CHAPITRE IV
l'école de la conscience.
Pendant que le positivisme et le matérialisme font grand bruit dans le monde de la science et de la libre pensée, une nouvelle école de métaphysique se forme et se développe dans le cercle modeste et silencieux des penseurs sévères que l'histoire de la philosophie a rassurés sur l'avenir de ce genre de spéculation. Les maîtres de cette école ont presque tous appartenu, à divers titres, à l'école d'érudition et de critique éclectique dont Victor Cousin fut le père et resta le chef jusqu'à la fin de sa vie. Dans les derniers jours de sa longue domination, il avait dû voir, peut-être avec plus d'inquiétude que de sympathie, les plus distingués de ses disciples entrer de plus en plus dans les études et les traditions de leur choix, usant de cette liberté que donne à des esprits indépendants l'habitude des questions philosophiques. Avec le maître illustre qui les avait d'abord inspirés et dirigés, ils pensaient que la vérité n'est point dans les écoles exclusives. Mais plus ils réfléchissaient, mieux ils comprenaient que l'éclectisme n'est pas une méthode féconde, et que mêler, combiner, même avec art et discernement, des doctrines diverses, ce n'est point les concilier, ni surtout les renouveler. D'autre part, ils finirent par sentir que le maître avait fait de l'école spiritualiste, à laquelle ils
s'honoraient d'appartenir, une petite église dont il surveillait le credo avec une jalouse autorité. Après sa mort, l'indépendance de ses élèves, mise tout à fait à l'aise, se fit jour dans des œuvres d'une heureuse initiative. Si donc l'éclectisme fut le berceau de la nouvelle école métaphysique, si l'enfant en a sucé le lait, s'il a grandi sous la tutelle de son puissant maître, il est devenu homme, grâce à la forte nourriture du régime historique ; il pense et parle aujourd'hui librement.
Ce qui distingue le plus cette école de l'ancienne, morte avec son chef, c'est moins la différence des doctrines que l'indépendance des maîtres et des disciples vis-à-vis les uns des autres. S'ils sont tous spiritualistes, dans le sens le plus large du mot, ils ne font point du spiritualisme une cause, on pourrait dire un parti, comme l'a fait Cousin, qu'il faille défendre à tout prix, et avec tous les alliés qui peuvent se rencontrer contre les adversaires qu'il trouve dans le camp de la science et de la philosophie. Ils ne font pas tous entendre la même voix dans le concert philosophique. Chacun y a sa note qui n'a rien de discordant, puisque la pensée spiritualiste donne le ton général. Expliquer la nature par l'esprit, ce qui est le contraire du matérialisme ; l'expliquer sans avoir recours à d'autres révélations qu'à celles de l'expérience : voilà la méthode et la conclusion sur lesquelles tous les maîtres de cette école sont d'accord. La plupart de ces maîtres ont fait connaître leur pensée par la critique des diverses doctrines dont ils ont fait l'objet de leurs fortes études. MM. Jules Simon, Janet, Franck, Bénard, Lévêque, Bouillier, Caro l'ont exposée, défendue et résumée dans des livres fort estimés, qui sont entre les mains de nos jeunes philosophes. Si j'avais à faire une histoire de la philosophe contemporaine, tous ces noms devraient y occuper une place considérable. Quiconque est au courant des
études philosophiques attache le plus grand prix aux savantes analyses, aux lumineuses discussions de M. Janet, aux beaux livres de M. Jules Simon sur l'histoire et la morale, à l'infatigable activité, à la grande érudition de M. Franck, à l'immense et dur labeur de M. Barthélémy Saint-Hilaire, aux excellentes traductions et aux fortes études d'histoire esthétique de M. Bénard, aux œuvres de fine et délicate analyse qui ont fait à M. Lévêque une spécialité dans la science du beau, aux études de psychologie où M. Bouiller discute avec tant de netteté, de vigueur et de verve les doctrines des nouvelles écoles, à la critique si juste, si impartiale, toujours si élégante et si courtoise de M. Caro, dans la revue qu'il fait chaque jour des écrivains et des penseurs en renom. J'aurais eu grand plaisir à montrer quels disciples le maître a laissés à la philosophie spiritualiste. Mais aucun de ces maîtres, dont les œuvres sont devenues classiques, n'a exposé dans son ensemble et dans l'enchaînement de ses parties la doctrine métaphysique qui est certainement arrêtée dans son esprit. Deux philosophes spiritualistes font exception, MM. Ravaisson et Lachelier. Plus sobres que tous les autres de communications au public, ils ont le mérite spécial d'une doctrine fortement conçue, qui, dans toutes ses parties, se relie à une pensée générale.
M. Ravaisson est un penseur qui n'a jamais tenu à penser tout seul. Il a toujours eu des maîtres; mais son esprit pénétrant et profond a de bonne heure choisi les meilleurs. C'est Aristote, c'est Leibniz, c'est peutêtre Schelling à un certain moment, bien qu'on ne le reconnaisse guère à la précision des formules de son disciple. S'il a été le secrétaire de Victor Cousin, il n'a jamais cherché ses inspirations ni dans ses livres ni dans ses leçons. Le maître lui en a voulu, dit-on, d'avoir fait bande à part. J'en doute. S'il lui trouva
une jeunesse peu docile, c'est que M. Ravaisson n'avait guère besoin de discipline, se possédant fort bien lui-même. Il a une originalité qui lui est propre. Il entend, il explique, il transforme les doctrines du passé de façon à leur donner le relief de la nouveauté. On l'a trouvé obscur, parce qu'il formule plutôt qu'il ne développe sa pensée. Il est certain qu'il n'est clair que pour les forts, qui tiennent la précision pour la vraie clarté. Tel est Aristote, le plus étudié, le plus suivi de ses maîtres. C'est ce qui a rendu sa philosophie peu populaire, même dans le public qui sait comprendre et juger. On lui a reproché de trop parler la langue d'Aristote. Il est possible qu'il ait mérité ce reproche dans cette célèbre thèse de l'Habitude, où il a rencontré la fine et spirituelle critique de Jouffroy. Dans son Essai sur la métaphysique d'Aristote, qui est son grand livre, il a dû parler la langue du maître, dont il exposait et interprétait la doctrine. Partout ailleurs, il parle la belle langue philosophique des plus illustres maîtres de la science.
La vraie difficulté que rencontre la critique quand elle s'occupe de cet éminent esprit, n'est pas l'obscurité; c'est la dispersion de ses idées dans toutes les directions et dans toutes les parties de son œuvre. On lui a reproché bien à tort d'avoir déserté la métaphysique pour l'esthétique, après les deux premiers volumes d'une histoire dont nous attendons la fin. Il faut convenir que ses digressions ne lui ont pas fait perdre un instant l'objet de sa pensée. Il a fait et continue de faire de la métaphysique partout, dans ses notices, dans ses articles d'art et d'érudition, jusque dans ses allocutions au modeste auditoire de nos lycées, quand il n'en fait plus dans les livres. Ce n'en est pas moins un véritable embarras pour l'historien ou le critique qui veut exposer ou juger sa doctrine. On ne peut que la de-
viner dans son Essai sur la métaphysique, puisqu'il ne nous a pas encore donné sa conclusion. On ne peut en juger qu'imparfaitement, en recueillant çà et là les fragments épars de son très remarquable Rapport sur la philosophie en France au xix* siècle *. Mais enfin on peut s'en faire une idée suffisante pour en apprécier la valeur et là portée. Je ne connais pas de livre publié depuis quarante ans qui en apprenne davantage sur l'objet, la méthode et la véritable explication métaphysique des choses.
La pensée de M. Ravaisson semblait déjà ressortir de son extrême sévérité pour l'idéalisme platonicien, et de son goût très prononcé pour la méthode et la doctrine du philosophe dont il exposait les idées. Mais jusque-là il n'avait point cherché ou trouvé l'occasion de faire une profession de foi spiritualiste, sous une forme qui lui fût propre et dans le langage de la science moderne. La conclusion qui termine son Rapport ne laisse plus de doute sur le fond et sur la forme de sa pensée \ C'est le spiritualisme le plus absolu, le plus savant, le plus profond et en même temps le plus large qui ait été exposé, depuis l'origine de la philosophie spiritualiste en France. M. Ravaisson s'explique avec une parfaite précision sur l'objet, la méthode et le principe de la haute spéculation de l'esprit qui a reçu le nom de Métaphysique. Avec les premiers maîtres de la pensée antique et moderne, il pense que l'objet de cette spéculation est le parfait, le complet, l'absolu, c'est-à-dire ce qui n'a son principe et sa cause qu'en soi-même, ce qui, par conséquent, explique tout, sans avoir besoin d'explication 3 .
4 . C'est ce qu'a fait un jeune professeur de philosophie, M. Séailles, dans deux brillants articles de la Revue philosophique de M. Ribot
2. Ravaisson, Rapport sur la philosophie en France au xix° siècle, chap. xxxvi.