Ibid., ch. xvi, p
peuvent être considérés comme les croyances éternelles et universelles de l'esprit humain .
La lutte entre la tradition théologique et l'esprit philosophique qui a marqué le début de YEsquisse dune philosophie, continue, en s'accentuant davantage, dans la suite du livre, particulièrement dans le problème de la création. Dieu crée véritablement, dans la pensée de l'auteur, puisqu'il ne tire pas sa créature d'une matière préexistante, ainsi que l'entendaient les anciens. Mais il ne la tire pas non plus du néant, comme le veut une certaine école théologique en ce sens qu'il produirait une substance nouvelle, qui n'avait aucune sorte d'existence antérieure. Ici, Platon, Origène, saint Augustin, Malebranche, toute l'école platonicienne vient en aide à notre philosophe par la théorie des idées : « Il est clair que, si les êtres particuliers n'étaient pas primitivement spécifiés dans la pensée divine, s'ils n'avaient pas, en Dieu, sous ce rapport, une existence distincte, déterminée par leur idée propre, toute création serait impossible. Gréer, c'est produire ou réaliser au dehors ce qui auparavant n'avait d'existence que dans l'entendement divin. Et puisque, en créant, Dieu donne l'être, cet être qu'il donne, il le tire de soi, puisqu'il ne peut évidemment exister aucune portion d'être qui n'ait pas sa source dans l'Être infini. Aucun être particulier, ni la collection de tous les êtres, ne sont néanmoins engendrés de lui, parce qu engendrer, ce n'est pas seulement tirer de soi, mais tirer de soi quelque chose d'une nature égale. L'acte par lequel le père tire de lui-même son fils, diffère donc essentiellement de celui par lequel Dieu réalise au dehors les êtres finis dont les types existaient de toute éternité dans le Verbe. Nous trouvons en nous une image de ces deux opérations. L'homme aussi engendre ou produit des êtres de même nature que lui, et réalise au dehors ses pensées, c'est-à-dire
crée autant que le peut un être fini ou créé lui-même . Une statue, un tableau, une maison, une montre, ne sont que des créations de ce genre *. »
Oui, sans doute, l'homme fait deux choses très différentes quand il engendre et quand il crée. Mais quel sens peut avoir chacun de ces mots, du moment qu'ils s'appliquent à un monde où il n'y a ni matière ni nature ? Dire avec Lamennais et l'école théologique que Dieu crée en réalisant par sa puissance les idées conçues par son intelligence et voulues par son amour, c'est laisser le mystère de la création dans toute son obscurité. La puissance créatrice ne suffît pas à l'homme pour faire de l'idée une réalité. Gomment suffit-elle à Dieu? C'est ce que l'auteur n'explique pas. Dire également que le Père engendre son Verbe, parce que celui-ci est supposé de même nature, c'est encore abuser des mots. Dans toute génération qui nous est connue par l'expérience, l'être engendré est autre que l'être générateur, tandis qu'en bonne théologie le Fils ne fait qu'un avec le Père, malgré la subtile distinction des Personnes. De même, dans toute création dont l'expérience nous offre le type, il n'est pas de forme nouvelle sans matière préexistante à l'œuvre de l'artiste ou de l'ouvrier. Quand donc la théologie et la métaphysique s'évertuent à faire accepter à notre raison les mystères de la génération et de la création divine, en les assimilant aux types révélés par l'expérience, elles l'abusent et s'abusent elles-mêmes par des analogies de mots qui ne répondent à aucune réalité. Il vaut mieux lui dire que ce sont des mystères avec lesquels la philosophie et la science n'ont rien à voir. Quel supplice ce doit être pour le théologien philosophe ou le philosophe théologien que de s'épuiser en de pa-
1. Esquisse d'une philosophie, t. I, 1. I, . ch. i., p. 105, 106.
reilles explications! On peut en juger par la fatigue que ce travail ingrat cause à tout esprit qui aime les questions simples et les solutions nettes,
La création est-elle contingente ou nécessaire? Ici encore le philosophe se débat contre le théologien, et Fauteur croit tout sauver par une distinction. La création est infinie et nécessaire sous une de ses faces, finie et contingente sous l'autre. Elle est nécessaire et infinie dans les idées éternelles qui la représentent; elle est contingente dans l'acte qui réalise ces idées. Dieu est souverainement libre dans cette œuvre de création *. — Toujours la même obscurité résultant de deux principes inconciliables. Si la création divine a son image dans la création humaine, il s'ensuit qu'elle est une chose purement et simplement contingente, en vertu de la liberté même de l'acte créateur, bien que le type de l'être créé fasse éternellement et nécessairement partie de l'entendement divin. Si elle n'a pas son image dans le monde de l'expérience, comment pouvons-nous en parler autrement que comme d'un mystère qui échappe à notre raison? Il en est de l'œuvre de la création comme de tous les actes volontaires de l'Être divin. Quand on sort de l'expérience psychologique, qui seule nous révèle la notion claire et nette de la liberté, on quitte le pays de la lumière et de la science pour entrer dans le mystérieux sanctuaire de la foi. Combien de temps et de peine ont perdu la théologie et la métaphysique à expliquer l'accord de la nécessité et de la liberté en Dieu, de façon que s^ volonté n'ait rien de la contingence et de l'imperfection de la volonté humaine ? Ce qui a été dit de plus clair sur cette question, c'est qu'en mesurant les progrès de la liberté du sage aux progrès de sa volonté, on