PROJETS DE MIGRATION. — LE REQUIN MORT. — LE PO^T
« J'ai réfléchi hier soir à ton projet, dis-je à ma femme en m'éveillant le malin, et je trouve que nous ne devons pas trop nous hâter de changer de résidence. D'abord, pourquoi abandonner cet endroit où la Providence nous a conduits, et qu'elle semble avoir disposé dans les meilleures conditions? Nous sommes ici protégés d'un côté par la mer, de Tautre par les rochers, dont nous pourrions au besoin faire sauter des quartiers pour fortifier les rives du ruisseau; enfin, nous nous trouvons à proximité du vaisseau, qui renferme encore de véritables richesses, auxquelles nous devrions renoncer si nous allions nous établir ailleurs.
— Tes raisons sont bonnes sans doute, me répliqua ma femme, mais tu ne sais pas combien le séjour de cette plage est intolérable quand le soleil est d'a« plomb sur nos têtes. Pendant tes excursions avec Frilz, vous vous abritez dans des bois dont les arbres vous offrent des fruits délicieux. Ici, nous n'avons d'autre asile que la tente, sous laquelle il fait une chaleur étouffante qui m'inquiète pour la santé des petits, et nous ne trouvons pour nourriture que les moules et les huîtres de la côte, aliment fort peu de notre goût. Quant à l'éloge que tu fais de la sécurité de cette retraite, il me semble assez mal justifié. Les chacals sont venus sans difficulté
nous visiter; et rien ne prouve que les tigres et les lions n'en feraient pas autant. Les trésors du vaisseau ne sont point à dédaigner, je le sais, mais j'y renoncerais volontiers pour être délivrée de Tinquiétude que me causent vos voyages en mer.
— Allons, dis-je à ma femme en Tembrassant, tu défends si chaleureusement ton opinion , que je me vois contraint d'y céder, non pas cependant sans faire une petite restriction. Je crois savoir le moyen de concilier tes idées avec les miennes. Nous irons, j'y consens, habiter le petit bois ; mais nous conserverons ici notre magasin à provisions, et nous en ferons une sorte de forteresse pour nous retirer en cas d'attaque. Nous laisserons entre les rochers notre poudre, qui nous est d'une grande utilité, mais dont le voisinage peut être dangereux. Ce plan étant adopté, il nous faut d'abord jeter un pont sur le ruisseau , afin de rendre faciles et notre déménagement et les communications journalières entre les deux rives.
— Y penses-tu? s'écria ma femme. La construction d'un pont sera longue et pénible. Ne pourrions-nous pas charger Tàne et la vache du transport de notre mi*^riel?!
Je lui aftirmai qu'elle s'exagérait l'importance de celle opération et les obstacles que nous aurions à surmonter.
u En ce cas, dit-elle, mettez-vous, ou plutôt mettonsnous tous à l'œuvre sans aucun retard, car j'ai hâte que l'émigration soit accomplie. »
Ainsi fut vidée la question de noire changement de domicile. Les enfants, que nous éveillâmes et à qui nous fimes part du projet, l'accueillirenl avec enthousiasme. Ils baptisèrent aussitôt le petit bois du nom de Terre promise. Ils eussent bien voulu, eux aussi , que nous ne perdissions pas de temps à la construction du pont; mais je ne tins pas compte de leur impatience.
La prière du matin faite, chacun s'ingénia pour déjeuner de son mieux. Fritz n'oublia point son singe, qu'il installa au pis de la chèvre, sa nourrice. L'exemple parut
bon à Jacques, qui tout d'abord essaya de traire la vache dans son chapeau; mais n'ayant pas réussi, il se prit à leter tranquillement la bonne bôte, qui le laissa faire.
« François, cria-t-il en reprenant haleine; François, viens ici, il y a là dedans du bon lolo tout chaud. »
Ses frères l'ayant vu dans cette singulière position, lui prodiguèrent toute espèce de moqueries; ils l'appelèrent même le petit veau, et le nom lui resta quelque temps. Sa mère lui reprocha sa gloutonnerie, et pour lui montrer qu'il n'aurait pas eu besoin d'avoir recours à un procédé si sommaire, elle se mit à traire habilement la vache. Tout le monde entourait l'active mère de famille, qui emplit d'abord les tasses que chacun lui présenta, et ensuite une jatte qu'elle mit sur le feu pour préparer avec du biscuit une excellente soupe.
Pendant ce temps je disposai notre bateau de cuves pour aller chercher au navire les pièces de charpente et les planches qui devaient nous servir dans la construction du pont. — Pensant que nous aurions besoin d'un aide, je résolus d'emmener Ernest.
Nous nous mîmes en mer, et, en faisantforce de rames, nous eûmes bientôt gagné le courant du ruisseau , qui déjà nous avait aidés une fois. Comme nous passions tout près d'un îlot situé à l'entrée de la baie, nous vîmes une nuée de mouettes, d'albatros et d'autres oiseaux de mer qui tournoyaient sur le rivage, en poussant des cris si étourdissants que nous fûmes tentés de nous boucher les oreilles. Fritz avait grande envie de faire feu sur celte troupe; je le lui défendis.
Un pareil rassemblement me paraissait devoir être attribué à quelque cause extraordinaire que je voulus connaître. Je hissai la voile qui s'enfla, et un vent frais nous poussa vers l'îlot.
Ernest était ravi. Le spectacle de la mer, notre pavillon voltigeant coquettement sur Tembarcation , l'aspect riant de l'île le transportaient.
Fritz, lui, ne quittait pas des yeux un point où les ou seaux semblaient s'abattre de préférence.
« Oh! s'écria-t-il tout à coup, ils dépècent un monstre marin, et festinent joyeusement sans nous inviter. »
Il ne se trompait pas. Ayant abordé, nous fixâmes notre bateau à terre, et pûmes tout examiner d'assez près sans être remarqués par la troupe des oiseaux qui, en effet, déchiquetaient à Tenvi un énorme poisson mort. Us étaient d'ailleurs si acharnés à la curée, que notre approche ne les mettait nullement en fuite.
Fritz se demandait d'où pouvait être venu ce cadavre, que nous n'avions pas aperçu la veille.
K Eh! dit Ernest, ne serait-ce point le requin que tu as tué hier?
— En vérité, repris-je , Ernest a raison, c'est bien notre pirate. Voyez cette terrible mâchoire , cette peau si rude qu'on peut s'en servir pour polir le fer et limer le bois. Ce n'est pas, certes, un des plus petits individus de l'espèce, car il mesure bien quinze pieds. Dieu soit loué encore une fois qui nous a délivrés d'un aussi redoutable ennemi! Nous laisserons les mouettes se repaître de la chair du requin, mais je suis d'avis que nous enlevions quelques bandes de la peau , qui pourra nous être utile. »
Ernest tira la baguette de fer de son fusil, et s'avança sur les mouettes, frappant à droite et à gauche. Il en abattit quelques-unes, les autres s'envolèrent. Fritz put librement alors tailler avec son couteau plusieurs larges courroies sur les flancs du requin, et nous regagnâmes l'embarcation.
Gomme nous allions reprendre la mer pour atteindre le radeau, je remarquai, à quelque distance des rives de l'îlot, un grand nombre de solives et de planches que le fiot y avait jetées; il n'était pas nécessaire de continuer notre voyage, puisque nous trouvions là les matériaux convenables à la construction projetée. Je choisis parmi ces débris ceux qui pouvaient nous servir, j'en formai une espèce de radeau qui fut lié ensuite par une longue corde à l'arrière du bateau , et nous virâmes de bord pour retourner à notre point de départ, î e veut
nous étant favorable, nous n'avions pas à ramer, il me suffisait de gouverner. Fritz cloua au màt les morceaux de peau de requin pour que le soleil les séchât. Pendant ce temps, Ernest examinait en détail les mouettes qu'il avait tuées.
Il ne manqua pas de m'adresser sur la nature de ces oiseaux force questions auxquelles je m'efforçai de répondre de mon mieux. Il voulut savoir ensuite à quel usage je destinais la peau du requin. Je lui appris que je comptais en faire des râpes, et j'ajoutai que généralement en Europe on en tire la Deau qu'on appelle chagrin.
La traversée s'acheva. En abordani, nous fûmes surpris de ne trouver aucun des nôtres; mais, à nos cris, bientôt nous les vîmes accourir. François avait sur l'épaule un filet à pêcher, et Jacques portait, pendu à sa main, un mouchoir soigneusement fermé. Arrivé près de nous, il l'ouvrit et nous montra une grande quantité de belles écrevisses.
« C'est moi, père! c'est moi qui les ai découvertes! s'écria orgueilleusement François.
Oui, reprit Jacques , mais c'est moi qui les ai pêchées. Je me suis mis dans l'eau jusqu'aux genoux pour les prendre là-bas dans la rivière, pendant qu'elles dînaient autour du chacal de Fritz. J'en aurais pris bien davantage si l'on ne m'avait pas rappelé sitôt.
— Nous en avons bien plus qu'il ne nous en faut, lui dis-je. Je suis même d'avis que l'on aille rejeter à l'eau les plus petites pour les laisser grossir.
— Bah! fit l'étourdi , il y en a là-bas par milliers ; le ruisseau en fourmille.
— N'importe, dis-je encore, il faut être économe des biens que Dieu nous envoie. «
Alors Jacques , prêt à se diriger vers le ruisseau , me pria de l'accompagner; car il voulait, disait-il, me prouver qu'il s'était, de son côté, inquiété de la construction du pont. Je l'engageai à s'expliquer mieux. Il m'apprit alors qu'il avait cherché sur les rives du
LE AOBINSON SUISSE
ruisseau le lieu le plus convenable, et croyait l'avoir trouvé.
« Bien! m'écriai-je, je te félicite d'avoir fait trêve un instant à ton insouciance habituelle pour te constituer ringénieur de la colonie. 11 me larde de savoir si, pour ton coup d'essai, lu auras fait preuve de sagacité. Dans le cas où ce point me semblerait bien choisi, nous nous occuperons d'y charrier les solives et les planches, pendant que ta bonne mère préparera le repas. »
Jacques nous conduisit vers l'endroit où i! pensait que le pont devait être jeté, et, tout examiné, je fus d'avis qu'on en trouverait difficilement un plus favorable.
Aussitôt donc nous nous mîmes en devoir d'opérer le transport de nos matériaux. Il va sans dire que je ne Fongeai pas à les traîner à force de bras, puisque nous pouvions disposer de l'âne et de la vache. Mais, comme nous n'avions aucun harnais pour ces animaux, je me bornai à passer au cou de chacun une longue corde formant licou, dont le bout était attaché aux pièces de bois.
En quelques voyages le charroi fut accompli, et nous fûmes à même de commencer la construction.
Sur le point qu'avait choisi Jacques, le ruisseau, beaucoup plus étroit que partout ailleurs, présentait des rives de hauteur à peu près égale. En outre, il y avait de chaque côié des arbres qui pouvaient servir pour fixer les poutres.
« Maintenant, dis-je, quand to\it fut prêt pour l'exécution de notre plan, il reste à mesurer la largeur du ruisseau , pour savoir si nos pièces de bois sont assez grandes.
— Il me semble que rien n'est plus facile, dit Ernest, îl suffît pour cela d'attacher au bout d'une ficelle une pieiTC que nous lancerons sur l'autre rive et que nous ramènerons jusqu'au bord : la longueur de la ficelle nous donnera la mesure que nous cherchons. »
Ayant mis en pratique ce procédé aussi simple qu'ingénieux, Ernest calcula que le ruisseau avait environ
dix-huit pieds. Or, comme il fallait aux solives principales une assise de trois pieds au moins sur chaque rive, nous en choisîmes trois de vingt-quatre à vingt-cinq pieds de long.
La plus grande difficulté restait à vaincre, à savoir comment nous ferions passer par dessus le ruisseau ces immenses pièces de bois. Je proposai à mes fils de résoudre cette importante question pendant le repas, qui d'ailleurs était déjà retardé d'une grande heure.
Nous retournâmes donc vers la mère, qui s'impatientait à nous attendre, car les écrevisses étaient cuites depuis longtemps. Mais, avant de commencer à manger, nous dûmes admirer avec quelle patience l'adroite ménagère avait confectionné pour l'âne et la vache des sacs à transport, taillés dans de la toile à voile et cousus avec de la ficelle. Nous l'applaudîmes plus encore quand nous sûmes que, manquant de grandes et fortes aiguilles pour ce travail, elle avait dû percer chaque trou avec un clou.
Le repas fut court, car chacun de nous était impatient de se remettre â l'œuvre. Bien que nous nous fussions entretenus des moyens à employer pour le placement des premières solives, aucun de mes enfants ne paraissait l'avoir découvert. Heureusement, j'avais été mieux inspiré.
Aussitôt que nous eûmes regagné le chantier, je mis à exécution l'idée qui m'était venue.
Je liai une de mes grandes poutres par un de ses bouts à l'un des arbres qui se trouvaient au bord du ruisseau , à l'autre bout j'attachai une longue corde, puis je traversai l'eau pour fixer solidement à un des arbres de la ! ive opposée une poulie sur la roue de laquelle je passai la corde que j'avais apportée avec moi. Je revins ensuite, et j'attelai l'âne et la vache à cette même corde Les deux animaux tirèrent; la poutre tourna autour du tronc, et bientôt son extrémité alla toucher l'autre bord. Les enfants, émerveillés, sautèrent sans plus tarder sur la pièce de bois en battant des mains, et en poussant des cris de joie.
Le plus difficile de notre travail était fait. Deux autres poutres furent placées auprès de la première; il ne resta plus qu'à y clouer une série de planches pour que le pont fût terminé.
Nous eûmes le bonheur de mener à fin notre tâche avant la chute du jour; aussi étions-nous harassés de fatigue, et jamais, depuis notre débarquement, n'avionsnous dormi comme pendant la nuit qui suivit cette journée si bien remplie.