« Pourquoi veux-tu tuer ces animaux?
— Les singes, répliqua-t-il, sont de méchantes et sottes bêtes; vois comme ils nous menacent et nous montrent les dents !
— Soit, mais s'ils sont en colère, ce n'est pas sanî raison, puisque nous sommes venus les déranger; quant 'à tuer sans nécessité une créature quelconque, gardons nous-en. Il est déjà assez malheureux que le soin de sa vie mette l'homme en guerre forcée avec le plus grand nombre des animaux. Crois-moi, laissons vivre ces singes; qui sait s'ils ne peuvent pas nous être utiles.
— Utiles! répéta Frilz étonné, des singes utiles! et comment, je te prie?
— Tu vas voir, » lui dis-je.
Je lançai alors quelques pierres du côté des singes. Ceux-ci, obéissant aussitôt h leur naturel imitateur, ne manquèrent pas d'arracher à la cime des palmiers une quantité de noix de coco qu'ils nous jetèrent h qui mieux mieux. Il nous fut facile d'éviter ces projectiles, d'ailleurs fort mal dirigés.
Fritz se divertit beaucoup du succès de ma ruse. « Merci, messieurs les singes, criait-il en se cachant derrière les arbres, grand merci! » Quand la grôle se fut un peu ralentie, il ramassa autant de fruits qu'il en put porter, et nous nous écartâmes pour nous en régaler à loisir hors de l'atteinte de» singes. Tout d'abord nous fîmes avec la pointe de nos couteaux des ouvertures aux places tendres qui sont près de la queue des noix, pour pouvoir boire le lait qu'elles renfermaient. Mais nous nous étonnâmes de ne pas trouver cette liqueur aussi excellente que nous l'aurions pensé. La crème qui est adhérente à l'intérieur nous sembla bien meilleure. Après avoir ouvert la noix d'un coup de hache, nous recueillîmes à l'aide de nos cuillers cette crème que nous adoucissions avec le jus de nos cannes, et nous avions ainsi un aliment délicieux. Grâce à cette aubaine, Fritz put abandonner à Turc le reste du homard et du biscuit, provision bien maigre pour son robuste appétit, car, après l'avoir engloutie, il se mit encore â mâcher des cannes, tout en cherchant des amandes de coco.
Je liai ensemble quelques noix auxquelles restait adhérent un bout de tige, et je m'en chargeai. Fritz prit ce qui restait des cannes à sucre, et, réconfortés par le repas que nous venions de faire, nous nous mîmes en route pour rejoindre la famille.
Fritz ne tarda pas à trouver importun son fardeau. Atout moment il le changeait d'épaule, il le prenait BOUS un bras, puis sous l'autre. Enfin, il me dit en pou.ssant un gémissement de fatigue :
« Vraiment j'étais loin de penser que ces quelques roseaux dussent me causer un tel embarras; cependant je tiens beaucoup à les emporter jusqu'à la lente pour que ma mhre et mes frères s'en régalent.
— Patience et courage, lui dis-je; ton fardeau peut être comparé au panier de pains qu'Ésope portait, et qui devenait tout naturellement plus léger à chaque repas. De môme nous diminuerons de beaucoup notre provision de cannes avant que d'ôtre arrivés près des nôtres. Donne-m'en une, dont je me servirai comme d'un bàlon de pèlerin, et comme d'une ruche à miel portative. Prends-en une aussi, et tu seras déchargé d'autant. Quant aux autres, lie-les de façon à pouvoir les placer en croix sur ton dos avec ton fusil. Rappelle-loi, ajoutai-je, que dorénavant nous serons souvent forcés de faire appel à notre Imaginative pour nous tirer d'embarras sur cette terre déserte. »
Nous nous remîmes en route. Fritz, voyant que de temps à autre je portais à mes lèvres la canne qu'il m'avait donnée, voulut m'imiter, mais il avait beau aspirer, il ne parvenait pas à faire sortir la moindre liqueur. Impatienté, il me demanda la raison de sa nonréussite.
« Réfléchis un peu, lui dis-je, et je suis persuadé que lu trouveras. »
Il ne tarda pas en effet à s'expliquer ce fait. Il comprit que, pour donner entrée à l'air, il devait percer un trou au-dessus du [)remier nœud de la canne. Ce trou percé, il n'eut plus aucune difticulté à extraire le jus, et il put se rafraîchir, comme moi, par ceîte boisson délicieuse.
Toutefois il me (il observer que si nous continuions à en user ainsi, nous ne rapporterions pas beaucoup de cannes h la tente.
« Ne Ten afllige pas trop, lui dis-je, car le jus ne se conserve pas longtemps doux, surtout lorsque les cannes sont exposées au soleil. La chaleur le fait tourner. Si nous devions marcher encore quelque temps, il esî probable que, de retour auprès des nôtres, nous ne pour-
rions guère leur offrir que des roseaux pleins d'une liqueur aigre.
— En tous cas, reprit Fritz, pour les dédommager j'ai dans ma bouteille de fer-blanc une provision de lait de coco.
— Oui, mais il faut que tu saches, lui dis-je, qu'une fois hors de la coque le lait de coco fermente et aigrit aussi. C'est pourquoi lu pourrais bien encore de ce côté te ménager une déception. »
Fritz prit alors sa bouteille , mais à peine eut-il touché au bouchon qu'il le vit partir vivement chassé, et que le liquide s'échappa du goulot en moussant comme du vin de Champagne. Nous goûtâmes cette liqueur, qui nous parut très-agréable. Fritz la trouvait si bien de son goût, que je fus obligé de lui recommander la modération. Je craignais qu'elle ne lui portât au cerveau.
Quoi qu'il en fût cette boisson, nous avait réconfortés, et nous marchions plus agilement. Bientôt nous nous retrouvâmes à l'endroit où nous avions laissé les ustensiles de calebasse. Ils étaient parfaitement desséchés; nous les prîmes pour les emporter.
Un peu plus loin, Turc s'élança en aboyant sur une troupe de singes qui s'ébattaient tranquillement, et qui ne s'étaient point aperçus de notre approche. Aux premiers cris du chien, ces animaux se dispersèrent, mais une guenon, qui allaitait son petit, fut moins agile et se laissa saisir par le chien.
Fritz s'élança rapidement pour la sauver; il perdit son chapeau, jeta sa bouteille et ses cannes à sucre, mais il arriva trop tard : ia pauvre bête était morte, et le chien commençait déjà à la dévorer. Fritz indigné s'efforçait d'empêcher Turc de continuer ce sanglant repas. Je l'en dissuadai, il y allait de notre propre sûreté que l'appétit de Turc fût satisfait, et il n'était plus temps de lui arracher sa victime.
Le petit de la guenon, dans le premier mouvement d'effroi, s'était blotti contre une touffe d'herbes, et de là regardait la triste scène en grinçant des dents. Quand
il aperçut Fritz, il se jeta d'un bond sur ses épaules, et s'y cramponna si étroitement que le pauvre garçon, malgré tous ses efforts, ne parvenait pas à s'en débarrasser.
Ce n'était point sans quelque émotion qu'il se déballait contre ce petit assaillant, fort innocent du reste. Le jeune singe n'avait nullement l'intention de lui faire du mal, mais, séparé de sa mère, il semblait demander à Fritz aide et protection contre le terrible ennemi qui venait de le rendre orphelin.
Après m'être involontairement diverti de l'embarras où se trouvait mon fils, je m'avançai et, usant de douceur avec le petit animal, je parvins à le décider à lâcher prise. Le tenant alors couché dans mes bras comme une nourrice fait d'un enfant, je me sentis pris pour lui d'un profond sentiment de pitié.
«Pauvre petit être, dis-je, quel sort te ferons-nous? car nous devons y regarder à deux fois avant que d'admettre une bouche inutile au nombre des membres de notre colonie... »
Mais Fritz m'interrompit aussitôt :
« Oh! papa, consens, je t'en prie, à ce que je le gardei 11 mourrait si nous l'abandonnions. Laisse-moi l'adopter. J'ai lu que les singes, guidés par l'instinct, savent discerner les fruits bons à manger d'avec ceux qui sont nuisibles; s'il est vrai qu'il en soit ainsi, nous ne devons pas hésiter à nous attacher ce petit compagnon.
— Bien! mon enfant, j'aime à reconnaître à la fois el ton bon cœur et la sagesse de tes réflexions. Je consens donc à l'adoption de ton petit protégé ; mais songe que tu devras veiller à l'élever convenablement, si tu veux que nous ne soyons jamais contraints de nous en défaire, i» Pendant que nous discourions ainsi, l'abominable el impassible Turc avait tranquillement achevé son odieux :*epas.
« M. Turc, lui dit Fritz avec solennité, en lui montrant du doigt son singe, vous avez fait un orpiielin, vous avez mangé la mère de ce pauvre innocent; il
faut vous pardonner ce crime puisque vous n'ôtes qu'un animal privé de raison. Mais regardez bien ce petit singe et promettez-moi de l'aimer et de le respecter à l'avenir. 11 est trop jeune, heureusement, pour avoir conscience du tort que vous lui avez fait. Si vous êtes honnôte et repentant, je m'engage, pour récompenser votre conversion, à vous faire de bonnes soupes qui vous dégoûteront pour toujours de ces vilains dîners de chair crue. »
Turc se coucha aux pieds de Fritz, comme s'il avait compris la gravité de ce discours ; ses yeux humides se reportaient avec intelligence de ceux de son jeune maître à ceux du petit animal que Fritz caressait devant lui pour lui faire bien entendre que le petit singe devait être désormais sacré pour lui.
Cet accord fait, le petit animal reprit sa place sur l'épaule de Fritz ; et il s'y tint avec autant de tranquillité et de confiance que s'il y eût été habitué depuis longtemps. 11 donnait pourtant de nouvelles marques d'effroi quand Turc s'approchait trop de lui en folâtrant. Il cherchait alors à se blottir sur la poitrine et dans les bras de Fritz, à qui vint alors une assez singulière idée.
Voulant assurer la réconciliation, il s'adressa de nouveau au coupable Turc : « Méchant, lui dit-il, répare ta faute. Tu as privé ce pauvre petit de son soutien et de son gardien, il n'est que juste que tu le lui remplaces. »
Et passant une corde au cou de Turc, il en donna le bout à tenir au petit singe qu'il avait campé sur le dos du chien stupéfait, et dont il fit ainsi un cavalier. Tout d'abord. Turc se prêta d'assez mauvaise grâce à son rôle de monture, mais il s'y soumit après une légère réprimande, et le petit singe, complètement rassuré, parut trouver bonne et commode la place on Fritz venait de l'installer.
« Sais-tu, dis~je h mon garçon, que nous avons maintenant tout l'air de bateleurs allant la foire? Quels cris d'étonncmcnt vont pousser tes frères, quand ils vont nous voir arriver en cet équipage]
LE R0BIN80N SUISSE
— Oui, dit Fritz, et Jacques, qui aime tant à faire des grimaces, aura un professeur pour lui en montrer.
— Ne parle pas ainsi de ton frère, repris-je; lorsqu'on est fait pour vivre ensemble el pour s'aimer, il est mal de remarquer les travers de ses compagnons. L'indulgence mutuelle est une garantie d'union et de bonheur ; car nous avons tous notre lot de défauts et de ridicules. »
Fritz avoua qu'il avait parlé sans réflexion; puis, il ne tarda pas à détourner la conversation. 11 fut naturellement amené à parler de la cruauté des Espagnols, qui, à l'époque où ils découvrirent l'Amérique, avaient dressé des chiensà chasser les naturels du pays, et àles déchirer comme Turc venait de faire de la pauvre guenon.
Il me fallut aussi faire part à Fritz de tout ce que je savais sur les habitudes des singes.
Ces entretiens nous aidèrent si bien à tromper la longueur de la roule, que nous nous trouvâmes, sans y penser, au milieu des nôtres, qui nous attendaient au bord du ruisseau.
Les chiens se saluèrent de loin par leurs aboiements. Ce vacarme effraya tellement le singe, qu'il sauta de nouveau sur les épaules de Fritz et ne voulut plus en descendre.
A peine les enfants nous eurent-ils aperçus qu'ils éclatèrent on cris de joie; mais ce fut bien autre chose quand ils vire ut le petit animal, qui se cramponnait tout tremblant aux épaules de Fritz.
«Oh! un singe! un singe! Où l'avez-vous trouvé! Comment l'avez-vous pris? Qu'il est joli! »
Et remarquant nos provisions :« Qu'est-ce donc que ces bâtons et ces grosses boules dont papa est chargé?»
C'était un déluge de questions si précipitées, que nous ne pouvions y répondre.
Ce premier transport s'élant un peu apaisé :
c Oui, dis-je. Dieu merci! nous voici revenus sains et saufs, et nous vous rapportons, chers petits, toutes sortes de bonnes choses. Mais ce aue nous désirions, ce
que nous allions chercher, c'étaient des hommes, et nous n'en avons, hélas ! rencontré aucun. Pas le moindre vestige de nos compagnons de voyage...
— Au nom du ciel, dit la mère, ne troublez pas notre joie, mon ami, et laissez-nous remercier Dieu, qui du moins a permis que nous nous trouvions de nouveau réunis. Débarrassez-vous de vos fardeaux, et raconteznous les incidents de votre voyage. »
Aussitôt chacun s'empressa de prendre quelque partie de notre chargement.
Ernest s'empara des noix de coco, qu'il n'avait cependant pas reconnues; François, des ustensiles en calebasse, qui furent très-admirés, et de son petit couvert qu'il déclara tout net bien plus beau que son ancien couvert d'argent. Jacques prit mon fusil, la mère ma gibecière. Fritz distribua ses cannes à sucre et attacha de nouveau le petit singe sur le dos de Turc, puis il présenta son fusil à Ernest, qui ne manqua pas de faire remarquer qu'il pouvait y avoir du danger à porter, comme nous l'avions fait, des fardeaux trop lourds. La bonne mère, comprenant cette plainte indirecte, le débarrassa des noix de coco, et la petite caravane se mit en marche pour regagner la tente.
« Ah ! dit bientôt Fritz, si Ernest savait le nom de ces boules qu'il vient de laisser prendre à maman, assurément il ne s'en serait pas défait. Ce sont des noix de coco.
— Des noix de coco! s'écria Ernest; des noix de coco! 0 maman, je t'en prie , redonne-ies-moi , je les porterai bien en même temps que le fusil.
— • Non , non , répliqua la mère , lu ne tarderais pas à te lamenter, et Je ne veux pas entendre tes doléances.
— Je te promets que je ne dirai rien, reprit Ernest; d'ailleurs , je puis bien rejeter ces longues gaules et porter le fusil à la main.
— Garde-t'en bien, dit Fritz, car ces gaules ne sont pas autre chose que des cannes à sucre, et je vais vous apprendre à tous le moyen de boire la douce liqueur qu'elles renferment.
— Oui, ouiî » crièrent tous les enfants ensemble, buvons des cannes à sucre!... »
Et comme Fritz marchait devant avec ses frères, à qui il démontrait le procédé que je lui avais indiqué, je demeurai seul avec ma femme, dont je satisfis la légitime curiosité en lui faisant le récit de nos petites aventures.
Aucun des objets que nous rapportions ne causa autant de plaisir h la bonne ménagère, que les ustensiles taillés par nous dans les calebasses. Il est vrai de dire que, bien que très-imparfaits, ils devaient n ius èlre d'une utilité réelle.
Quand nous arrivâmes près de la tente, je fus heureux de voir que tout était préparé pour un confortable repas.
Sur le feu était la marmite pleine d'un appétissant bouillon; d'un côté, une broche garnie de poissons, de l'autre, une oie qui rôtissait, et dont la graisse tombait dans récaille d'un grand coquillage. Près de là, un tonneau défoncé contenait les plus engageants fromages de Hollande : toutes choses puissamment capables d'exciter notre appétit, plus trompé que satisfait par les aliments que nous avions trouvés en roule.
Je ne pus m'empôcher cependant de faire remarquer à ma femme que c'était commencer bien tôt à tuer notre volaille, qu'il valait mieux laisser se multiplier.
« Rassure-toi, me dit ma femme, notre basse-cour n'a pas fait les frais du repas. Ces poissons ont été péchés par Jacques et François, et ce rôti est le produit de la chasse d'Ernest, qui donne à son gibier un nom tout singulier.
— Je lui donne son vrai nom, reprit le jeune docteur, et je rappelle un pingouin stupide. Je ne saurais m*y tromper^ cet animal m'a laissé l'approcher et le tuer avec un hàton. D'ailleurs, il avait les quatre doigts des pattes réunis par une membrane, de plus le bec long et fort, recourbé à la pointe. Tout cela s'accorde parfaitement avec la description que le livre d'histoire naturelle de Jonathan Franklin fait du pingouin. »
Je félicitai mon petit savant de l'usage qu'il savait faire
de ses lectures, et nous nous assîmes en cercle sur le sable pour commencer le repas. Chacun de nous était muni d'une écuelle et d'une cuiller de calebasse. Les enfants, en attendant que la soupe fût un peu refroidie, cassèrent quelques noix de coco, dont ils burent avidement le lait. Puis, le potage mangé, Ton attaqua les poissons, qui nous parurent passablement secs, et le pingouin, qui avait un goût fort prononcé d'huile de baleine. Cela ne nous empêcha pas de nous applaudir d'une aussi bonne chère. Le bon appétit fait les bons dîners.
Le singe était tout naturellement l'objet de l'attention générale; les enfants, trempaient successivement le coin de leur mouchoir dans le lait de coco, pour lui donner en quelque sorte à teter. Le petit animal paraissait prendre grand plaisir à sucer ce lait, et nous pûmes ainsi nous convaincre qu'il nous serait facile de l'élever. Il fut décidé qu'on l'appellerait Knips.
Fritz me demanda si nous ne pourrions pas boire de son Champagne de coco.
« Goate-ie d'abord, répondis-je,et vois si tu peux couvenablement nous en offrir. »
A peine eut-il approché la bouteille de ses lèvres, qu'il fit une grimace affreuse et s'écria :
« Pouah! c'est du vinaigre!
— Je te l'avais annoncé, dis-je; mais n'importe! A quelque chose malheur est bon; ce vinaigre va nous servir à relever notre moisson, qui ne sera pi'js aussi sec. »
Je versai donc dans mon assiette un peu de vinaigre. Tous m'imitèrent, et crièrent bravo au vinaigre de coco.
Le repas achevé, et comme le soleil allait disparaître derrière l'horizon, nous fîmes en commun la prière du soir, et nous regagnâmes nos lits dans la tente.
Knips eut sa place entre Friiz et Jacques, qui le couvrirent bien soigneusement pour qu'il n'eût point froid. (( C'est notre fils, » disaient-ils en riant.
Ce soir-là encore, après m'être assuré qu'il n'y avait aucune apparence d'ennemi autour de nous, je fermai la
LE ROBlNbON SUISSE
tente, et je m^endormis à côté des miens, que le sommeil avait déjà gagnés.
Je reposais depuis fort pou de temps, lorsque je fus réveillé par les hurlements des chiens et par 1 agitation des volailles perchées sur le faîte de la tente. Je ne tardai pas à être sur pied, et je sortis, suivi de ma femme et de Fritz, qui n'avait pas le sommeil aussi dur que ses frères. Nous avions eu le soin de prendre chacun une arme.
A la clarté de la lune nous vîmes nos chiens aux prises avec une dizaine de chacals. Déjà nos braves gardiens avaient couché trois des nocturnes visiteurs sur la poussière ; mais ils auraient pu succomber sous le nombre si nous n'étions venus à leur secours. Fritz et moi nous tirâmes ensemble. Deux chacals tombèrent morts; le reste, effrayé par les détonations, s'enfuit.
Fritz voulut apporter dans la tente celui qu'il avait tué pour le montrer à ses frères le lendemain. Je le lui permis, et nous rentrâmes auprès de nos petits dormeurs, que ni les coups de feu ni les aboiements des chiens n'avaient réveillés. Puis nous reprîmes notre sommeil^ qui ne fut plus troublé cette nuit-là.