Ibid.,p
A proprement parler, il n'y a plus en présence deux doctrines essentiellement et perpétuellement contradictoires, mais seulement deux méthodes différentes, ayant chacune leur but et leur objet, la méthode scientifique et la méthode métaphysique. Chacune a sa manière d'expliquer les choses. S'agit-il de chercher comment un être existe, se meut, vit, sent, pense? C'est dans l'analyse de sa substance élémentaire qu'est la solution du problème. C'est là précisément qu'excelle la science positive. S'agit-il de savoir pourquoi le même être existe, se meut, vit, sent, pense? C'est dans la recherche de sa raison finale, objet propre de la métaphysique, qu'est la solution du problème. Or, à ce dernier point de vue, qui est le seul vrai quant à l'explication définitive des choses, l'être universel apparaît comme une infinie variété de forces tendant toutes vers une fin qui est la véritable cause de leur activité. Les forces dites mécaniques possèdent cette tendance et cette direction, comme les forces chimiques, comme les forces vitales, comme les forces morales elles-mêmes. Quelle est cette fin? Le Parfait, le Bien. Donc c'est le meilleur qui explique le pire; c'est le supérieur qui explique l'inférieur; c'est la pensée qui explique la matière. C'est là Tordre vrai, tandis que l'ordre inverse imaginé par le matérialisme est l'ordre faux. Dans un pareil spiritualisme, rien d'exclusif ni de chimérique, rien que la science la plus positive ne puisse accepter. Ainsi comprise, la philosophie des causes finales, dont la tradition remonte à Socrate et finit à l'école spiritualiste contemporaine, ayant pour ses plus profonds interprètes Aristote et Leibniz, paraît assurée de résister à l'épreuve de la critique et du temps.
Mais M. Ravaisson ne s'en tient pas là. S'il est tout pénétré de la science moderne, il semble avoir contracté, dans le commerce des doctrines philosophiques.
et particulièrement de la doctrine d'Aristote, l'habitude de certaines idées et de certaines formules que la science positive et même la philosophie de notre temps accepteront difficilement, malgré l'autorité des noms qui les accréditent et le rare talent du métaphysicien qui essaye de les remettre en honneur. S'inspirant avant tout de la pensée d'Aristote, M. Ravaisson ne se borne pointa reconnaître que tout, dans la nature, tend vers le Bien; il réalise, à l'exemple de son incomparable maître, l'objet suprême de cette tendance universelle: il en fait l'être parfait, c'est-à-dire le type absolu de la pensée, de la volonté, de l'amour, Dieu en un mot. Pour parvenir à cette conclusion de haute métaphysique, M. Ravaisson, suivant toujours Aristote, part de ce principe qui est pour lui un axiome indiscutable : que le meilleur ne saurait venir du pire, ainsi que l'avait dit Aristote, ou que l'imparfait ne peut procéder que du parfait , comme Descartes essaya de le démontrer.
L'être parfait, c'est-à-dire la pensée parfaite, la pensée en acte et non en simple puissance, la pensée de la pensée, selon la formule d'Aristote, voilà le véritable absolu de la métaphysique d'après la méthode psychologique propre au spiritualisme de M. Ravaisson. « Ne nous figurons pas la cause première comme quelque chose qui existerait d'abord et qui, en outre, penserait, comme une substance telle que l'imagine Spinosa, ayant la pensée pour attribut, et d'autres attributs peut-être, sans que le fond de son être fût pensée, et qui serait, selon le mot d'Aristote, comme une pierre pensante. Au contraire, il faut admettre que la première et absolue existence dont toute autre ne nous offre qu'une limitation, que la seule parfaite substance est la pensée; qu'être et penser, comme 1* disait déjà l'antique Parménide, sont rigoureu-
sèment parlant, une même chose. D'où il suit que, par la conscience que la cause première a d'elle-même, il ne faut pas entendre que l'être infini, en se contemplant, considère par sa pensée quelque chose de différent de cette pensée même, mais que la pensée parfaite, absolue, selon la formule qui couronne la métaphysique péripatéticienne, est la pensée d'une pensée * . »
M. Ravaisson est un esprit trop libre et trop sincère pour se faire illusion sur le caractère d'étrange abstraction qui surprend et arrête tant de bons esprits devant une pareille formule. « Une telle conception nous passe, il est vrai ; nous ne comprenons l'intelligence que sous des conditions de distinction, d'opposition du sujet et de l'objet, de la pensée et de l'existence. Cela n'empêche pas qu'on ne puisse, qu'on ne doive admettre que, dans l'infini et l'absolu, de telles conditions s'évanouissent * . » Voilà le grand mystère de cette espèce de méthode infinitésimale appliquée aux réalités de la conscience humaine, qui consiste à poursuivre la perfection relative jusqu'à un absolu dans lequel elle pçrd toutes les conditions qui lui sont propres, où la pensée est trop simple pour être consciente, où la volonté est trop sûre d'elle-même pour être libre, dans le sens intelligible du mot, où enfin la Pensée, la Volonté, l'Amour ont trop de perfection, pour avoir un autre objet qu'eux-mêmes.
Ce mystère en engendre bien d'autres. Une fois posé le principe que, dans l'infini et l'absolu, tout change de condition et de caractère, la voie est ouverte aux abstractions les plus inintelligibles. Comment comprendre, par exemple, que l'être parfait, immuable dans