‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 44 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'école positiviste

11 est une philosophie qui parle haut et qui fait autorité en ce moment : c'est le positivisme. Il est en faveur dans le monde savant. Il est à la mode dans le monde qui ne Test pas, mais qui veut avoir l'air de l'être. Il n'a point inventé une méthode, comme il s'en vante. Il n'a fait que reprendre celle de Bacon, dont il répète les sages préceptes en moins beau langage. Comment a-t-il eu un si grand succès? Je ne vois qu'une manière de l'expliquer : c'est que le positivisme est l'école des esprits qu'on nomme positifs. Gomme cette classe est fort nombreuse, on comprend qu'elle ait donné par son adhésion une grande importance, sinon une légitime autorité, à la philosophie d'Auguste Comte. Mais qu'est-ce que l'esprit positif? Lie mot' a des sens différents, selon la nature des objets auxquels il s'applique. Dans les choses de pure science, c'est l'esprit qui s'en tient à la réalité, sans chercher à l'expliquer. 11 va bien des faits jusqu'aux lois, mais la recherche des causes lui paraît un signe certain d'incapacité intellectuelle. Il juge que le monde

des idées et des principes n'appartient qu'aux esprits chimériques, sinon malades. Quelle philosophie pouvait mieux convenir à cet esprit-là que celle d'Auguste Comte ? Avec quelle confiance n'a-t-il pas dû adopter tous ses dogmes ? Je dis le mot à dessein, parce que le positivisme est devenu une sorte de religion dont lés initiés ne souffrent plus la contradiction, religion commode d'ailleurs et qui a pour Credo tout ce que le gros bon sens peut admettre sur la foi de nos cinq sens. Nul ne l'a mieux défini que Jouffroy. On serait injuste cependant pour cette école, si l'on oubliait qu'elle compte des esprits élevés qui, sans croire à la métaphysique, n'en ont nullement l'horreur. On sait qu'elle comprend plusieurs théologiens anglais, allemands et même français (ces derniers plus rares, parce que notre esprit logique ne s'en accommode guère), qui conservent la théologie dans le domaine de la foi. Il est même des philosophes qui lui font sa part dans le domaine du sentiment ou de l'imagination. Littré n'est pas de ceux-là, parce que son esprit essentiellement scientifique ne va pas au delà du respect pour un genre de spéculation qui n'a jamais occupé sa pensée. Mais il est trop instruit en toutes choses pour ne pas reconnaître le rôle de la théologie et de la métaphysique dans l'histoire de la civilisation. Et, d'un autre côté, il est trop sage pour nier d'un façon absolue l'existence de tout ce que l'esprit humain doit se résigner à ignorer. Il a une belle phrase sur ce sujet: « Ce qui est au delà du savoir positif est inaccessible à l'esprit humain; mais inaccessible ne veut pas dire non existant. C'est un océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n'avons ni barque ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable *. » Il n'en

i. Préface d'un disciple.

reste pas moins vrai que, pour toute l'école, il n'y a aucune question ouverte, en dehors du domaine de la science positive.

L'école positiviste ne veut de la métaphysique ni comme science ni comme philosophie. Elle en conteste tout à la fois l'objet, la méthode et la valeur historique. Quel est l'objet de la métaphysique? L'absolu, l'essence des choses. « Au début de ses recherches dans toutes les sciences, l'esprit humain est surtout animé par l'ambition de pénétrer l'essence des choses et d'arriver à la notion â dernière qui les explique universellement. Là, dans le domaine de la spéculation, il se trouve à l'aise, il poursuit sans fin ses propres créations, il renouvelle incessamment les combinaisons des données qu'il se fournit à lui-même; et, trompé par les fausses apparences d'un horizon qu'il croit sans bornes, il abandonne le contingent, le fini, le relatif, comme on dit dans le langage de l'école, c'est-à-dire la réalité des choses, telle qu'elle se présente *. » Or l'absolu est inaccessible à l'esprit humain, non seulement en philosophie, mais en toute science. On aura beau grandir la portée des télescopes, on n'atteindra jamais les bornes de l'Univers, si l'Univers a des bornes. On ne fait qu'étendre le champ de la connaissance; on ne l'embrasse point dans toute son étendue. Les notions absolues ne sont susceptibles ni de démonstration ni de vérification. Voilà pour l'objet de la métaphysique 1 .

Sa méthode ne peut être ni l'expérience ni la démonstration, par la raison très simple que ni l'expérience ni la démonstration n'atteignent l'absolu. Que peut-elle être alors, sinon une méthode toute spécula-

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