‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 40 sur 86 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

cendres... Suivant la tradition indienne, suivant celle aussi qu'enveloppaient les mystères de la religion grecque, la Divinité s'était sacrifiée elle-même, afin que de ses membres se formassent les créatures... Selon la théosophie juive, faisant mieux au monde sa part, sans compromettre celle de Dieu, Dieu remplissait tout; il a volontairement, se concentrant en lui-même, laissé un vide, où d'une sorte de résidu de son être tous les autres êtres sont sortis... Selon les platoniciens des derniers temps, qui combinèrent avec les conceptions de la philosophie grecque celles de la théologie asiatique, le monde a pour origine un abaissement, ou, suivant un terme familier aussi à la dogmatique chrétienne, une condescendance de la Divinité... Selon le dogme chrétien, Dieu est descendu par son Fils, et descendu ainsi sans descendre, dans la mort, pour que la vie en naquît, et une vie toute divine. » M. Ravaisson termine ces rapprochements par une réflexion qui ne sera peut-être pas du goût des savants qu'il veut gagner à la doctrine du spiritualisme : « Ces pensées sont celles encore, si nous ne nous trompons, vers lesquelles gravitent nos systèmes modernes, sans en excepter ceux qui semblent, qui veulent s'en écarter le plus * . »

Dans cette philosophie spiritualiste, il y a deux parties distinctes, bien que se confondant dans une même pensée : la métaphysique générale et la théodicée. Sur celle-ci, qui est le couronnement de l'édifice, j'aurais des réserves à faire, que j'ajourne pour le moment. Quant à celle-là, je ne puis qu'approuver et admirer. Cette forte doctrine me paraît justifier pleinement le dessein de l'auteur : réconcilier la métaphysique avec la science. Sans rentrer dans les voies désormais abandon-

i. Ibtd., p. 263, 264.

nées de la spéculation logique, il arrive par l'expérience intime à la solution des plus hauts problèmes que la philosophie ait à résoudre. Après avoir retrouvé la vraie cause des choses, le vrai principe de leur explication, il l'applique à toutes les parties de la science universelle, à la physique, à la psychologie, à la morale, à l'histoire, à l'art, à l'art surtout, auquel il a réservé ses plus belles méditations. Cette métaphysique laisse la science aussi libre dans son domaine que la philosophie dans le sien. Ces deux puissances de l'esprit humain, n'ayant point la même œuvre à faire, ne se font pas concurrence. Pourquoi la philosophie s'inquièterait-elle des théories de la science? Pourquoi la science prendrait-elle ombrage des doctrines de la philosophie? Puisque l'une ne fait qu'expliquer ce que l'autre observe, comment peuvent-elles se contredire? Et si parfois les doctrines de la philosophie mettent la science sur la voie de telle ou telle découverte, en quoi la science aurait-elle lieu de s'en plaindre? La métaphysique de la nouvelle école n'ayant pas la prétention d'enfermer la science dans un système de formules construit à priori, la science n'a rien à craindre de ses spéculations, en tout ce qui concerne la vérité des choses, dans le monde de la nature aussi bien que dans le monde de l'histoire. Elle n'a point à rétablir les droits de l'observation et de l'expérience contre les prétentions d'une logique ambitieuse.

Si M. Ravaisson n'est pas Tunique restaurateur de la tradition spiritualiste, il n'est que juste de reconnaître qu'il s'est fait une place à part dans la grande école qui porte ce nom, non pas seulement par l'originalité de son esprit, mais encore par l'influence qu'il a particulièrement exercée sur un certain nombre de jeunes hommes voués pour la plupart à la carrière de l'enseignement. Plus qu'aucun des maîtres éminents

qui se partagent l'honneur d'enseigner le spiritualisme, il a fait école. Il a fait école, non pas comme notre maître à tous, Victor Cousin, par l'autorité de sa direction et l'activité de son initiative, mais par la seule action de sa doctrine sur des esprits aussi libres que sincères. Si cette doctrine a peu rayonné jusqu'ici dans le monde philosophique, elle s'est réfléchie et concentrée dans une élite de jeunes professeurs. Elle s'est infiltrée peu à peu dans le corps enseignant, surtout dans les conférences de l'École normale et dans les chaires du haut enseignement. Trop métaphysique pour les classes de nos lycées, trop abstraite et trop forte pour le nombreux public qui assiste en curieux et en désœuvré aux cours de nos professeurs de Faculté, elle a été recueillie, comme une doctrine d'initiés, par une élite de jeunes maîtres, qui l'ont plutôt répandue dans leurs livres que dans leur enseignement.

M. Jules Lachelier, le plus éminent disciple de M. Ravaisson, est le maître de ces professeurs. Pour avoir laissé de tels souvenirs, au sein de l'école où il a longtemps enseigné, il faut qu'il soit réellement un esprit de premier ordre. Tous ses auditeurs, quelque direction qu'ils aient suivie, n'en parlent jamais sans respect et sans admiration. Malheureusement, si M. Ravaisson, n'est pas prodigue de communications philosophiques, M. Lachelier en est absolument avare. Un penseur de cette force a certainement une doctrine; mais où la recueillir? Dans une remarquable thèse sur l'induction? Mais, quelque intérêt qu'elle présente, on y découvre plutôt la pensée mère de sa doctrine que cette doctrine elle-même. On peut mieux en saisir l'ensemble dans la remarquable exposition d'un de ses auditeurs, faite sur cette thèse et sur les cahiers de leçons rédigées par ses meilleurs élèves. Mais il nous faudrait entendre le maître lui-même. M, Lachelier

se décidera-t-il à nous donner le livre que l'Université n'est pas seule à attendre? C'est alors seulement qu'il sera possible de le bien connaître et de le bien juger. L'exposé qui en a paru dans la Revue philosophique permet de saisir les traits principaux de sa philosophie ! . Si c'est au fond la doctrine du maître, il semble que ce n'en soit pas tout à fait la méthode. Le spiritualisme de M. Ravaisson, tout pénétré de l'esprit d'Aristote et de Leibniz, ne s'est-il pas quelque peu changé, sous la hardie interprétation de M. Lachelier, en un idéalisme qui rappelle, au moins dans la forme, celui de Kant et surtout de Fichte? Quelques citations mettront le lecteur à même d'en juger. C'est par l'esprit que le maître explique la Nature. C'est par l'esprit que le disciple la crée. Pour le premier, l'esprit est le principe de toute réalité; c'est l'absolu, dans toute la rigueur du mot. Pour le second, la pensée est tout être, l'être unique. Tout ce qui lui semble extérieur n'est qu'une projection d'elle-même. La Nature n'est que la pensée qui rayonne, tandis que l'esprit n'est que la pensée qui se concentre. La pensée dans son unité, la pensée dans sa diversité, c'est tout ce qui existe. C'est par la dialectique que procède M. Lachelier, plutôt que par la simple intuition psychologique, comme fait M. Ravaisson. Or la dialectique ne nous laisse d'autre réalité que la pensée. « La plus élevée de nos connaissances n'est ni une sensation, ni une intuition intellectuelle, mais une réflexion par laquelle la pensée saisit immédiatement sa nature et le rapport qu'elle soutient avec les phénomènes. C'est de ce rapport que nous pouvons déduire les lois qu'elle leur impose et qui ne sont autre chose que les principes 1 . » Et ailleurs : « Si les

l.Voir les deux beaux articles de M. Séailles, janvier et mars 1883. î. Lachelier, Ou fondement de l'induction, p. 44.

conditions de l'existence des choses sont les conditions mêmes de la possibilité de la pensée, nous pouvons déterminer ces conditions absolument à priori, puisqu'elles résultent de la nature même de notre esprit; et nous ne pouvons pas douter d'autre part qu'elles s'appliquent aux objets de l'expérience, puisque en dehors de ces conditions il n'y a pour nous ni expériences ni objets 1 .» Les prétendues qualités premières ne nous révèlent, pas plus que les qualités secondes, une réalité distincte de l'esprit. « L'étendue n'est pas autre chose que le rapport des phénomènes sensibles avec la forme de l'espace. La résistance, c'est la sensation de quelque chose qui est en dehors de notre corps, d'une tendance au mouvement opposée à la nôtre; mais ce corps et le nôtre ne sont que des perceptions de notre esprit. Dire que notre corps est distinct des autres corps matériels, c'est dire que nous nous représentons nécessairement les corps dans l'espace, les uns en dehors des autres; mais tous ces corps ensemble résident dans notre pensée f . » Et enfin cette phrase que n'eût certes pas désavouée, ni l'idéalisme de Fichte, ni celui de Schelling, ni celui de Hegel : « Toutes choses sont des pensées, et la pensée, en les pensant, ne sort pas d'elle-même. Nous pouvons rêver une réduction des sciences physiques aux sciences mathématiques, une science de la nature à priori, supérieure à la personnalité, indépendante de l'espace et du temps, une science divine, qui soit la présence réelle de l'esprit à toutes choses à la fois 3 . »

Si la logique de M. Lachelier paraît se rapprocher plus de la philosophie allemande que de' cette philosophie spiritualiste dont M. Ravaisson est un des plus profonds interprètes, sa métaphysique ne se distingue

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