Esquisse d'une philosophie 1. 1, 1. I., ch. h, p
comment arriver à cette unité? c Deux voies se présentent pour parvenir à une théorie que légitime ce caractère essentiel de la vérité : l'analyse, qui, des éléments simples, distingués et séparés, s'élève au tout qu'ils composent et à ses lois ; la synthèse, qui déduit d'une cause universelle les effets particuliers. Il est évident que la première voie ne saurait conduire à la solution du problème que se propose la philosophie ; car cette solution, pour être admissible, supposerait un dénombrement complet des éléments simples, ou une science dont il est impossible à nul homme d'approcher jamais. La synthèse purement rationnelle n'est pas moins impuissante, parce qu'elle manque de base, et part nécessairement d'une hypothèse gratuite... A moins qu'on ne remonte jusqu'à l'infini, l'absolu, le nécessaire, l'on n'affirme point, l'on suppose. Or, le nécessaire, l'absolu, l'infini, sans lequel nulle preuve ne saurait être prouvée, on y croit, voilà tout; et ainsi la démonstration a sa racine dans la croyance pure. Il faut donc, pour arriver à une philosophie solide, appuyer la synthèse sur la foi, dont la tradition perpétuelle et universelle est l'expression. » Cette tradition n'est autre que ce sens commun, critérium de toute vérité, dont l'orthodoxie théologique s'est très fort accommodée tant qu'elle ne fut qu'une machine de guerre contre la libre pensée, mais dont elle s'effraya dès qu'elle vit quel terrible usage voulait en faire son docteur, dans sa querelle avec le Saint-Siège.
En vertu de la méthode synthétique ainsi expliquée, Lamennais remonte tout d'abord, à l'exemple de Spinosa, à l'idée la plus abstraite de l'entendement, c Nous attachons au mot substance, pris en un sens général et absolu, la même notion qu'au mot&re, pris aussi en un sens général et absolu : de sorte que l'être infini et la substance infinie, présentant une seule et même idée
identique, sont pour nous ce quelque chose de primitif et de radical que Ton conçoit comme le fond nécessaire de tout ce qui existe et peut exister antérieurement à toute spéculation quelconque, soit infinie en Dieu (cette substance), soit finie dans les créatures. Séparée d'ailleurs de l'idée de substance, ridée d'être n'est plus qu'une abstraction, une forme logique qui ne correspond à aucune réalité effective et vivante ; et d'un autre côté, la substance absolue et infinie étant nécessairement et ne pouvant point ne pas être, il est de fait impossible de séparer de son idée l'idée d'être infini et absolu, avec laquelle elle se confond et ne forme qu'une idée unique. Elle est ce qui est de soi et par soi, ou mieux encore et plus simplement ce qui est, et nous n'en avons point d'autre notion 1 . »
Jusqu'ici on croirait entendre Spinosa lui-même. En avançant dans le développement de la pensée de l'auteur, on le croit davantage. « Toute idée, quelle qu'elle soit, renfermant celle de l'être, ou plutôt n'en étant qu'une modification, il s'ensuit que l'idée de l'Être, antérieure à toutes les autres, est aussi la plus générale à laquelle il soit possible de s'élever. * Gela est clair comme l'évidence. Mais citons encore, pour juger à quel point notre philosophe est dupe d'une abstraction : « Au delà il n'est rien. Parvenu à ce terme, l'entendement s'arrête; il a trouvé son propre principe, et le principe de tout ce qui est. Il ne se connaît, il ne se conçoit que par cette unité première, source inépuisable des réalités. Qui n'aurait pas l'idée de l'Être, n'aurait l'idée d'aucune existence... L'Être est, par sa nature, souverainement intelligible, et lui seul même est intelligible ; il est le terme et le moyen de toute vision intellectuelle : le terme, puisqu'on ne voit que ce qui
i. Esquisse d'une philosophie t, I. I, 1. ch. v, p. 40.
est ; le moyen, puisqu'il est lumière et Tunique lumière. Et cependant cet être est indiscernable, incompréhensible ; et c'est le caractère de la substance. Une, de l'unité la plus absolue, elle n'offre, en tant que pure substance, rien de déterminé, rien de distinct, quoiqu'elle contienne en soi, dans sa mystérieuse essence, ce pour quoi la distinction peut et doit se manifester, ce quelque chose de substantiel qui montre, spécifie, détermine en elle des existences distinctes *. » Ne voilàt— il pas Platon spéculant sur Vidée des idées, Spinosa sur l'abstraction de la substance, Malebranche expliquant toute connaissance par la vision en Dieu ? Sans vouloir m'arrêter à la critique de cette méthode spéculative, refutée et ruinée par les Aristotes de tous les temps, il m'est impossible de ne pas faire remarquer combien les mots de substance et d'être en soi sont féconds en illusions logiques et en confusions métaphysiques. Si la substance n'est aucun être déterminé, selon la définition de l'auteur, comment peut-on concevoir qu'elle soit, en tant qu'être réel, un principe de détermination, de distinction, de spécification? Si le mot de substance s'entend de l'être en acte, et non simplement de l'être en puissance, il n'y a plus de place pour l'individualité des êtres particuliers dans le sein de l'Être universel. Hegel a dit le mot vrai, après Aristote : Il n'y a d'être réel que dans le devenir. L'Être en soi n'est tout en puissance que parce qu'il n'est rien en acte. La substance ainsi entendue est une notion féconde, parce qu'au lieu de n'exprimer qu'une abstraction logique, elle exprime une loi de la nature passant de la virtualité à la réalité dans ses perpétuelles transformations. Ici l'auteur n'est-il pas plus près de Spinosa que d'Aristote? L'idée de la substance ou de l'être est le sommet de