‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 24 sur 86 · I. Ibid. I. III, p. Ii · texte numérisé non relu

I. Ibid. I. III, p. Ii

esprits qu'entre Lamennais et Pierre Leroux. Celui-ci est le philosophe des aspirations ardentes et des improvisations libres, un peu à la manière de Diderot, qui lui est d'ailleurs fort supérieur. Il n'a jamais su ou voulu concevoir une doctrine dans son ensemble, en coordonner les parties, en composer le tout. 41 laissait courir sa pensée comme sa plume, pensant, écrivant à l'aventure, sans jamais savoir où s'arrêterait l'une ou l'autre, dans ses exubérantes digressions. Ses livres de quatre ou cinq cents pages n'étaient d'abord que des articles qui s'étendaient sous l'inspiration d'un esprit incapable de se contenir et de se posséder. Il était prêt à discourir, à disserter sur tout, parce que, comme Diderot, il avait de tout une connaissance suffisante pour en parler pertinemment. Mais il était bien rare qu'il aboutît, sur quoi que ce soit, à une conclusion nette et précise. On pourrait lui appliquer le mot de Cousin sur un écrivain bien connu : « Il est de ceux dont Dieu a dit : Tu ne te dégageras jamais. » C'est de lui également que Voltaire eût pu dire, encore plus que de Diderot : « C'est un four où tout bout et rien ne cuit. » Et avec tout cela, il eut, en son temps, plus de renommée que Lamennais, comme philosophe. C'est que sa pensée, malgré son origine toute traditionnelle, est plus moderne et plus vivante dans la confusion de ses idées que celle de Lamennais dans la savante ordonnance de ses raisonnements. Pierre Leroux n'a pas fait de livre à proprement parler, bien qu'il ait beaucoup écrit. S'il n'a pas laissé de système, il a laissé une formule. Voilà pourquoi il a fait école, quand l'auteur de YEsquisse dune philosophie n'a pas laissé un seul disciple dans la science sur laquelle il avait médité.

Aucun ouvrage de cet écrivain fécond ne pourrait être cité où Ton retrouvât quelque chose qui ressemble à un exposé complet de ses idées. Si sa pensée géné-

raie est partout, si elle remplit et inspire toutes ses œuvres, elle n'a été exposée dans son ensemble ou résumée nulle part, ni dans YEncyclopédie nouvelle, où il n'a fait qu'annoncer ses articles Dieu et Trinité, vainement attendus , ni dans la Réfutation de V éclectisme, où il se perd dans la critique personnelle et passionnée, ni dans le livre de l'Humanité, qui a pour objet une explication aussi ingénieuse que libre de la vieille doctrine de l'immortalité et de la vie future. On ne peut qu'incidemment retrouver cette pensée dans des écrits où, à propos d'un sujet quelconque, il se laisse *aller volontiers à reprendre une doctrine qui n'y rentre pas nécessairement. C'est l'écrivain des digressions et des parenthèses. Le livre de l Humanité contient certaines pages où l'auteur semble s'inspirer des principes de la métaphysique spinosiste. « Socrate, dit : ce qui est et ce qu'on ne voit pas, voilà le ciel. Embrassons cette définition, car elle est vraie. Oui, le ciel est ce qui est, ce qui est réellement, ce qui, étant d'une façon absolue, étant par soi-même, a été, est, et sera. Le ciel est l'infini être. Ce n est pas l'infini créé, sous ses deux aspects d'espace infini et de temps éternel, c'est-à-dire d'immensité et d'éternité. Non, le ciel est ce qui se manifeste par cet infini créé, l'infini véritable qui est sous cet infini créé ; le ciel est Dieu lui-même. Et le ciel ne se voit pas, Dieu ne se voit pas. Il est l'infini, donc il n'est contenu en aucun lieu. Il est l'éternel, donc il n'est contenu en aucun temps. Mais, pour n'être contenu en aucun lieu et en aucun temps, il n'en est pas moins en tout lieu et en tout temps, en tout point de l'espace et de la durée ; et il est l'infini et l'éternel dans chaque point de l'espace et delà durée. On met Dieu bien loin de la terre, bien loin de nous. Mais Dieu pourtant est partout, Dieu est en nous à tous les moments de notre existence *. »

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