Ibidem
sur l'être et la substance avec une logique qui rappelle l'audace d'un Spinosa, l'auteur, avec saint Augustin, saint Grégoire de Nysse et toute l'école spiritualiste, rentre dans sa conscience pour y regarder l'homme lui-même, c Nous avons en nous une image de ce qui, à cet égard, existe en Dieu. Considéré dans sa substance, notre être, quoique fini, est un aussi, simple, incompréhensible ; et néanmoins il ne laisse pas de se révéler, sous des notions distinctes, par diverses propriétés qui lui sont inhérentes, et qui n'en altèrent point l'unité essentielle, laquelle demeure toujours ce que l'esprit conçoit de primitif en lui... De même Dieu, cet Être un, cette substance une, est doué de propriétés nécessaires comme elle. Il est Puissance, Intelligence, Amour, »
Une fois engagé dans cette nouvelle voie, l'auteur ne s'y arrête plus, et avec la logique persévérante qui est le caractère de son esprit, il va jusqu'à la Trinité du symbole chrétien : « Chacune de ces propriétés, quoique essentiellement distinctes l'une de l'autre, est l'Être tout entier, la substance tout entière, sans quoi la substance ne serait pas une, l'Être ne serait pas un. Il y a donc, en Dieu, unité d'être et distinction dans cette unité. De l'idée de l'Être unie à celle de distinction individuelle dérive l'idée de personne : car une personne, c'est ce qui forme une unité intelligente, déterminée par quelque chose d'essentiel et de permanent... La Puissance, l'Intelligence, l'Amour, sont trois Personnes distinctes dans l'unité de l'Être ou de la substance divine. De là il suit que chaque Personne en Dieu peut et doit être considérée sous plusieurs rapports : comme l'Être divin tout entier, et alors tout ce qui se dit de Dieu doit être dit de chaque Personne; dans ce qui constitue son essence, en tant que Personne, ou dans sa propriété distincte, et
alors ce qu'on dit de Tune ne peut être dit de l'autre 1 . » Ici la tradition chrétienne est suivie à la lettre. L'auteur s'en explique d'ailleurs plutôt avec la liberté d'un philosophe qu'avec la foi d'un théologien : c Telle est, en quelque sorte, la philosophie de Dieu. On ne saurait le concevoir sous une notion différente ; et bien qu'il demeure éternellement incompréhensible en soi, ce qu'on vient de dire est néanmoins renfermé si clairement dans l'idée qu'on a de lui, qu'il faut ou l'admettre ou nier Dieu, et avec lui tout être. Résultat du travail de l'humanité pendant de longs siècles, cette conception du souverain Être, de la cause première et infinie, s'est généralisée, sous la forme de foi religieuse, dans le christianisme, dont elle constitue la base dogmatique. Une autre la remplacera-t-elle un jour? Nous ne le croyons pas. Il ne se fait point de pareils changements dans cet ordre de la pensée, et la logique est invariable. Seulement, la lumière va croissant. On discerne mieux ce qu'on voyait d'une manière plus obscure. L'intuition plus vive dégage la vérité de son voile symbolique *. > Lamennais a fait comme la théologie chrétienne. Pour la rendre plus complète, il a réuni dans sa notion de Dieu les enseignements contradictoires de la logique et de la psychologie. Une contradiction, si grave qu'elle soit, n'est jamais mortelle à la religion, qui peut toujours se retrancher dans le mystère. La philosophie n'a point cette ressource : quand une doctrine philosophique en est convaincue, elle est mortellement atteinte. Tant que la libre pensée n'aura pas résolu la contradiction qui est restée au fond de la formule trini taire, cette formule ne pourra compter parmi ces grands dogmes métaphysiques qui
1. Esquisse d'une philosophie, t. I, 1. 1, ch. xti, p. 87, 88.