‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 28 sur 86 · Ciel et Terre, p · texte numérisé non relu

Ciel et Terre, p

tout ensemble ici et là. De même qu'il vit simultanément dans tous les temps, il vit simultanément sur tous les points. L'étendue lui appartient selon le mode d'ubiquité, comme la durée, selon le mode d'éternité. Tout entier partout, comme il est tout entier dans chaque instant, il n'est cependant contenu dans aucun lieu, car c'est lui, au contraire, qui les contient tous, tout en résidant substantiellement en chacun. C'est par là que l'indivisible immensité qui le caractérise se distingue de l'immensité de son œuvre. Il en est de sa présence dans l'Univers comme de la présence de 1 ame dans le corps, dont saint Augustin dit si justement : « L ame est tout entière dans le corps, et tout entière dans chacune des parties du corps *. » Mystère précieux, car il nous donne, en nous-mêmes, comme une ombre de l'ubiquité de Dieu, qui, complétant l'image que notre vie nous offre de la sienne, nous laisse clairement sentir de quelle manière le créateur se différencie absolument de l'étendue, fût-elle sans fin. »

Deux infinités, deux éternités, deux immensités voilà le triple mystère que la tradition idéaliste propose aux méditations de la raison moderne. Elle croit tout éclaircir, tout expliquer, tout concilier par ses distinctions. Elle oppose l'infinité relative à l'infinité absolue, le temps à l'éternité, l'étendue à l'immensité. Elle distingue une durée successive et une durée sans succession, une étendue extensive et une étendue sans extension, une perfection graduelle et une perfection sans degrés. La raison humaine de tous les temps s'est mise à la torture pour comprendre le mystère. Elle n'y est jamais parvenue, et il lui a fallu convenir que ces problèmes sont au-dessus de ses forces. C'est co qu'a toujours voulu la théologie orthodoxe, qui a bien d'au-

i. De Trinitate, p. 6.

très mystères à lui opposer. Lamennais, Pierre Leroux, Jean Reynaud, et tous les philosophes de notre temps qui ont essayé de mettre la tradition d'accord avec la science et la raison de notre temps, n'y ont pas réussi, parce que la solution -du problème est impossible.

On est heureux de voir Jean Reynaud abandonner cette métaphysique inintelligible pour une philosophie plus conforme aux idées de son temps. Écoutons-le sur la destinée de l'homme, voué, pour son glorieux perfectionnement, aune immortelle et incessante activité : «C'est par cette activité que la ressemblance de la créature et du créateur parvient à son suprême complément ; c'est par elle que la créature, entrant en association avec le créateur, parvient à développer la perfection en elle et autour d'elle, et que là création, poursuivant son but, remonte incessamment vers celui dont la bonté Ta suscitée et l'appelle. De plus, c'est par cette activité seulement que Tâme est en mesure de s'apaiser elle-même, en donnant satisfaction aux élans que lui inspire à chaque instant l'amour de Dieu, l'amour du prochain, l'amour d'elle-même ; et ce n'est, non plus, que par elle que s'accomplit la destination bienfaisante imposée dès l'origine à la totalité de l'univers. Supprimez, en effet, ce divin principe d'activité qui lie toutes les créatures Tune à l'autre pour les attacher à Dieu toutes ensemble, et les amener ainsi de concert à ces conditions supérieures d'existence auxquelles tout l'univers aspire, aussitôt tout se rompt, tout se dissout, et il n'y a plus que confusion : la vie est éteinte, le monde est amorti, et Dieu lui-même, privé de ce mouvement extérieur auquel il préside, se replie en lui, et rentre, comme Brahma, dans l'extase de la contemplation solitaire. C'est où en est venu, dans sa lassitude profonde, votre triste moyen âge avec son dogme glacial de la consommation suprême. A lui, la responsabilité de cette

interprétation aveugle du mythe antique de la transformation de la terre. A l'entendre, l'heure une fois sonnée et le jugement prononcé, tout, dans l'univers, doit prendre une position éternellement fixe et inaltérable. Plus de temps, plus de changement, plus jamais rien de nouveau; plus d'actions charitables de la créature à l'égard de la créature ; plus de réflexions salutaires ni d'emportements efficaces vers Dieu : les élus seront installés pour toujours, chacun à sa place, dans le paradis; les réprouvés, chacun à la sienne, dnns l'enfer. . L'époque sera passée où les bons pouvaient se délecter en aidant leurs frères à sortir du mal, et en sentant la création céder à leurs instances, et gagner chaque jour, grâce à eux, une nouvelle douceur et une nouvelle beauté ; où ceux qui ont eu le malheur de s'égarer, pouvaient, après leur égarement, revenir à la lumière et reprendre, en compagnie des fidèles, le droit chemin ; où ceux qui éprouvaient la sainte émulation d'atteindre au même rang que les êtres plus parfaits qu'ils apercevaient au-dessus d'eux et de savourer avec eux les délices d'un voisinage de Dieu plus intime, étaient maîtres de s'élever selon leurs désirs et de se rapprocher continuellement de leur divin modèle. Il n'y a plus, dans laterrible suite de ces siècles, de siècles de progrès à espérer ni pour soi, ni pour les autres, ni dans le ciel, ni dans l'enfer, ni nulle part, et la loi de l'immobilité est désormais la loi unique de l'univers. Voici, sur les gradins de ce ciel étrange, les élus assis en ordre, l'un près de l'autre, tous aurang que leur ont assigné les travaux de leur court pèlerinage de la terre, absorbés, sans que rien les doive jamais distraire, dans la rigidité de leur contemplation, et revêtus pour toujours des corps terrestres dans lesquels ils ont été saisis par la mort, comme du sceau fatal de leur immortalité éternelle. Que font là ces fantômes? Sont-ce bien des vivants, ou ne

sont-ce pas des morts? Ah! Christ, que ce paradis m'épouvante, et que j'aime encore mieux ma vie avec ses misères, ses tribulations et ses peines, que cette immortalité avec sa paix béate*. »

Au siècle où nous vivons, si la foi aux réalités de l'autre vie est encore vive dans le monde qui croit avec son cœur ou son imagination, elle devient de plus en plus rare et faible dans le monde des intelligences qui ajoutent à une froide raison une certaine culture scientifique et philosophique. Ce monde là pourtant, si sceptique qu'il paraisse devant de pareilles révélations, peut-il ne pas se sentir ému en entendant ces paroles? Jean Reynaud est du très petit nombre des spiritualistes dont la foi sur ce point est aussi précise qu'elle est profonde. Nul livre de notre temps n'est autant que Ciel et Terre pénétré d'un tel sentiment de la réalité transcendante. Ce n'est plus la discrète réserve d'un philosophe s'en tenant au dogme d'une vie future, dont il se garde de définir les conditions ou de définir l'état. Ce n'est plus la rêverie vague d'un poète qui donne carrière à son imagination. C'est la foi d'un théologien tout plein de l'esprit moderne, et du sentiment de cette vie morale qui fait de l'action le principe et la mesure de la perfection. Ceux qui n'ont pas seulement lu le livre, mais qui ont connu l'homme, peuvent attester que son âme, encore plus que son livre, exhalait le divin parfum de cette foi. S'il y a un philosophe contemporain qui ait fait passer sa doctrine dans ses actes, c'est Jean Reynaud. Il a cru à la vie future, et à telle vie future, au point d'accepter pour les siens et pour lui la mort, non point avec la résignation d'un sage qui sait que l'homme est mortel, mais avec la radieuse espérance d'un croyant qui voit s'ouvrir, dans

i. De Trinitate, pages 255, 256.

les vastes cieux, la perspective des plus hautes et des plus belles destinées. Écoutons encore cette prière: t Mon Dieu! s'écrient ces âmes suppliantes, combien la vie que vous venez d'arrêter a été peu fructueuse ! Les perfections que nous avons acquises ne sont que le commencement des perfections dont nous sentions capable l'immortelle essence qui est en nous, et nous avons confiance que nous serions meilleurs si vous nous aviez fait vivre davantage. Ce que nous avons accompli pour l'avancement de nos frères et pour l'amélioration de l'état général de la société terrestre n'est presque rien en comparaison de ce que nous voyons encore à tenter ; et les maux que nous laissons derrière nous, touchent tellement notre cœur, que la plus douce récompense que nous puissions souhaiter serait le bonheur d'être admis par votre providence à les guérir encore. Accordez-nous donc de reprendre, dans le nouvel asile où vous nous transportez, la suite de nos travaux interrompus dans celui-ci : faites que nous ne cessions pas d'être ce que nous étions. » Y a-t-il un philosophe, ou un théologien de notre temps, parmi les plus illustres, dont la foi religieuse ait trouvé de tels accents?

J'en reste à Jean Reynaud, laissant le lecteur sous l'impression de ces magnifiques paroles. Ce n'est pas que cette école ne compte pas d'autres représentants fort autorisés qui feraient bonne figure <ians une histoire de la philosophie française du xix° siècle : Bûchez qui fut un chef d'école, Bordas-Dumoulin un métaphysicien de premier ordre, un théologien libéral dans son orthodoxie, son disciple Huet, un brillant écrivain. Mais ce n'est pas une histoire que j'ai voulu faire ; c'est une simple et rapide revue des méthodes philosophiques appliquées à la solution des problèmes déclarés insolubles par le père de la philosophie critique,

Pour ne pas donner à cette introduction les proportions d'un livre, j'ai dû m'en tenir, pour chaque école, aux représentants les plus connus. Si j'ai borné ma revue à l'Allemagne et à la France, ce n'est pas que les écoles dont j'ai seulement exposé les principes n'aient compté ailleurs, surtout en Italie, des organes dignes d'attention. Mais il est reconnu que c'est en Allemagne et en France que les plus grands efforts ont été faits, dans la première partie de ce siècle, pour résoudre les grands problèmes métaphysiques. L'école de la spéculation logique, l'école de la raison, l'école de la tradition n'ont pas de plus puissants organes que les philosophes qui s'appellent Schelling, Hegel, Cousin, Lamennais Jean Reynaud. Fort diverses d'ailleurs dans leur manière de philosopher, ces trois écoles ont ceci de commun, qu'elles ont cru à la vertu de la méthode à priori, logique chez la première, rationnelle chez la seconde, traditionnelle chez la troisième. Aucune de ces écoles n'a réussi à conquérir le monde philosophique où elle s'était fait une place plus ou moins large, ni même à garder les positions acquises. La conclusion à en tirer, c'est que la vraie solution du problème métaphysique ne se trouve ni dans la spéculation logique, ni dans l'intuition rationnelle , ni dans la tradition théologique, ni dans aucune autre voie que l'expérience. La philosophie en est donc maintenant â l'alternative ou de renoncer à la métaphysique, ce qui serait un suicide, ou de chercher dans l'expérience et dans la science positive la solution des questions que la légitime curiosité de l'esprit humain ne cessera de poser A

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