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CHAPITRE PREMIER

l'école de la spéculation

Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de refaire l'histoire de la nouvelle philosophie allemande, déjà faite par M. Wilm avec tant de compétence et d'exactitude. Je ne veux y toucher que par le côté qui regarde mon sujet : l'histoire et la critique des méthodes spéculatives par lesquelles on a essayé, soit en Allemagne, soit en France, de résoudre les problèmes déclarés insolubles par la Critique de la raison pure. Quant à l'histoire complète de cette philosophie, je pense qu'elle ne peut être faite, pour l'usage des philosophes de notre pays, que par un esprit essentiellement français, la pen-

sée allemande ne se dégageant nettement que par une manière de penser et d'écrire vraiment française. M. Wilm est un esprit exact, solide, judicieux, mais resté trop allemand pour nous traduire la pensée allemande d'une façon parfaitement claire. Cette œuvre a été faite avec un plein succès par deux traducteurs français d'un grand mérite, sur des parties spéciales de Ja philosophie germanique. La philosophie de Kant n'est devenue intelligible chez nous qu'après la traduction de Barni, un de ces esprits pour lesquels la clarté et la précision sont les premières et indispensables qualités de toute œuvre philosophique. M. Bénard, dans sa traduction de Y Esthétique de Hegel, nous a véritablement donné le modèle du genre. Il a dû refaire constamment la phrase de Hegel, plus obscure, plus longue, plus laborieuse, plus allemande encore que celle de Kant. En faisant entrer la pensée du philosophe le plus abstrait de l'Allemagne dans les formes de la pensée française, il est parvenu à la faire entendre. Grâce à lui, nul philosophe de notre pays ne peut parler esthétique, s'il n'a lu, compris, apprécié l'oeuvre de Hegel, dans la traduction, aussi libre que fidèle, de l'interprète français. Que de livres de philosophie française ont demandé moins d'effort de pensée métaphysique que cette œuvre si difficile à faire, et si bien faite!

La philosophie du xviii 8 siècle avait fini en Allemagne par la Critique de la raison pure, en France par le Traité des sensations, en Angleterre par l'empirisme de Hume, tempéré parle timide rationalisme de l'école écossaise. Tel avait été le succès des livres de Gondillac et de Kant dans les trois plus grands pays de la pensée philosophique, qu'on pouvait croire que c'en était fait désormais de toute spéculation métaphysique. Si la sensation est le premier et le dernier mot de toute science

humaine, avec quelles facultés l'esprit humain pourrat-il reprendre les hauts problèmes qui ont tant de fois tenté sa curiosité ? Si, d'autre part, les concepts de la raison pure ne sont que des moules dans lesquels la matière de la connaissance prend une forme, comme d'ailleurs l'expérience n'atteint que les phénomènes , comment pourra-t-il retrouver la voie qui conduit à la révélation de ces noumènes déclarés par Kant inaccessibles à la raison pure? Cela semblait impossible. Et pourtant, dès les premières années du xix e siècle, l'esprit humain s'est remis, avec une ardeur, une audace, une force nouvelles, à la recherche de ces grandes solutions que le scepticisme, le sensualisme ou l'empirisme du siècle précédent semblaient avoir définitivement éliminées du domaine de la philosophie. C'est que l'on avait compté sans l'irrésistible attrait de ces éternels problèmes pour la curiosité des intelligences, et aussi sans l'impérieux besoin qu'en éprouve la foi des âmes. J'appartiens à une école qui a repris la tradition métaphysique, de nouveau interrompue par les écoles de critique et de philosophie positive faisant autorité en ce moment dans le monde savant, et même dans le monde philosophique. Il m'a donc semblé nécessaire de rappeler cette tradition, telle qu'elle s'est produite en France et surtout en Allemagne, dans la première partie de notre siècle. C'est l'Allemagne qui a remis la première la métaphysique en honneur. C'est par elle qu'il convient de commencer cette revue sommaire des écoles de notre siècle. Gomme c'est toujours la méthode qui fait la doctrine chez les maîtres de la pensée philosophique, c'est surtout aux méthodes que je veux m'attacher. La Critique de la raison pure, la Doctrine de la science, la Dialectique transcendante, la Logique, voilà ce qu'il importe de bien saisir, si l'on veut juger de la valeur des doctrines

elles-mêmes, chez Fichte, chez Schelling, chez Hegel, comme chez Platon, chez Aristote, chez Descartes, chez Spinosa et chez Kant. Voilà pourquoi je laisserai l'étude complète des systèmes aux historiens de la philosophie, pi'en tenant aux traits généraux de la pensée, qui est comme l'âme de la doctrine.

La thèse de Kant contre le dogmatisme est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la reproduire. Elle peut se résumer en deux points : la distinction capitale de la matière et de la forme de nos jugements, et le système des antinomies. En montrant que l'expérience seule fournit sa matière à la pensée, que les concepts de la sensibilité, de l'entendement et de la raison ne lui donnent que sa forme, Kant ruine ou prétend ruiner par la base toute espèce de dogmatisme ontologique, aussi bien celui qui affirme que c'est la matière qui fait l'essence de l'être que celui qui affirme que c'est l'esprit. En opposant entre elles les affirmations de la raison sur Dieu, sur l'âme, sur le monde, il confirme sa démonstration analytique par une contradiction logique absolue. Ces antinomies viennent, dans son œuvre de critique, comme une contre-épreuve de sa redoutable analyse.

Du moment que toute connaissance a pour condition l'expérience, il n'y a pas de connaissance proprement dite des choses qui la dépassent, et les idées de ces choses ne sont que de purs concepts de la pensée. Comment sortir de là? L'esprit français n'eût pas été fort embarrassé. Quand il eut à s'occuper de Kant, il s'en tira facilement, disons même assez légèrement. Il lui suffit de nier le caractère subjectif des conceptions rationnelles, qu'il attribuait à une faculté supérieure et quasi surnaturelle, et tout fut dit. On le crut du moins. Gela était trop simple pour des têtes allemandes. En refusant aux idées de la raison toute portée objective, Kant

n'avait pas nié les noumènes, c'est-à-dire les choses en soi ; il s'était borné à en interdire la recherche à l'esprit humain. C'était le condamnerau supplice de Tantale, l'esprit allemand surtout. S'il n'avait rien laissé derrière son monde tout subjectif des phénomènes, il ne manque pas en Allemagne de philosophes qui eussent dit : « L'esprit reste, c'est assez. » Mais quand on vient dire à l'esprit humain : « Ta science des choses est toute relative à ta manière de penser. Tu ne les vois qu'à travers les formes de cette pensée, et rien ne te prouve qu'elles soient réellement ce qu'elles t'apparaissent; il faut te contenter de cette apparence, et ne pas chercher à posséder la réalité elle-même », il n'y tient plus, et se remet à rêver do plus belle. Il veut à toute force pénétrer dans ce monde mystérieux qu'on lui laisse entrevoir.

L'esprit allemand, qui est le génie de l'initiative individuelle en matière de pure spéculation, devait moins se résigner que tout autre. Dans cet heureux pays, chacun aime à penser et à parler à sa façon. On n'y connaît ni la règle du sens commun, ni la loi de la discipline. Chose singulière pour quiconque n'est pas dans le secret du génie germanique, la passion de l'indépendance s'y allie parfaitement au goût de la tradition. Il est très rare qu'on y rencontre de ces réformateurs, comme Descartes et Bacon, qui aient la prétention de créer une méthode nouvelle, ou un nouveau système. Généralement, les philosophes de l'Allemagne se rattachent à une doctrine traditionnelle, qu'ils ne semblent vouloir que rectifier ou compléter. C'est ainsi qu'on a vu Leibniz s'inspirer de Locke, de Platon, d'Aristote et de saint Augustin, et qu'on a vu Kant ne prétendre qu'à l'achèvement de la philosophie de Locke et de Hume. C'est ainsi qu'on verra Fichte présenter sa doctrine comme un complément de celle

de Kant, et Hegel offrir la sienne comme l'expression plus méthodique et plus systématique de celle de Schelling. En dépit de ces modestes prétentions, la pensée allemande, essentiellement individuelle, cherche, à tout prix et sous toutes les formes, à produire son originalité propre. Tout savant, tout philosophe de ce pays pense et écrit pour se satisfaire lui-même, sans se préoccuper des idées, des préjugés, des convenances du public autrement que pour faire école à part, exagérant parfois les différences jusqu'à l'opposition pour se donner plus de relief. Si l'on a pu dire qu'en matière de spéculation philosophique la France est le pays du sens commun, je veux dire général, on peut affirmer que l'Allemagne est le pays du sens propre, tout en restant fidèle à la méthode traditionnelle, pour laquelle l'esprit français ne s'est jamais senti beaucoup de goût. En France, c'est d'abord la scolastique qui est la philosophie générale; puis c'est la philosophie de Descartes, quand elle a pris le temps de s'expliquer et de se faire comprendre; puis c'est la philosophie de Gondillac, dont le succès fut inouï. Les doctrines changent souvent dans ce pays aussi ardent, aussi mobile, aussi révolutionnaire, qu'il est disciplinable et facile au joug. Mais tant qu'elles durent, elles régnent presque sans conteste sur le public qui s'occupe de ces questions. Elles donnent le ton et imposent partout la consigne. En Allemagne, au contraire, les idées ont plus de durée et moins de vogue. Il est bien rare qu'une doctrine y domine sans contestation et à l'exclusion de toutes les autres. Dans le champ de la philosophie, comme dans les domaines de la politique et de la religion, la doctrine passée conserve ses droits, et la doctrine présente n'est jamais la maîtresse absolue. Sur un tel sol, on peut être assuré que la pensée poussera toujours de nombreux et vigoureux

rameaux, dont la luxuriante diversité attestera la force et la sève, sinon la rectitude et la beauté.

Une autre raison, tirée aussi de la nature de l'esprit allemand, explique pourquoi l&Critique de la raison pure pouvait moins qu'ailleurs y arrêter l'essor de la spéculation. On a dit, et l'on peut dire encore, malgré les apparences contemporaines, que l'Allemagne est en un certain sens le pays de l'idéalisme. Non que le sentiment de l'idéal et le goût de l'absolu y soient plus vifs et plus communs que dans tel autre pays, en France par exemple, où, en toute chose, la logique prévaut sur la tradition. Mais il est certain que l'esprit allemand, ingénieux jusqu'à la subtilité, profond jusqu'à l'obscurité, essentiellement méditatif, s'est longtemps complu dans les combinaisons et les constructions spéculatives qui demandent le moins possible à l'expérience. Construire la nature, l'histoire, la science universelle fut sa constante préoccupation, son perpétuel effort, dans les premières années de notre siècle. Que si l'on ajoute à cette disposition naturelle les habitudes scolastiques de langage contractées dans l'enseignement des universités, dont Kant lui-même ne s'est jamais dégagé, on comprendra facilement comment l'amour des formules logiques et le goût de la dialectique ont survécu en Allemagne à la grande réforme opérée par la Critique de la raison pure.

Kant avait dit : « Ce pays de l'entendement pur est une île que la nature elle-même a renfermée dans des bornes immuables. C'est le pays de la vérité environné d'un vaste et orageux océan, empire de l'illusion, où, au milieu du brouillard, maint banc de glace, qui disparaît bientôt, présente l'image trompeuse d'un pays nouveau, et attire par de vaines apparences le navigateur vagabond qui cherche de nouvelles terres, et s'engage en des expéditions périlleuses auxquelles il

ne peut renoncer. Mais il n'atteindra jamais le but. » La pensée allemande ne put renoncer au pays des aventures. Ou elle y continua ses voyages avec une autre boussole, c'est-à-dire avec une autre méthode, ou elle le supprima tout à fait, en le faisant rentrer, par un miracle de logique, dans le domaine de l'entendement. C'est ce dernier parti que prit héroïquement le plus paradoxal de ses philosophes. Il y eut donc une renaissance de la philosophie spéculative après Kant. Mais, en rentrant dans une voie que la critique semblait avoir fermée, la pensée nouvelle ne reprit pas les anciennes méthodes. Quelles que fussent ses sympathies pour les idées de Platon, de Plotin, de maître Eckart, de Jacob Bœhme, de Spinosa, elle resta constamment fidèle à la méthode de Kant. Quant à la manière de philosopher des philosophes français et anglais du xvn e et du xvm e siècle, l'Allemagne n'eut que du dédain pour le spiritualisme des uns et du dégoût pour le sensualisme des autres. Leibniz lui-même est à peine compté parmi les maîtres de cette philosophie. C'est donc la méthode de Kant que les nouvelles écoles prennent pour guide ; c'est sa conclusion qui leur sert de point de départ. S'il est un philosophe auquel devait convenir l'idéalisme de Kant, c'est Fichte, homme de volonté plus encore que de pensée, qui, portant dans la philosophie toute l'énergie de son caractère, conçut la science comme une création plutôt que comme une spéculation. En quittant la Suisse pour revenir en Allemagne, où l'attire la philosophie de Kant, il écrit en 1790 : « Je suis peu fait pour n'être qu'un savant. Je ne veux pas seulement penser: je voudrais encore agir, et je songe moins à cultiver mon esprit qu'à fortifier mon caractère. » En se rendant à Leipzig, il écrit encore: « Cette philosophie dompte l'imagination, assure Tem-

pire de la raison, et élève l'âme au-dessus des choses matérielles. J'y ai puisé une morale plus noble, et, au lieu de m'occuper de ce qui est hors de moi, je vais m'occuper davantage de moi-même *. »

A un tel homme l'idéalisme de Kant devait paraître timide et inconséquent. C'est, en effet, en ce sens que Fichte essayera de le réformer. Cette réforme portera sur deux points : 1° sur la méthode, qui lui semble manquer de simplicité et de rigueur logique ; 2° sur la conclusion, qui, en refusant toute réalité objective aux concepts de la pensée, laisse subsister les noumènes, les choses en soi derrière les apparences phénoménales, pour l'éternel tourment de l'esprit humain. La doctrine de Fichte ayant passé par deux phases distinctes dans son complet développement, on a pu croire et l'on a cru généralement à un idéalisme absolu qui avait la prétention de créer le monde par la seule activité de la pensée. Assurément la logique de ce philosophe, mise au service d'un spiritualisme exalté, était de force à braver le sens commun, en poussant le principe à ses conséquences extrêmes. Mais il est bien difficile à l'idéaliste le plus résolu de faire le vide autour d'un moi solitaire, quand la multitude des autres moi est là pour l'avertir qu'il n'est pas seul dans le temps et dans l'espace. Il est donc bien douteux que Fichte ait exagéré l'idéalisme à ce point, lorsqu'il le produisit sous sa première forme. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'a pas persisté dans cet idéalisme absolu, si toutefois il s'y est arrêté, dans un moment d'ivresse logique. Un historien de la philosophie allemande, Chalibœus, lui a rendu pleine justice à cet égard : « C'est une erreur de croire que Fichte ait été

1. Histoire de la philosophie allemande, par M. Wilm. Voir au chapitre de Fichte.

convaincu que le monde réel n'était qu'un fantôme qui n'existait que dans le moi. Il croit à la réalité du monde, mais en dehors de son système, par la foi seulement dans la loi morale. Dans la philosophie théorique, selon l'idée qu'il s'était faite de la science, il refusait de rien admettre qui ne fût rigoureusement déduit de son principe. Sans nier le monde objectif, il ne pensait pas que la connaissance que nous en avons pût s'expliquer par son action sur le moi. Il voulait fonder la science sur un principe unique, sur un acte primitif du moi. Selon lui , on ne peut absolument connaître que ce qui est en nous, sous la forme du sentiment et du savoir. Ce que les choses sont hors de nous, elles ne le sont que par la pensée qui les détermine. Fichte ne niait pas les choses extérieures comme telles ; mais il soutenait que ce que nous pouvons en savoir, quant à leur vrai mode d'existence, est au fond de nous ; que ce savoir, comme objet de la conscience, est simple pensée, et, en ce sens, une création du moi M »

Malgré la clarté relative de l'écrivain allemand, un esprit français a quelque peine à se rendre compte tout d'abord de la distinction qui fait tout le mystère de la doctrine. Si je l'ai bien saisie, voici à quoi elle se réduirait. L'idéalisme de Kant ne laissait pas que d'infirmer quelque peu la science humaine, en faisant apparaître dans le fond de l'existence ces choses en soi dont la connaissance est la seule vraie, en tant qu'absolue. L'idéalisme de Fichte, au contraire, tend à confirmer la science humaine en ramenant ces noumènes sous les lois de l'activité intellectuelle. Nous ne connaissons pas les choses extérieures en ellesmêmes, disait Kant ; notre savoir est donc relatif. Nous

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