‹ Le nouveau spectre rougeChapitre 3 sur 7 · RICHELIEU · texte numérisé non relu

RICHELIEU

à la foi qui se meurt ce que la Sorbonne est à Notre-Dame. L'affranchissement religieux, doublé de l'asservissement politique, ne fait^u'abaisser et pervertir les consciences. Le sceptique Baville renouvelle dans les Cévennes les férocités de Simon de Monlfort, sans avoir comme lui le fanatisme pour excuse. La Bruyère, Pascal constatent les progrès de Tathéisme, « L'hérésie du temps, écrit Nicole, n'est plus le lu» thérianisme ni le calvinisme, c'est l'athéisme. » Cet athéisme-là, d'ailleurs, est encore respeo' tueux, discret, fort enclin à la discipline; il vit en bonne intelligence avec l'Église, et pratique même à ses moments perdus. Mais voilà que l'incrédulité, apanage des beaux esprits et des gens de cour^ pénètre déjà dans la bourgeoisie; bientôt elle envahira le peuple, et alors 1793 retournera contre la monarchie absolue ses moyens ordinaires : les proscriptions, la terreur. Richelieu aura rendu possible Robespierre, qui

à son tour fera tolérer Bonaparte.

L'omnipotence royale, follement édifiée sur les ruines de la foi, n'aura pas vécu deux siècles ;^elle s'abimera d'un seul coup dans sa vaniteuse impuissance. Désormais l'avenir n'appartient plus à la Réforme, mais à la Révolution. Les novateurs ne s'appelleront plus Théodore de Bèze ou Calvin, mais Voltaire, Rousseau ou Diderot; la force populaire, substituée à l'autorité royale, s'affirmera comme elle par la violence; les persécutés de la veille seront à leur tour intolérants et persécuteurs, et dans le pays condamné par Richelieu à l'unité de lois, de mœurs et de croyances, voué pour plusieurs siècles à des dictatures tour à tour monarchiques et révolutionnaires, l'image de la démagogie revêtira la robe du sanglant cardinal.

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Les hommes delà Révolution française ont été classés, casés, étiquetés avec un sans-façon plein d'audace. Sectes, églises, coteries se sont bravement parées de leurs dépouilles, et c'est presque toujours en insultant aux sépultures voisines qu'elles ont rendu hommage à leurs morts. Mieux eût valu, peut-être, une période nouvelle d'ingratitude et de silence sur cette fosse commune où Danton a suivi de près Ânacharsis Cloolz, où Vergniaud a dû pardonner à Camille Desmoulins.

Entre autres facultés surnaturelles, nous at* tribuons complaisamment le don de seconde vue aux révélateurs de notre foi politique. Nous nous persuadons volontiers que les acteurs du

drame immense et rapide qui se joua du 10 août au 9 thermidor, ont débité des rôles appris d'avance. Rien n'est accordé aux éventualités, aux nécessités des temps^ à Timprévu. Une boutade de Camille Desmoulins» un geste de Danton, un gros mot d'Hébert, sont recueillis, définis, commentés, et feront désormais partie d'un système politique, s'ils ne le créent, ce qui s'est vu. Puis, si sur ce mot, si sur ce geste l'interprétation des fidèles arrive à n'être plus tout à fait identique, il y aura bientôt scission dans récole, et l'on verra se produire alors des polémiques plus ardues que n'en sut jadis engendrer la bulle Vnigenitus, Hasardeuse mé* thode qui amène à chercher des principes là où il n'y a eu que des faits, et qui a conduit tels esprits jeunes et passionnés à voir dans la machine du docteur Guillotin l'expression d'une pensée révolutionnaire.

Il ne faudrait pas oublier que non-seulement

]a Révolution ne se fit ni par le tribunal de Fouquier-Tin ville, ni par le Comité de salut public» mais que même elle se fit beaucoup moins par TÂssemblée constituante et la Convention que par la rue^ les sections et les clubs. Le peuple du 10 Août étonna et distança ses tribuns; il fit des modérés de la veille les exagérés du lendemain, et les modérés du lendemain des exagérés de la veille. Tout n'a pas été dit sur Fétat des esprits en France, et surtout à Paris, à l'époque où parut se perdre la foi monarchique.

Quoique en 1792 le droit absolu de réunion ne fut pas encore inscrit dans la loi, Paris l'exerçait alors avec une entière liberté. Né dans la foule aux jours d'émeute, ce droit n'est pas, en effet, de ceux qui se discutent, se marchandent et se mesurent. Il est toujours repris le premier sur les révolutions, dont il est la

2S LE SnSGTRE ROUGE.

première conquête. Aussi ne nous a-l-il appartenu qu'en de courtes périodes d'efferrescence populaire. Quelques gouvernements Tout subi, mais aucun n'a cru devoir l'admettre, et de toutes nos constitutions, celle de i793 l'a seule reconnu sans réservés. Loin de protéger le pouvoir contre les clubs, la Convention avait, à son début, entrepris de protéger la liberté des clubs contre le pouvoir, et punissait d'une peine de cinq k dix ans de fers tout attentat d'un agent de la force publique au droit de réunion. - Ce droit, les Parisiens l'avaient affirmé dès 1789, eh faisant du Palais-Royal leur premier club. Us le proclamèrent l'année suivante aux Cordeiiers et aux Jacobins.

Les principaux orateurs qui devaient prendre part aux luttes de la Convention se rencontrèrent et fraternisèrent à ces libres tribunes. Le but alors était commun. L'épithète de Jacobin, qui bientôt devait désigner une faction intolé*

ranle, s'appliquait îadisUnotemeDl à Bri9sot« A Camille Desmoulins, à Robespierre, à Gbau* mette. Tant que la pensée de tous se traduisit par la guerre aux prifiléges, par Taffaibliaiement progressif de rautorilé royale, Taccord ne pouvait être troublé. Mais quand l'idéal depuis longtemps familier A Condorcet, à Brissot, idéal à peine entrevu par Robespierre, la République, devint nne réalité, la scission fut inévitable entre les démocrates qui devaient former le groupe de la Montagne et les républicains qui allaient constituer le parti de la Gironde* Les Montagnards ne devinrent républicains qu'après le 10 Août. Atleutib aux aspirations de la foule, ils obéirent aveuglément à ses instincts, a nem colères; ils furent souvent les interprètes de ses revendications légitimes, nmis ne reculèrent ni devant ses méprises ni devant ses violences.

Les Girondins , rebelles à toute transaclion de principes, poursuivirent jusqu'à Téobafaud l'image de la République telle qu'ils l'avaient

rêvée : vierge de dictalures, de représailles et de proscriptions.

Le club des Jacobins devint le quartier général de Tinsurrection qui s'organisa au grand jour pendant le mois de juillet 1792. Ce fut de ses réunions que partirent les appels aux armes, ce fut dans Tune de ses salles que les fédérés formèrent un comité in^rrectionnel. Déjà dans ses séances, de plus en plus tumultueuses, s'accentuaient les nuances et se révélaient les factions. Autour de Robespierre se groupaient Billaud-Varennes, Saint-Just, Legendre, Collotd'Herbois. Près de Camille Desmoulins siégeait Danton. Ça et là, parmi les groupes, circulaient les hommes d'action : Santerre et ses sansculottes, les délégués des sections et les patriotes méridionaux venus à Tappel des faubourgs.

Chacun dans Paris pressentait un grand évé^

nement. Ce frémissement indéfinissable qui précède les heures solennelles, parcourait la foule. Mais déjà on peut prévoir une prochaine et funeste scission enlre les bourgeois et les artisans. La bourgeoisie, après avoir pris avec le peuple la Bastille, hésite à marcher sur les Tuileries. De ses fenêtres, du seuil des bouliques, elle jette un regard inquiet, presque hostile sur les groupes populaires. Pourquoi cette attitude ?

Écoutons Camille Desmouiins (1) :

« Les riches, les marchands, les rentiers, qui par tous pays ne sont ni patriotes, ni aristocrates, mais seulement propriétaires, bouti-

(1) Ce discours peu connu de CamiUe Desmoulins, et qui n*a élë réimprimé dans aucune édition de ses œuvres, fut prononcé aux Jacobins le 38 juiHet i79^. Voir le Journal des Débats des Amis de la Constitution,

quiers, rentiers, après avoir fait la Révolution avec le peuple contre le roi pour se soustraire au pillage et au brigandage de la cour, voudraient aujourd'hui faire la contre-révolution avec le roi contre le peuple pour échapper au pillage imaginaire des sans-culottes.

« La division de la France en quatre-vingttrois départements et une constitution dont les bases sont toutes républicaines, laissant miré* voir dans h lointain une confédération possible des départements entre eux, un démembrement de Vempire et ces grands dessèchements de l'impôt, n'a pu qu'alarmer une capitale toute peu* plée de rentiers qui ne vivent que par l'impôt, et de détaillants dont le commerce ne peut se soutenir qu'autant que Paris reste le centre de tous les arts, le rendez-vous de tous les riches et la capitale de l'empire. Et comme ils n'ont vu d'autre ciment politique entre les quatre-vingttrois départements que la royauté^ tous les

riches, tous les boutiquiers ont cru qu'ils devaient s'appliquer à fortifier ce lien afin de resserrer plus étroitement toutes les parties de la monarchie et que cette indissolubilité garantit leur fortune. »

Rien de plus clair. La nouvelle division de la France apparaissait, en i792, comme un acheminement vers la fédération. La suppression des intendances, la restitution aux communes d'une partie de leurs droits, l'affaiblissement progressif du pouvoir central avaient alarmé les intérêts parisiens» et la bourgeoisie ne voyait de salut pour le principe unitaire que dans le maintien de la monarchie. Il importait de rassurer ces intérêts; tel fut du moins l'avis de Camille Desmoulins qui, dans le discours cité, se prononce, mais seulement à titre d'expédient, pour l'indivisibilité républicaine .

C'est donc afin de ménager quelques intérêts

bourgeois menacés que la Révolution va se suicider en s'organisant, et que va réapparaître la raison d'Élal, qui bientôt deviendra le Spectre rouge. C'est par tactique, sous Tinfluence de préoccupations toutes transitoires, que la Convention organisera cette concentration puissante des pouvoirs dont les ennemis de la République s*«mpareront bientôt. On aura pour quelques semaines sans doute rassuré les boutiquiers parisiens, mais la France entière va s'avilir devant la politique inquisitoriale du Comité de Salut public ; le tribunal révolutionnaire va condamner Vergniaud,.Clootz et Danton, au nom d'un peuple qui pendit Foulon, Flesselles et Berthier; on va discipliner les volontaires ; on imposera aux provinces des dictateurs étrangers à leurs besoins, à leurs coutumes; et, par une contradiction bizarre, les auteurs de cette funeste politique l'auront tous théoriquement désavouée.

Billaud-Varennes avait publié en 4791 un

volume intitulé : Vacéphalocralie, ou le gou* vememmt fidiratif démontré le meilleur de tous dans un grand empire par les principes de la politique et les faits de Vhistoire,

Clootz, fervent individualiste, avait défini son idéal politique par cette phrase : « Permis à chaque canton et à chaque individu de se gouverner à sa guise pourvu que sa manière d'être ne nuise pas à celle d'un autre. »

L'auteur de la France libre, le rédacteur du Vieux Cordeliery aimait la Liberté d'un amour trop sincère et trop élevé pour être jamais un autoritaire conscient.

Marat, le dénonciateur implacable, fut en France, comme chacun sait, l'un des premiers et des plus ardents adversaires de la peine de mort.

Mais comme ils ont rêvé un accord possible

avec Tarbitraire, bientôt l'arbitraire se retournera contre eux. A ce sort commun, le violent Marat n'échappera que par une mort violente.

La Raison d'État, qui va se personnifier dans Tavocat d'Arras, sacrifiera bientôt ses imprudents sectateurs d'un jour.

Brissot, lors de la fuite de Louis XYI, avait osé écrire que désormais la France était républicaine. Il en fut alors vivement réprimandé par Robespierre qui, dans le journal rAmi de la Constitutioriy lui reprocha d'avoir, par le seul mot de République, « jeté la division parmi les patriotes, travesti les vrais amis de la Liberté en factieux et fait peut-être reculer la Révolution d'un demi-siècle. » Un aussi prudent personnage était bien fait pour présider aux destinées de la République française. Quant aux Girondins, on sait comment la Révolution, commentée par Fouquier-Tinville, leur tint compte

de convictions antiroyalistes, prématurément exprimées.

Robespierre terrassant « Thydre du fédéralisme, » fut représenié comme un nouveau saint Georges. Clubs et journaux s'acharnèrent sur le monstre. Des chansons populaires (1), des complaintes célébrèrent, avec accompagnement d'airs en vogue, la capture de cette nouvelle bête du Gévaudan. Mais le groupe robespierriste n'avait pas encore épuisé ce prétexte

(1) Voici le premier couplet d'une chanson extraite du Chansonnier patriote (1793),

Air : N'aUez pas^ n'allez pas da/ns la Forêt Noire.

Voules-voas saToir ce que c'e$t

Que le fédéralisme ? C'est tin monstre cruel qui naît

De Tafireux despotisme.

n est d'autant plus réyoltant Qu'il assassine en caressant.

Français, si vous voulez m'en croire, Écrasons, écrasons celte bête noire!

fécoad. « Tout pouvoir révolutionnaire qui s'isole, s'écria Saint-Just, est un nouveau fédéralisme. » Et la mise en accusation de la Commune fut décrétée.

Peu de mois après, le club des Jacobins, épuré^ appartenait à ces intolérants sectaires parmi lesquels le premier Empire recruta tant de préfets et de sénateurs, plats-valets pour lesquels l'histoire n'aura jamais assez de piloris. Ce club brûlait solennellement un numéro du Vieux Cordelier, premier attentat à la liberté de la presse qui précéda de quelques semaines la mort de Danton, de Camille Desmoulins.

La dissimulation, la dénonciation, la calomnie passaient ainsi dans les mœurs, et la morale de la Compagnie de Jésus allait, au nom de la chose publique, être adoptée par la Montagne. C*est ainsi que Saint-Just, dans la plupart de ses accusations et notamment dans celles qu'il porta

contre Danton^ mit au service de son utopie gouyernementale une mauvaise foi manifeste.

La prétendue complicité des factions dissidentes avec les puissances étrangères était une fable grossière à laquelle n'ont évidemment pu croire ceux-là mêmes qui contribuèrent le plus à la propagée dans le peuple. On en peut dire autant du fédéralisme qui^ si Ton s'en rapporte à la légende colportée dans les faubourgs par les prescripteurs du parti girondin, et si légèrement accueillie depuis par tant d'historiens, aurait eu pour but le retour à la royauté par le démembrement de la France, par la création d'un ordre de choses où de petites monarchies absolues auraient pu se constituer dans la République. De telles accusations, qui ont trop longtemps égaré le sentiment populaire, ne résistent ni à un examen attentif des faits» ni à la lecture des journaux girondins (1).

(4) Voir le Bulletin des Amis de la Vérité; la Chro -

Dès le début de la Révolution Brissot avait résumé, avec une ueltelé qui ne lui fit jamais défaut non plus qu'à ses amis politiques, sa conception du contrat fédéral :

« Les habitants d'une môme cité, écrivait-il, ont le droit de se consliluer par eux-mêmes en municipalité, c'est-à-dire d'établir une administration et une police pour tout ce qui peut êire commun entre eux comme habitants de la cité; les cités d'une même province ont pareillement le droit inaliénable d'établir une administration provinciale pour tout ce qui peut être commun entre toutes ces cités ; les assemblées municipales et provinciales doivent être, quant à leur objet et à leur pouvoir, bien distinctes et séparées de l'Assemblée nationale, qui ne doit embrasser que les objets communs à la généralité

nique du mois, par Clavière ; le Patriote français, par Brissot; la Chronique de Paris, par Coadorcet, etc.-

du royaume ; néanmoins les principes snr lesquels doivent être appuyées ces assemblées nationales, provinciales et municipales^ ainsi que leurs règlements, doivent être entièrement conformes aux principes de la constitution nationale; cette conformité est le lien fédéral qui unit toutes les parlies d'un vaste empire. »

(BrissotyPIan de municipalité pour la Commune de Parts, 1791.)

On voit que ce plan, plein de concision et de clarté, loin de tendre à Taffaiblissement de la nationalité française, devait au contraire rajeunir et douer d'une puissance nouvelle les forces vives de la nation en les émancipant sans les diviser. L'idéal girondin, en restituant au pays ses franchises municipales et provinciales, liait en même temps les communes et les provinces par un contrat, ou constitution fédérale, qui garantissait sur toute l'étendue du territoire l'exercice des droits conquis et des libertés établies;

Uue assemblée centrale statuait sar les intérêts généraux et veillait au respect de la constitution. Ce système affranchissait donc les provinces d'une funeste tutelle et sauvait cependant des réactions locales certains droits fondamentaux» devenus inviolables dans toute retendue des États fédérés. Il tendait à Tannulation absolue du principe d'autorité par l'affirmation des droits de la province contre l'abus du pouvoir central, des droits de la commune contre l'abus du pouvoir provincial et au besoin des droits de l'individu contre l'abus de tous ces pouvoirs.

Tout cela n'a pas empêché une certaine école démocratique de proclamer que l'unité française fut sauvée par le régime de la Terreur, et que sauver l'unité c'était sauver la France. La sauver de quoi, s'il vous plait? De l'invasion? — Pour repousser les Prussiens de Brunsv^ick et les Hessois de Hohenlohe, était-il donc besoin

d'envoyer Lebon à Ârras, Carrier à Nanles, Jullien à Bordeaux, Çollot d'Herbois à Lyon? Ou bien se fait-on fort d'établir que les volonlaires, lorsqu'ils rejetèrent la coalition surla rive droite du Rhin, aient eu en vue non la défense du chanap paternel et des libertés conquises, mais celle de Fouquier-Tinville et de son tribunal ? — Sauver la France ! Mais de qui ? Ce ne fut pas de Bonaparte, sans doute, ni des Bourbons, ni du 2 Décembre, qui se fit contre le fantôme de la Terreur.

Qui nous sauvera de notre foi dans les sauveurs !

UE NEUF THKRHIDOll

Le régime de la Terreur, cet accident érigé depuis en système, perdra en dernier ressort son procès devant l'histoire. Il le perdra moins encore à cause du sang inutilement versé que parce quMl a éleînt.les éléments de vie qui devaient rendre grande, forte, invincible la jeune République. Il le perdra parce que les lois contre les suspects rétablirent la police politique avec l'espionnage ; parce que des réquisitions militaires inopportunes, imprudentes, soulevèrent la Bretagne et la Vendée, ralentirent le magnifique élan des volontaires, affaiblirent dans Tarmée Tesprit républicain et préparèrent le système de la conscription ; parce qu'une nouvelle religion d'État, qui eut son grand-prètre , ses dogmes, ses excommunications, ses auto-da-fé vint

prendre la place de l'ancienne ; parce qu'enfin des instilulions, hors desquelles une monarchie ne saurait vivre, mais par lesquelles devait fatalement périr une république, furent reconsti* tuées par les sectateurs de rindivisibilité.

Comme tous les esprits autoritaires^ comme Richelieu, comme Napoléon, Robespierre comprit qu'un pouvoir fort ne peut se maintenir au milieu de consciences émancipées. Il n'ignorait pas que la liberté absolue des cultes et des convictions philosophiques est incompatible avec tout autre régime que le gouvernement de soi par soi-même. L'idée d'une volonté surnaturelle et souveraine intervenant dans nos conflits terrestres a toujours été favorable aux despotes ; il n'est pas de tyrannie qui n'ait voulu avoir Dieu avec elle. En dehors môme du principe sur lequel repose la croyance, principe si énainemment contraire à toute pensée d'affranchissement, le culte donne encore au dictateur

ce suprême moyen d'action sur les masses : la mise en scène. On a vu de tout temps les pouvoirs mêmes qui alTrontent la liberté de la presse, ne se point départir de tout droit de censure en ce qui concerne le théâtre; ainsi font-ils pour les solennités religieuses. La Commune de Paris, en 1795, n'avait pas cru devoir heurter ce penchant inné dans les masses pour le mysticisme et ses oripeaux. Delà cette fête de la Raison dont s'engoua Chauraette, mais qui dut faire sourire de pitié Anacharsis Cloolz. Robespierre put conclure de celte mascarade qu'à Paris même existaient les éléments d'une rénovation religieuse, et ce fut peut-être sous cette impression qu'il fit décréter l'existence d'un Etre suprême.

Dès 1791 Robespierre, dans un discours prononcé aux Jacobins en faveur de la sou^i^eraineté du peuple, ce masque éternel de tous les despotes honteux, proclamait, à l'appui de sa

thèse, l'existence de « principes immuables gravés dans le cœur de tous les hommes par rÉlernel législateur. » Cétait toujours au nom du peuple qu'il devait deux ans plus tard proscrire la liberté de penser et dénoncer comme athées les membres de la Commune. Son Dieu n'admit pas plus que ceux des aulres sectes les contradicteurs ni les dissidents. — « Français! s'écriait l'avocat d'Arras à la fête de l'Être suprême, vous combattez les rois, vous êtes donc dignes d'honorer la Divinité! » et l'athéisme, symbolisé par un monstre en carton, était solennellement précipité dans les flammes.

Le peuple souverain applaudissait à ces banalités déclamatoires par lesquelles s'ébauchait Tœuvre impériale. Bientôt sa trop débonnaire majesté Jacques Bonhomme allait accepter le catholicisme napoléonien qui, avec le Concordat, lui rapportait doucement et indirectement la dime. Si du moins le mal s'était borné là! Mais

nos sottises néo-théologiques : le sans-culolle Jésus, le dieu des bonnes gens, les êtres suprêmes distincts et variés évoqués pendant le règne de Louis-Philippe par les écoles humani-' taires, Tunion triviale et monstrueuse rêvée par la République de 1848 entre deux irréconciliables principes, toutes ces niaiseries et toutes ces fautes ont eu pour point de départ la tentative de rénovation religieuse commencée au club des Jacobins.

Dans Tordre purement politique Tœuvre de Robespierre ne fut pas moins antirévolutionnaire. Quand la Convention, fascinée par « Tincorruptible tribun, y> se fut épurée des factions dissidentes, elle entra avec fureur dans la voie gouvernementale. Ce fut alors une véritable orgie de réglementations et de décrets auxquels le Directoire et l'Empire n'eurent à apporter, dans la plupart des cas, que de biens légers perfectionnements. Écoulez Billaud-Varennes, le fédé-

raliste de i791, parlant de rorganisation des districts (1) : « A le bien prendre, ce sont des leviers d'exécution tels qu'il en faut; passifs dans les mains de la puissance c^ui les meut, et devenant sans vie et sans mouvement dès qu'ils n'en reçoivent plus l'impulsion. Leur exiguïté même rend leur dépendance plus positive et leur responsabilité plus réelle. Qu'ils soient donc chargés de suivre l'action du gouvernement sous l'inspiration immédiate de la Conven* tion, et que les municipalités et les comités de surveillance faisant exécuter les lois révolutionnaires en rendent compte à leur district : voilà la véritable hiérarchie, que vous devez admettre également pour les lois militaires, administratives, civiles et criminelles, en chargeant de

(1) Rapport fait a\x nom du Comité de salut public sur un mode de gouvernement provisoire et révolutionnaire, par Billaud-Varennes, à la séance du 28 brumaire, Tan II de la République.

leur direction le Conseil exécutif, et de leur exécution les généraux, les agents militaires, les départements et les tribunaux, chacun sui- \ant sa partie, » Pouvait-on définir avec plus de franchise le malheureux système qui livra pieds et poings liés la France aux fantaisies brutales d'un officier corse?

Par une confusion bizarre, le préjugé historique ne se lasse pas de représenter comme des démolisseurs, comme des anarchistes les constructeurs de ceUe grande machine gouvernementale qui englobe aujourd'hui tous les citoyens dans ses complications et dans ses roudges..Les Montagnards jacobins se montrèrent, pour notre malheur» hommes d'ordre à ce point qu'en faveur de Tordre ils ne reculèrent ni devant les moyens policiers, ni devant la corruption, ni devant aucun des autres procédés dont les monarchies absolues leur avaient légué l'exemple. C'est ainsi qu'on trouva dans les papiers de Ro-

bespierre des axiomes comme celui-ci : « Il faut une vérité Mwe; » ou : « Il faut que les sansculottes soient payés et restent dans les villes; > ou : « Proscription des écrivains perfides et contre*révoIutionnaires ; propagation des bons écrits. » Puis c'est Payan qui écrit au Comité de salut public, à la date de messidor an II : « Que les fonctionnaires publics, responsables puisqu'ils sont les minisires de la morale, soient dirigés par vous; qu'ils servent à centraliser y à uniformiser l'opinion publique, c'est-à-dire le gouvernement moral, tandis que vous n'avez centralisé que le gouvernement physique, le gouvernement matériel (1). » Les citations de ce genre qui, transformées, sont devenues depuis pour certaines sectes de véritables articles dB foi, pourraient former la matière de plusieurs gros volumes.

(1) Rapport fait au nom de la commission chargée de l'examen des papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, par Courtois. Paris, an III.

Robespierre, à la veille du 9 Thermidor, ne voyait plus autour de lui que des complaisanls et des serviteurs. La Convention elle-même dissimulait et méditait sa chute en silence. Le club des Jacobins, décidément épuré, semblait lui appartenir sans réserves. Des lettres où les formules républicaines du temps avaient été prodiguées, mais qui s'inspiraient d'un ser,vilisme peu républicain, lui arrivaient de toutes parts, l'appelant doucement à la dictature.

Il avait cependant si bien su abaisser l'esprit public que la masse dont il avait été l'idole, désormais lasse, quasi-sceptique; saoule d'ailleurs de représailles et de sang, repue des accusations banales au nom desquelles on avait fait tomber les têtes de ses plus glorieux tribuns, resta le 9 Thermidor sourde aux appels désespérés de Henriot. Elle laissa les restes misérables de celte étonnante assemblée qui avait proclamé la République, frapper à terre l'homme

devant lequel la France tremblait la veille, rbomroe que désignait Isnard quand il dit à la Convention : « Qui êtes- vous? Le jouet d'un enfant féroce, une machine à décrets dans les mains du bourreau! » Un Tallien, un Foucbé, un Barras, un Fréron suffirent à cette besogne. Quand Robespierre, sanglant et mutilé, passa dans la sinistre charrette, les imprécations delà populace s'élevèrent de toutes parts; on Tinja ria, on lui jeta de la boue. Alors Robespierre dit-on, haussa les épaules. Mouvement superbe sans douté, mais qui dut bien moins exprimer le dédain que le repentir. Le démocrate autori taire, courtisan de la foule et eourlisé par la fouie, abjura et maudît son erreurquandà cette heure suprême il subit Finsulte de la foule. Quel contraste avec la mort héroïque des Dantonistes, avee la mort sereine des Girondins !

Au club des Jacobins, dont certains membres semblaient déjà répéter le rôle qu'ils jouèrent

au Sénat de 1814, Toraison funèbre de Robespierre devait être courte. « L'incorruplible tribun » devint après sa chute le « Catilina moderne, » et c'est parmi les Montagnards que les événements de Thermidor recrutèrent leurs plus fervents adeptes. Peut-être, fit observer en plein club le professeur de rhétorique Thirion, « peutêtre se croirti-t-on bien fondé à nous reprocher de ne nous être pas élevés contre Toppression; mais qui blâmera jamais Brutus d'avoir joué le rôle d'imbécile à la cour de Tarquin, en attendant le moment favorable de le frapper et de sauver la liberté de son pays ? Qu'on sache que la Montagne a suivi le rôle de Brutus ! »

PRAmiAIi

he premier souci des Thermidoriens fut de consolider au profit de la réaction les institutions de la Terreur. Les enthousiasmes de 1789 avaient cessé d'animer la province, d'où la vie politique avait été soigneusement bannie par les agents du Comité de salut public. Lyon se relevait lentement et péniblement de ses ruines; Bordeaux, après avoir été représenté par Gensonné, par Vergniaud, avait été gouverné par Jullien, un dictateur de dix-neuf ans; Nantes frémissait encore au souvenir de Carrier. Désormais, les départements, jouets dociles des caprices de Paris, se résignaient à leur impuissance, se réfugiaient dans leur inertie. Que signifiaient pour eux, en effet, les luttes des factions? Marat, Danton, Robespierre, leur appa-

raissaient à travers les actes d^hommes qui, dans la contrée même, avaient été les pourvoyeurs de Téchafaud. Puis, la centralisation accomplissait son œuvre funèbre. La nation qui, frémissante, avait salué Taube républicaine d'un immense cri de joie, retombait dans la nuit.

Bientôt elle allait perdre jusqu'au souvenir, jusqu'à la notion de la lumière.

Quelques sections des faubourgs de Paris, où fermentait encore l'esprit de la Commune, tenaient bon, seules en France peut-être, contre cette lassitude presque générale. Là dominait le sans-culottisme, comme aux beaux jours de la Carmagnole et du Ça ira. On y rêvait d'un suprême appel à la force populaire. Puis, les regrets des faubourgs étaient exaspérés par un terrible auxiliaire : la famine. « Tu n'as pas la parole! » avait ironiquement crié la foule à Fouquier-Tinville, qu'on menait à l'échafaud. « Toi, canaille, avait répliqué en ricanant l'ac-

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