Préface des Fragments philosophiques p
l'autre, on n'oppose pas la raison à la foi ; on oppose la raison réfléchie à la raison spontanée, c'est-à-dire la raison à la raison.
La théorie de la raison impersonnelle avait quelque chose de trop poétique et de trop mystique pour ne pas éveiller les doutes, provoquer les objections, commander les réservés, même au sein de l'école éclectique. Pour une philosophie chrétienne, comme celle de saint Augustin, de Malebranche, de Fénelon, le mystère (c'est bien le mot) de la raison impersonnelle n'avait rien de contradictoire, parce qu'il trouvait dans la doctrine du Verbe tout à la fois son principe et son explication. L'intime communication du \670c humain et du \6yoc divin fait comprendre jusqu'à quel point le premier est impersonnel, sans même aller, comme Malebranche et les mystiques chrétiens, jusqu'à identifier la raison humaine avec la raison divine. Mais que la philosophie de notre temps pût maintenir une pareille doctrine ou quelque chose d'analogue, au nom de l'analyse psychologique, après Descartes, Locke, Reid et Kant, c'était là une prétention qui devait sembler hardie, même aux partisans de la raison entendue comme une faculté originale et riche en idées irréductibles à l'expérience. Ni Jouffroy, ni Darimon, ni Garnier, ni Saisset, ni Rémusat, ni la plupart des disciples encore vivants n'ont suivi le maître dans son mystique essor.
M. Francisque Bouillier est peut-être le seul qui ait poussé la fidélité à la doctrine de la raison impersonnelle jusqu'à maintenir le principe dans sa rigueur littérale. Seulement, comme il comprend la difficulté d'une pareille métamorphose, ce n'est pas en vertu d'une analyse psychologique, à l'exemple de Cousin, qu'il soutient ce principe ; c'est au nom de la tradition métaphysique, qu'il renouvelle par une démonstration
dont la hardiesse plairait plus à Fénelon, à Malebranche et à Schelling qu'à Bossuet. c La raison est Dieu luimême en nous, Dieu avec qui nous sommes en nécessaire participation. La connaissance de l'absolu, de l'infini, c'est la connaissance qu'a de lui-même Dieu, l'être infini avec qui nous participons ; c'est la conscience qu'il a de son être infini, de sa causalité absolue, de son immensité, de son éternité, de son immutabilité. En présence de cette définition de la nature de la raison, s'évanouit l'argument fondamental du scepticisme tiré du rapport nécessaire de l'objet qui est connu avec le sujet qui connaît. En effet, pour arriver à la raison, pour tomber sous la conscience, la vérité n'a plus de milieu à traverser, de réfraction à subir 1 . » Et plus loin : c Ainsi la connaissance de la vérité absolue résulte de la participation de l'homme avec Dieu ; hors de Dieu, il n'y a rien d'absolu. Si la raison n'était pas Dieu présent en nous, principe de notre être, la vérité absolue ne serait qu'une chimère... Elle est le fondement ferme et inébranlable que donne à la certitude la vraie théorie de la raison impersonnelle *. »
Voilà la grande doctrine de la raison impersonnelle, révélant à l'esprit humain le monde des vérités inaccessibles à l'expérience. Ce n'est pas seulement Platon qui a imaginé cette explication ; c'est Aristote lui-même, le philosophe de l'expérience, qui l'a cherchée dans l'origine toute divine de la pensée (Wpoôev). Pas plus que Platon, il n'avait pu comprendre qu'une aussi merveilleuse faculté n'eût pas quelque chose de surnaturel. La philosophie contemporaine a relégué cette mystique tradition parmi les métaphores poétiques que l'ancienne métaphysique prenait au sérieux. Ce qui est certain, c'est que l'analyse psychologique de Victor Cousin n'a point réussi