‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 3 sur 86 · Peniéeà, p. 399. Éd. Havet · texte numérisé non relu

Peniéeà, p. 399. Éd. Havet

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tesses que par l'amour. L'espérance elle-même des félicités célestes pour les chers êtres perdus n'y suffit pas. Autre dialogue entre la sœur de charité et son Dieu : « Seigneur, je porte un bien lourd fardeau de misères. » — « Ma fille, au jardin des Oliviers, j'ai porté le poids des iniquités de l'Humanité entière. » Autre dialogue encore entre la femme qui tombe et le maître qui la relève : « Seigneur, ne suis-je pas indigne de votre pitié ?» — « Que celui qui est sans péché te jette la première pierre. »

Sainte Thérèse et Pascal le sentaient bien : le seul Dieu consolateur est celui qu'on peut aimer. Toute âme religieuse qui n'a point connu le mystère de la Croix peut craindre, respecter, adorer l'Éternel, se résigner et se soumettre à ses volontés, comme Job sur son fumier, dans les épreuves qu'il lui inflige. Devant sa grandeur et sa puissance, elle ne peut se consoler. Si la raison va jusqu'à Dieu le Père, le cœur ne se repose qu'en Dieu le Fils. Voilà pourquoi la vraie théologie chrétienne n'a jamais laissé se perdre dans les abstractions dejl'école cette religion sortie du cœur le plus divinement humain que l'histoire nous ait révélé, à travers les ombres de la légende. Elle a toujours compris qu'en entrant dans les explications où se complaît l'exégèse allemande, elle ne peut gagner la lumière sans perdre la flamme. Ne faire aucune part à la raison dans la foi, c'est entendre la théologie à la façon de Pascal plutôt que de saint Augustin, de Malebranche, de Fénelon etdeBossuet; c'est oublier qu'une grande métaphysique se cache dans ses mystères. Il n'en reste pas moins vrai que le Christianisme est surtout la religion du cœur, et que c'est à cela qu'il doit son incomparable vertu d'action et de résignation.

Je puis le redire sans regret ni orgueil, à la fin d'une vie consacrée à la libre recherche de la vérité. Je pense aujourd'hui tout ce que j'ai pensé, dans ma jeunesse philosophique, sur la religion, sur la philosophie, sur Dieu, sur la Providence, sur le monde, sur l'âme humaine, sur

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la liberté, sur la loi morale. Je n'ai trouvé dans la science, dans la psychologie, dans l'histoire que des raisons de m'affermir dans ma pensée. Je suis d'une école que les excès de tout genre ne ramèneront ni aux adorations du moyen âge, ni aux déclamations du xviii 6 siècle, qui ne s'est inspirée ni de l'esprit léger de Voltaire, ni de l'esprit violent de Joseph de Maistre, et qui se croit encore aujourd'hui plus de son siècle que les fanatiques de toute secte qu'on voit reprendre les vieilles guerres avec les armes de la science nouvelle. Le Globe fut le journal de ma jeunesse. Il défendait la liberté contre toutes les écoles et tous les partis qui la refusaient à leurs adversaires. C'est par amour de cette liberté que son noble et loyal directeur ne voulut jamais s'associer à la proscription des jésuites, à la grande colère des faux libéraux de son temps. En soutenant la môme cause, je reste fidèle aux vieux maîtres qui m'ont honoré de leur amitié. Je suis assuré que si Dubois, Jouffiroy, Damiron, de Rémusat vivaient encore, ils me tendraient la main. Ils plaindraient avec moi le sort de notre beau pays livré aux passions d'une démocratie bien différente de celle que nous avons rêvée.

• Je n'ai jamais cru à mon originalité. J'aime à penser avec mes maîtres. J'aime aussi à penser avec mes amis. S'ils n'ont pas une plus grande place dans mon livre, c'est que je m'y suis plus appliqué à mettre en relief les méthodes que les doctrines. On s'étonnera peut-être de ne pas y trouver un nom cher à tous, et qu'on ne pourrait oublier dans une histoire de la philosophie contemporaine. Bersot a occupé une place distinguée dans notre école spiritualiste. Nous ne comptons pas de plus charmant esprit, de plus fin moraliste, d'écrivain d'un goût plus exquis. Mais son bon sens quelque peu voltairien se défiait des spéculations métaphysiques 1 . Il choisissait ses questions, et ce n'est

1. Ce bon sens était intraitable à l'endroit de tout ce qui lui semblait abstraction. Û n'a jamais goûté le dynamisme de Leibniz. Un

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pas de ce côté qu'il cherchait les sujets où il a excellé. Il s'en tenait là-dessus à la philosophie du sens commun. Il est un autre nom qu'on ne peut oublier davantage, quand on parle du spiritualisme contemporain : c'est M. Nourrisson, l'un de nos plus savants et de nos plus féconds historiens de la philosophie. Si je ne l'ai pas compris dans ma rapide énumération de nos philosophes spiritualistes, c'est qu'il a fait surtout des œuvres d'histoire, œuvres de critique aussi, et de forte critique, où son ferme esprit sait juger et conclure, mais où il faut bien reconnaître que la doctrine ne se montre guère qu'à travers l'histoire. On se tromperait d'ailleurs, si l'on pensait que sa foi religieuse m'est une raisoj\ de le laisser à une autre école que la nôtre. Cette foi est aussi discrète qu'elle est robuste. Jeûnais elle ne lui sert à trancher une question de philosophie. C'est toujours à une critique rationnelle et scientifique qu'il soumet les doctrines exposées dans ses livres, M. Nourrisson est un croyant dont l'éducation philosophique a été complète, et qui n'a pas d'autres habitudes de penser, en philbsophie, que celles de l'école à laquelle il tient à honneur d'appartenir. M. Beaussire est également un philosophe qui aura sa place dans une histoire de notre école, et ce n'est certes pas moi qui l'aurais oublié, si j'eusse voulu faire quelque chose qui ressemblât à ce genre de travail. Mais ce psychologue, ce moraliste, ce publiciste auquel nous devons des études si intéressantes, n'a pas fait œuvre de doctrine métaphysique proprement dite. Il n'a touché à la métaphysique que par un point de curieuse érudition où il a cru trouver dans un moine obscur du dernier siècle un précurseur de Hegel. Jusqu'à présent du moins, sa place n'est point dans un livre qui traite de ce genre de spéculations. J'aurais eu plaisir à parler de cette jeune élite de profes-

j<rar que nous sortions de table après un excellent dîner, il me dit : « Je craindrais que ce dîner ne fût d'une digestion difficile, si la métaphysique ne m'avait appris que la matière n'est que forcç, »

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seurs qui a pris pour devise, dans la direction de ses travaux, de ne point séparer la philosophief de la science, si la métaphysique eût eu quelque attrait pour elle. Mais c'est dans un ordre d'idées tout différent qu'elle travaille en ce moment avec une ardeur fort louable. Elle est entrée dans les voies nouvelles, sans trop se demander où elles conduisent. Il lui suffit qu'elle y trouve des vérités inconnues à nous autres anciens. Je reconnais qu'elle ne perd pas son temps, et qu'elle a déjà fait une assez précieuse collection de faits curieux, intéressants, sinon décisifs pour la science de rhomme. Je goûte cette indépendance, cette initiative, cette confiance dans les méthodes positives. J'aime à voir notre jeunesse philosophique secouer la poussière des vieux préjugés trop soigneusement entretenus dans l'enseignement dont notre puissant maître avait le gouvernement. Xespère que son engouement positiviste ne sera de longue durée, ni dans cette grande École normale qui fut le berceau du nouveau spiritualisme, ni dans cette savante Revue 1 qui fait appel à toutes les écoles vouées à la libre recherche de la vérité. Ce n'est point à moi de dire que les vieux maîtres avaient du bon. Je me permets seulement de croire que, jeunes ou vieux, nous avons mieux à faire que de brûler nos titres de noblesse. Je ne pense pas que la métaphysique soit une science morte. L'esprit de ce livre est d'en continuer la vraie tradition, en la renouvelant par la science.

i. Revue philosophique, dirigée par Th. Ribot.

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