Historische Entwicklung, 3 e édit., p
connaissons toutes choses, répond Fichte, dans leur véritable essence ; car elles ne prennent une forme déterminée et vraiment intelligible qu'autant qu'elles se réfléchissent dans la pensée du moi. Là seulement elles ont leur vérité, leur être même. C'est ainsi que Fichte entend asseoir la science humaine sur les bases d'une critique supérieure, en la délivrant de ce fanr tome des noumènes qui projetait son ombre sur toutes les vérités qu'elle enseigne. Tel est le progrès que sa critique se flatte d'avoir accompli sur celle de Kant : un dogmatisme supérieur et inexpugnable substitué au scepticisme de la Critique de la raison pure. Quant à l'existence des choses extérieures , considérées en dehors de toute pensée, Fichte s'en remetol simplement au sens commun, ou à la foi dans la loi morale, comme Kant l'avait fait? La solution de cette question, quelle qu'on la suppose, n'augmente ni ne diminue l'originalité de la Doctrine de la science.
Par quelle méthode arrive-t-on à une pareille conclusion ? Fichte n'en connaît qu'une : c'est de s'enfermer dans le moi, et de n'en plus sortir : « Mon Dieu est ma forteresse », chantaient en cœur les pères de la Réforme. La forteresse de Fichte, c'est son moi. Il s'y établit et y travaille si bien, qu'il en tire, ou du moins croit en tirer, toute sa philosophie. La doctrine de la science, c'est le nom qu'il lui donne, est la théorie, et comme la science de la science. Or, si la science ellemême ne peut se faire sans de nombreux éléments empruntés à l'expérience, la philosophie peut et doit se construire sur un principe dont il ne s'agit que de déduire toutes les conséquences. Fichte fait du moi le point de départ, le centre et le sommet de toute spéculation philosophique. Selon lui, le moi seul existe essentiellement, et les choses extérieures ne sont qu'autant qu'il les pose et les détermine par sa pensée.
Le moi est donc absolu. En tant qu'absolu, il est infini, et le non-moi qu'il pose n'est qu'une limite à son activité infinie. Mais cette limite est précisément ce qui lui permet de prendre conscience de lui-même. Alors le moi, tout en restant absolu et infini dans son essence idéale, devient fini, non en subissant, mais en se créant lui-même sa limite. Descartes avait dit : « Je pense, donc je suis », affirmant l'existence du moi par 1 acte de la pensée. Fichte n'affirme pas seulement le moi ; il le pose, il le crée par le même acte. Il n'y a pas de moi sans conscience, et ce n'est que du moment qu'il se pose qu'il acquiert la conscience de soi. C'est pourquoi Fichte appelle ce jugement un fait-action. Le moi est parce qu'il se pose, et il se pose parce qu'il est, le philosophe corrigeant par cette réciprocité le paradoxe de sa première formule : le moi est parce qu'il se pose. Peut-être les deux formules eussent gagné en clarté, si Fichte s'était donné la peine de faire voir comment elles se concilient.
Dans sa savante Histoire de la philosophie allemande M. Wilm résume aussi clairement que possible toute cette dialectique dont il est si difficile de comprendre les déductions logiques. Le moi pose primitivement son propre être : tel est à la fois le premier acte du moi et le principe absolu de la science. Par un autre acte non moins primitif, puisqu'il est coexistant, le moi oppose au moi absolu un non-moi absolu. Mais comme ce second principe est en contradiction non seulement avec le premier, mais avec lui-même, puisqu'il pose deux choses également absolues, la contradiction ne peut être détruite que par un troisième principe, dont la formule est celle-ci : le moi et le non-moi sont posés tous deux par le moi et dans le moi comme se limitant réciproquement, de telle sorte que la réalité de l'un détruit en partie celle de l'autre. Ce troisième prin-
cipe est au fond l'expression de ce fait de conscience par lequel est reconnue l'action réciproque du sujet sur l'objet et de l'objet sur le sujet. Tels sont les trois principes de la Théorie de la science, correspondant aux trois formes du jugement : l'affirmation, la négation et la limitation, ou la thèse, l'antithèse et la synthèse. Dans leur succession nécessaire, ces trois formes représentent le mouvement de la dialectique de Fichte. A une première proposition énoncée d'une manière absolue est opposée une seconde proposition tout aussi nécessaire, qui est en contradiction avec elle. Puis vient une synthèse conciliatrice qui résout cette contradiction dans une proposition nouvelle. Fixé momentanément par la synthèse, le mouvement dialectique reprend son cours et tend à revenir à la thèse primitive qui pose le moi comme absolu, sans jamais y réussir. C'est cette tendance infinie qui constitue la vie et la conscience du moi *.
Est-il possible de voir dans cette prétendue dialectique autre chose que de pures affirmations? SL Fichte a eu le secret de sa pensée, il l'a si bien gardé qu'aucun de ses interprètes ne nous l'a transmis, pas même M. Wilm, le plus clair de tous, parce qu'il écrit en français. Fichte était très fier de sa dialectique, comme le fut plus tard Hegel de la sienne. Le bon sens français avait expliqué d'une manière plus simple l'opération par laquelle l'esprit s'assure l'existence du monde extérieur. Le moi ne passe point au non-moi par un de ces procès dialectiques dont abuse la pensée allemande. U le rencontre dans le premier acte de conscience où se reconnaît le moi. La notion du non-moi et celle du moi se supposent mutuellement et forment une indissoluble synthèse. Il n'y a point là de mouvement dialectique proprement dit. Ce n'est donc pas un
i. Histoire de la philosophie allemande, t. II, p. 337 et suiv.
procès véritable qu'il faut voir dans la théorie de Fichte ; c'est une simple analyse du fait de conscience, qu'il recompose par une synthèse artificielle. Était-ce bien la peine de déployer un tel appareil logique? Toute cette méthode est donc arbitraire. Les choses se passent plus simplement dans le mouvement naturel de la pensée. C'est la volonté du philosophe qui pose, oppose et concilie trois thèses qui n'existent que dans son imagination créatrice. IL n'y a point de procès dialectique, parce qu'il n'y a pas succession d'opérations logiques. Le moi, le non-moi, le rapport du moi au non-moi, tout est donné dans une synthèse primitive que Fichte n'a fait que décomposer après coup.
Mais poursuivons le développement de la grande pensée idéaliste. En entendant notre philosophe parler de sujet et d'objet qui s'opposent et se limitent, il semblerait qu'il a posé le moi comme passif en face du non-moi. Il n'en est rien. C'est le moi lui-même qui se pose comme déterminé par le non-moi, et celui-ci n'est qu'autant qu'il est posé dans le moi et pour le moi. Le moi est virtuellement et idéalement toute réalité, et rien n'existe réellement que par un effet de son activité absolue. Pour Fichte, penser ou juger, c'est créer, c'est réaliser. Tant qu'une chose n'est pas pensée, elle n'est pas seulement inintelligible, comme le disait Kant; elle n'est qu'une virtualité, une possibilité, une matière qui n'a pas l'être, parce qu'il n'a pas la forme, comme dirait Aristote. C'est en ce sens que Fichte affirme que le moi est toute réalité, que tout tire sa réalité du moi, qu'une chose n'est réelle qu'autant qu'elle est devenue objet pour le sujet 1 . Le moi, sentant par la pensée sa réalité actuellement limitée, suppose hors de soi Une cause de cette limitation, la réalise dans quel-