Le Positivisme, 2 forts volumes
quilles; ce serait aussi, chose plus importante, la paix de l'Église avec la société moderne. •
Y a-t-il dans le monde croyant un théologien plus libéral que M. de Pressensé? Il vient de publier un livre où tous les problèmes de la philosophie et de la science contemporaine sont posés, discutés, résolus avec une compétence réelle. Il est impossible d'aller plus loin dans la voie de l'entente entre la science et la foi. A vrai dire, ce n'est pas un théologien qui parle, c'est un philosophe. Il faut ajouter que c'est un philosophe chrétien, bien que nulle part il ne fasse profession de foi religieuse; c'est par-dessus tout un philosophe spiritualiste. Si j'avais une critique à lui adresser, dans une simple mention qui n'en comporte pas, je dirais que son spiritualisme n'est pas assez libre, assez nouveau. Ce n'est pas une thèse pour lui, c'est une cause, comme il le fut pour l'école éclectique, qui ne mit pas toujours à la défendre le même esprit de tolérance et le même goût pour les progrès de la science contemporaine. C'est toujours le vieux spiritualisme qui lui est cher, non dans toutes ses chimères, mais encore dans beaucoup de ses prétentions inconciliables avec les enseignements incontestés de cette science. 11 n'entre pas assez dans la voie de transformation qui peut seule le rajeunir. Il serait fort injuste de lui en faire un reproche, quand on voit encore tapt de spiritualistes, qui ne sont pas théologiens, montrer moins de modération dans la critique des doctrines de leurs adversaires. Nous aurions vraiment mauvaise grâce, nous autres philosophes qui n'avons point une foi à garder, de demander à des spiritualistes comme l'abbé de Broglie et le pasteur de Pressensé, de prendre les allures de la libre pensée.
Il est deux esprits de premier ordre auxquels cette observation ne s'applique guère. Quel que soit le juge-
ment que Ton porte sur la manière de philosopher de M. Fouillée, on ne pourra trouver qu'il a son parti pris d'avance sur toutes les questions qu'agite sa critique, aussi libre que subtile. Si Ton jugeait de sa doctrine par les belles œuvres historiques qui ont signalé ses brillants débuts dans la carrière philosophique, on n'hésiterait point à le compter parmi les organes les plus distingués de la tradition spiritualiste, même de la tradition platonicienne. Mais, depuis qu'il semble s'être fait une méthode de penser pour lui tout^seul, et qu'il a plutôt dissous que recomposé les doctrines philosophiques dans le creuset de son originale analyse, il devient fort difficile de le classer. Est-il resté réellement spiritualiste, après les concessions inattendues faites à la philosophie positiviste? Il est certain que nul esprit n'a moins de goût pour la doctrine qui tend à expliquer partout l'esprit par la matière. Pour que l'école à laquelle il a certainement appartenu sache jusqu'à quel point il lui est resté fidèle, il lui faut attendre un livre où il nous donnera sa synthèse. Jusque-là on ne pourra qu'admirer, sans le suivre, ce merveilleux talent de renouveler toutes les questions qu'il traite par d'ingénieuses distinctions qui ne suffisent point à fixer la pensée de ses lecteurs.
Si M. Quyau a moins de subtilité et de fécondité dans la critique, il montre plus de fermeté et de solidité dans la doctrine. Il a supérieurement exposé des idées qui ne sont pas les siennes. Il est dogmatique, à en juger par d'autres œuvres où respire un spiritualisme aussi profond qu'élevé. Mais, lui aussi, sera difficile à classer tant qu'il n'aura pas exposé ou résumé sa pensée dans une œuvre d'ensemble. En ce moment, c'est encore plutôt un historien sagace, un critique supérieur, un moraliste éloquent, qu'un métaphysicien.
J'en dirai autant de M. Magy, si connu de l'Académie
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des sciences morales et politiques par ses intéressantes lectures. Ses Mémoires sur l'espace, sur la science et la nature, sur le dynamisme, sur la raison, sont des œuvres de forte pensée et de vigoureuse logique. Pour avoir sa place parmi les maîtres les plus distingués de l'école spiritualiste contemporaine, il ne lui manque que d'avoir publié un livre de doctrine générale.
Enfin, il ne serait pas juste d'oublier, dans cette énumération, toute une élite de jeunes philosophes, dont quelques-uns ont déjà publié des études précieuses pour la nouvelle école spiritualiste. Seulement, il faut attendre de chacun d'eux quelque œuvre d'ensemble pour juger jusqu'à quel point ils se rattachent à cette école.
Le nouveau spiritualisme ne restera pas, il faut l'espérer, dans le petit coin universitaire qui fut son berceau. Où pourra-t-il faire des conquêtes? Ce ne sera pas dans ce monde d'esprits dont l'école positiviste est l'oracle. En quoi peuvent l'intéresser les querelles entre spiritualistes et matérialistes? « Vous voulez, dira-t-il aux uns, expliquer l'esprit par la matière? Vous voulez, dira-t-il aux autres, expliquer la matière par l'esprit? Que me font vos discussions, à moi à qui suffît la science pure et simple, sans explication d aucune espèce? » Et sur ce, il renverra matérialistes cl spiritualistes dos à dos. Ce ne sera guère plus dans le monde matérialiste, où tout ce qui n'affecte pas nos cinq sens est regardé comme simple scolastique. On y tient pour certaines les grosses vérités de la sensation. On ne veut pas entendre parler d'autre chose. On ne peut comprendre que les explications qui sautent aux yeux. Ce n'est pas seulement la spéculation logique qui est suspecte dans ce monde-là, c'est aussi l'expérience intérieure, c Qui a jamais vu, disait Broussais, les oreilles de la conscience? » Tout au plus quelques savants, curieux d'explications, mais qui ne voient dans la métaphysique
qu'une vaine spéculation, finiront-ils par prêter l'oreille à une doctrine qui leur fait leur part légitime.
Il est un monde où la nouvelle école spiritualiste pourra faire des conquêtes : c'est celui des esprits vraiment philosophiques qui veulent qu'on leur explique la réalité, sans la perdre dans les subtilités ou les chimères de l'idéalisme. Celui-là ne sera jamais le plus vaste; mais il est le seul dont la conquête doit tenter une école comme celle qui a en ce moment le dépôt des hautes traditions. Quand un tel monde se trouve gagné à la cause spiritualiste, la philosophie n'a point à se préoccuper des couches inférieures où ne descend pas la pensée. Car, on ne saurait trop le redire, chercher les causes et les raisons des choses, cela seulement est penser. Même sous le régime de la démocratie, la philosophie ne courra jamais les rues. Mais, en dehors des académies et des salons, il se rencontre une élite d'intelligences assez nombreuse pour lui faire un public.
Seulement, même dans ce monde-là, la philosophie spiritualiste fera bien de ne point abuser des formules abstraites et des traditions mystiques. Il ne faut pas mettre le vin nouveau dans les vieux vases, dit quelque part l'Évangile; il ne faut pas enfermer l'immortelle pensée du spiritualisme dans les obscurs symboles des anciens jours. Que M. Ravaisson ne nous dise donc point, avec Schelling, que tout est pensée, amour et volonté dans l'Univers, parce que tout y est mouvement vers l'ordre, l'harmonie, la perfection. Que M. Lachelier ne nous répète point, en phrases un peu sybillines, que la pensée crée tout, le sujet et l'objet, parce qu'il n'y a de réel pour l'esprit que ce qui est pensé. Ce langage peut être entendu des forts; il ne rendra jamais la philosophie populaire, je ne dis pas pour la foule, mais même pour ce monde où elle peut avoir accès* La doctrine
de l'esprit, j'entends la philosophie qui explique la matière par l'esprit, le monde par la pensée, peut être mise à la portée de toutes les intelligences curieuses d'explications vraiment philosophiques. Si belle que soit la vieille langue des mystères, il faut la laisser dans les sanctuaires de la théologie. Nul ne la connaît mieux que M. Ravaisson et M. Lachelier, qui savent si bien traduire leurs idées en symboles. Mais qu'ils n'oublient point que la philosophie ne s'adresse plus à des initiés. Leur métaphysique n'est étrangère à aucune science. Elle ne laisse échapper aucune occasion d'y renouveler et d'y rajeunir sa pensée. Il ne suffit pas qu'elle soit jeune en réalité; il ne faut pas lui donner un air trop antique, si vénérable qu'il soit. Je suis de ceux qui croient à l'avenir du spiritualisme. L'effacement qu'il subit en ce moment n'est qu'une éclipse passagère. L'astre reparaîtra dans une plus pure et plus éclatante lumière, entouré de l'auréole de la science nouvelle. Il le faut pour l'honneur de l'esprit humain, qui ne peut consentir à quitter définitivement les sommets où l'ont élevé les plus grands maîtres de la pensée.