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CHAPITRE II

l'école de la raison

La nouvelle philosophie allemande et là nouvelle philosophie française, dans leur première période, diffèrent essentiellement par l'objet , la méthode et le fond des doctrines, sauf quelques emprunts faits à la première par la seconde, qui ne purent d'ailleurs se naturaliser sur le sol de l'esprit français. Tandis que la philosophie allemande songe surtout à retrouver par une méthode toute spéculative ce monde des choses en soi que la Critique de la raison pure avait relégué au delà de la portée des facultés humaines, et croit avoir atteint son objet par un panthéisme idéaliste, la philosophie française s'applique particulièrement à renouer par la méthode psychologique la tradition spiritualiste interrompue par le triomphe bruyant de l'école de la sensation. C'est la pensée constante de Laromiguière, de Maine de Biran, de Royer-Gollard, de Cousin, de Jouffroy, de tous les organes éminents de la pensée nouvelle.

Mais des trois objets que l'ancienne métaphysique avait cru atteindre, l'âme, Dieu et le monde, et dont la nouvelle philosophie, en Allemagne, avait prétendu rendre la possession définitive à l'esprit humain par ses hardies méthodes de construction logique, l'âme et Dieu sont les seuls que poursuit la philosophie fran-

çaise , abandonnant à la science pure ce monde de la nature que les philosophes allemands avaient toujours eu à cœur de faire rentrer dans les formules de leur dialectique. Dans ses Leçons de philosophie, Laromiguière ne fait autre chose, que corriger le Traité des sensations dans le sens d'un spiritualisme qui ne dépasse guère le sage empirisme de Locke. Avec un sens tout autrement profond des choses de l'âme, Maine de Biran ruine par la base la doctrine sensualiste, et ouvre la voie à une psychologie nouvelle, pleine de révélations intimes sur le monde de la conscience, mais qui n'a rien à nous apprendre sur le monde de la nature. Ce philosophe, qui regarde sans cesse en dedans, ne s'occupe point du dehors. Il ne pense à Dieu que dans les derniers temps de sa carrière philosophique, comme à l'idéal de la nature humaine, à l'esprit infini dont le type lui est donné tout entier par la conscience dans l'esprit fini qu'elle lui révèle. Il n'affirme d'ailleurs la spiritualité de l'âme que sur le témoignage de ce sens intime qui lui fait atteindre l'être , la substance , la vraie nature métaphysique du moi dans le sentiment de ses actes et de ses facultés. Jouffroy reprend la même thèse, sur laquelle Maine de Biran avait jeté les fortes clartés d'une intuition plus pénétrante que méthodique, soumet les faits reconnus à une analyse régulière, les décrit et les raconte dans un langage dont la limpidité les rend accessibles à tous ; mais il reste , comme le maître de la nouvelle école spiritualiste , dans les limites de la pure psychologie. Royer-Collard n'a guère fait qu'un commentaire des doctrines de l'école écossaise : commentaire, il est vrai, fort supérieur au texte en vigueur de pensée, en précision et en beauté de langage, où l'empirisme de Locke, le sensualisme de Gondillac, l'idéalisme de Descartes, de Malebranche et de Berkeley, le scepticisme de Hume sont réfutés avec une

force de dialectique, avec une autorité de parole qui laisse les maîtres loin du disciple. De tous ces philosophes qui ont excellé dans l'analyse et dans la critique, Cousin est le seul qui ait essayé de réunir les éléments d'une doctrine générale reliant l'homme à Dieu.

L'objet philosophique se trouvant ainsi restreint, la méthode ne pouvait plus être la même, abstraction faite du génie différent des deux peuples. La philosophie française, n'embrassant plus l'ensemble des choses, n'avait que faire de la méthode spéculative, si chère à la pensée allemande. La méthode psychologique lui était commandée par la nature de son objet, aussi bien que par le génie propre de l'esprit français. L'homme, en effet, est un objet d'observation, non de spéculation. Quant à Dieu, la philosophie française avait trop peur des écarts théologiques de la pensée allemande pour en faire autre chose que l'objet d'une simple induction psychologique. Aussi ne trouve-t-on rien, dans les œuvres de cette école, qui ressemble à un système d'explication universelle. La philosophie n'y est plus la science générale des choses, telle qu'elle avait été comprise et cultivée jusqu'au xvin siècle exclusivement par toutes les grandes écoles philosophiques. C'est la science de l'homme intérieur, ou, si l'on veut, l'ensemble des sciences morales qui ont leur racine dans la psychologie. Tout au plus y ajoute-t-on quelques notions plus psychologiques que métaphysiques sur l'âme humaine et sur Dieu.

La philosophie allemande était trop peu connue à cette époque en France pour qu'on s'y préoccupât de la critique de Kant, et que les grands problèmes soulevés par cette critique vinssent à l'ordre du jour. Seul Victor Cousin parut comprendre un instant que la philosophie est la haute synthèse des sciences humai-

nés. C'est le moment où il revenait de cette Allemagne dont la nouvelle philosophie l'avait quelque peu fait rêver. Son ivresse métaphysique dura aussi peu que son engouement pour les doctrines allemandes. Quand la révolution de Juillet l'eut mis à la tête de l'enseignement universitaire, il n'eut plus qu'une pensée, la direction des études philosophiques dans l'Université, dans l'Académie, et partout où une sorte d'autorité officielle venait se joindre au prestige de son merveilleux talent d'écrivain et de professeur. Dans le cadre d'études qu'il se traça et qu'il imposa à toute son école, fascinée ou docile, il donna tout à la psychologie, à la morale et à l'histoire, oubliant tout à fait cette philosophie de la nature qui tient uhe si grande place dans les spéculations de Schelling, de Hegel, de Krause et de Herbart.

Il y eut un point pourtant où cette philosophie garda un certain caractère métaphysique: c'est la question de la raison impersonnelle. Là-dessus, Cousin se retrouva le disciple de Platon, de Malebranche, de Fénelon, de Schelling. Ce fut pour répondre à la. Critique de la raison pure qu'il chercha et crut trouver dans l'analyse psychologique les titres de cette faculté privilégiée à la foi métaphysique de l'esprit humain. Kant ne s'était pas borné à une théorie de la raison proprement dite. Sa critique embrasse l'esprit tout entier, sensibilité, entendement et raison. Ces trois facultés n'ayant pour fonction, selon lui, que de convertir, la première nos sensations en perceptions, la deuxième nos perceptions en notions, la troisième nos notions en idées, toute la vertu de l'intelligence se borne à donner la forme à la connaissance, tandis que l'expérience lui en fournit la matière. Dès lors la portée ontologique de nos facultés cognitives, de la raison aussi bien que de l'entendement et de la sensibilité, se trouve réduite à

néant. Kant se propose simplement d'expliquer comment l'esprit humain, sa constitution étant donnée, connaît les choses. Quant à l'existence des choses en soi, il a, quoi qu'on en ait dit, trop de bon sens pour la nier; mais il déclare impossible toute entreprise a#ant pour objet de démontrer la conformité ou la non-conformité de ces choses à la connaissance que nous en avons.

On a vu, dans le chapitre précédent, par quels efforts de construction logique la nouvelle philosophie allemande avait essayé de résoudre ce problème. La nouvelle philosophie française en cherche la solution par une méthode plus facile et plus conforme à ses propres traditions. Kant avait cru trouver dans le caractère subjectif de la sensibilité, de l'entendement, de la raison, de toute faculté intellectuelle, la cause radicale de l'incapacité objective de l'esprit humain. Cousin, se flattant de pousser plus loin l'analyse que Kant, pense avoir découvert un mode d'intuition qui relève la connaissance humaine de cette incapacité prétendue radicale. Mais ici il faut l'entendre lui-même, dans l'expression naïve et triomphante de sa découverte psychologique : « Ce grand homme , après avoir si bien vu toutes les lois qui président à la pensée, frappé du caractère de nécessité de ces lois, c'est-à-dire de l'impossibilité où nous sommes de ne pas les reconnaître et les suivre, crut voir précisément dans ce caractère un lien de dépendance et de relativité à l'égard du moi dont il était loin d'avoir approfondi le caractère propre et distinctif. Or, une fois les lois de la raison abaissées à n'être plus que des lois relatives à la condition humaine, toute leur portée est circonscrite à la sphère de notre nature personnelle, et leurs conséquences les plus étendues, toujours marquées d'un caractère indélébile de subjectivité, n'engendrent que des croyances irrésistibles, # si l'on veut, mais non des vérités indé-

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pendantes. Tout l'effort de mes leçons de 4818, après l'inventaire régulier des lois de la raison, fut de leur ôter le caractère de subjectivité que celui de nécessité leur impose en apparence, de les rétablir dans leur indépendance et de sauver la philosophie de recueil où elle était venue échouer, au moment même de toucher au port. Plus que jamais fidèle à la méthode psychologique, au lieu de sortir de l'observation, je m'y enfonçai davantage, et c'est par l'observation que, dans l'intimité de la conscience et à un degré que Kant n'a pas pénétré, sous la relativité et la subjectivité apparente des principes nécessaires, j'atteignis et démêlai le fait instantané, mais réel de l'aperception spontanée de la vérité, aperception qui, ne se réfléchissant point immédiatement elle-même, passe inaperçue dans les profondeurs de la conscience, mais y est la base véritable de ce qui, plus tard, sous une forme logique et entre les mains de la réflexion, devient une conception nécessaire. Toute subjectivité, avec toute réflexivité, expire dans la spontanéité de l'aperception. Mais l'aperception spontanée est si pure, qu'elle nous échappe; c'est la lumière réfléchie qui nous frappe, mais souvent en offusquant de son éclat infidèle la pureté de la lumière primitive. La raison devient bien subjective par son rapport au moi volontaire et libre, siège et type de toute subjectivité ; mais en elle-même elle est impersonnelle * . *

La raison impersonnelle, tel est le dernier mot de la théorie de la raison. Mais quelle est donc l'origine de cette grande révélatrice de la vérité absolue ? Cousin va nous l'apprendre. « Le genre humain croit à la raison et ne peut pas ne pas y croire, à cette raison qui apparaît dans la conscience en rapport mo-

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