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Principes philosophiques de la matière et du mouvement

forme en est abstraite et même par trop scolastique, le fond en est emprunté aux sciences positives. C'est sans doute la spéculation dans toute sa puissance, et aussi dans tous ses excès; mais c'est la spéculation appuyée sur l'expérience. Les titres mêmes de ces œuvres synthétiques le montrent clairement. Philosophie de la nature, philosophie de l'histoire, philosophie de l'art, philosophie des religions, philosophie du droit, toutes ces dénominations indiquent que la spéculation philosophique a pour matière les faits observés et les lois constatées par la science positive. Et, en effet, toutes les vues générales qui entrent dans ce genre de spéculations, sont suggérées par des observations, des expériences et des théories scientifiques : en sorte que cette philosophie est véritablement une synthèse, dont la science est l'analyse correspondante.

Il est vrai que les philosophes allemands, dont le nom restera illustre dans les annales de la pensée humaine, n'ont pas borné leur ambition philosophique à une synthèse des grandes lois cosmiques que la science a découvertes. Ils ont voulu, en outre, en montrer le caractère rationnel, en les ramenant à des idées qui les expliquent. Ce fut une entreprise téméraire, qu'ils ont cru pouvoir mener à bonne fin, en se fondant sur le principe de l'identité universelle, et sur le parallélisme des lois de la logique et des lois de la réalité. Là était cette spéculation à priori que toute école moderne doit bannir définitivement du domaine de la philosophie. L'erreur de ces grands esprits ne fut pas de chercher les raisons et les causes des phénomènes et des lois que constate la science positive. Jamais l'esprit humain ne renoncera à expliquer la réalité. Ce qu'il ne fera plus, instruit par les leçons de l'expérience, c'est d'essayer de construire à priori cette réalité par les procédés de la pure logique.

Il faut le reconnaître, parce que l'histoire de la philosophie en est une évidente démonstration : on a fait de riches synthèses avec de maigres provisions de faits et à grand renfort de logique. Plus la science était pauvre, plus la philosophie a été confiante dans son dogmatisme. Si le positivisme de nos jours eût mieux connu cette histoire, il eût pu en tirer de sages et salutaires leçons sur la vanité de la spéculation à priori. Mais il eût montré moins de dédain pour ces systèmes, dont quelques-uns ont laissé des traces durables dans les annales de la pensée. Des métaphysiciens comme Platon, Aristote, Plotin, Descartes, Spinosa, Leibniz. Schelling, Hegel n'ont pas vainement occupé le monde philosophique de leurs spéculations. Ils ont légué à la tradition philosophique des idées qui ont pu être reprises ensuite avec une science moins incomplète. Ces grands esprits ont entrevu ou vu la vérité. Leurs explications de la réalité peuvent être vagues, et même fausses dans le détail ; elles sont le plus souvent vraies en principe, et dans l'ensemble des choses. Le positivisme a oublié que l'esprit humain est dominé par l'impérieux besoin de comprendre, d'expliquer, de penser la réalité, que l'observation constate, décrit, classe et généralise. Pour prendre au sérieux les synthèses ambitieuses des philosophes, il n'a pas attendu que toutes les conditions imposées par l'expérience fussent remplies. Le seront-elles jamais, la science positive se faisant tous les jours et n'étant jamais faite? Non, sans doute ; ce qui n'empêchera pas la philosophie de recommencer toujours son Cosmos y avec la science du temps, sauf à 'remanier ou retoucher sans cesse son œuvre de synthèse. L'histoire des vicissitudes de la métaphysique peut être une matière de plaisanterie pour ceux qui ne la connaissent que par ouï-dire. Elle intéresse profondément une critique sérieuse qui

s'applique à y démêler le vrai et le faux, ce qui est fécond et ce qui est stérile, ce qui passe et ce qui reste. Quand donc la sagesse positiviste vient nous dire que toute la métaphysique n'est qu'abstractions vides ou puérils jeux de logique, elle montre, non seulement qu'elle est un peu courte, mais encore qu'elle n'est pas suffisamment renseignée pour porter des jugements aussi tranchants et aussi absolus. En l'entendant parler de cette façon des systèmes philosophiques de l'antiquité et des temps modernes, on est tenté de croire qu'elle n'a jamais connu que l'histoire de la scolastique. S'il est inutile de la renvoyer à l'école, puisque son siège est fait, il est permis d'en appeler à l'érudition, à la critique et à l'intelligence de l'esprit contemporain.

L'esprit philosophique en est là, incertain de sa direction, hésitant entre la spéculation qui veut s'élever aux causes, et l'expérience qui s'en tient aux faits et aux lois. Il n'entend pas reprendre la tradition de ces grandes aventures qui ont marqué l'âge héroïque de la pensée. Mais il aura toujours le goût de la haute philosophie. S'il ne veut plus se perdre dans les nuages, il aspirera toujours à monter au sommet des choses, là où l'immense Univers apparaît à ses yeux éblouis dans toute sa grandeur et sa beauté. Seulement, au lieu d'ailes pour s'élever, il se contentera de l'échelle que lui prêtera la science. C'est par degrés, et sans jamais perdre terre, qu'il montera jusqu'au point où tout est lumière, où tout s'explique et se comprend, où la pensée atteint le pourquoi des choses, sur les pas de la science qui lui en a révélé le comment. Ce que ne fera jamais l'esprit humain, c'est de se laisser enfermer dans cette espèce de cage sans air, où l'on prétend lui faire expier les hardiesses, parfois sublimes, toujours intéressantes, de sa pensée. La pénitence du régime positiviste lui

serait trop dure. On peut dire même qu'elle serait contre nature. A cet oiseau de haut vol il faudra toujours les grands espaces et les vastes horizons. C'est d'un guide qu'il a besoin, non d'un geôlier. Le positivisme est une philosophie de myopes. Les vues courtes ont sans doute leurs avantages, et les longues vues leurs inconvénients. Mais si les premières sont faites pour la sciehce, œuvre d'analyse, les secondes conviennent à la philosophie, œuvre de synthèse. La nature a fait l'esprit humain complet, malgré ses faiblesses et ses imperfections. Il répugnera toujours d'autant plus à une discipline qui enchaînerait la liberté de ses mouvements qu'un instinct impérieux le pousse à l'exercice de toutes ses facultés.

La critique aura beau convaincre le positivisme d'erreur psychologique et d'erreur historique, ce n'est pas cette double réfutation qui arrêtera ses conquêtes dans le monde des intelligences. Devant un sceptique qui niait le mouvement, je ne sais plus quel philosophe se mit à marcher. C'est le seul argument 'qui fermera la bouche au positivisme. Parce que la métaphysique n'a pas réussi jusqu'à présent à asseoir son empire sur l'esprit humain par des œuvres durables, il en a naturellement conclu qu'elle ne pouvait y réussir, et que cela tenait au vice même de sa méthode, radicalement impuissante à saisir son objet, d'ailleurs inaccessible à toute espèce de méthode. C'est par des œuvres seulement que la métaphysique pourra répondre victorieusement aux conclusions de cette école. On lui a montré ce qu'avait produit le génie même de la métaphysique dans tous les siècles. On a pu réfuter ses affirmations par une histoire impartiale et sérieuse des doctrines et des systèmes auxquels le nom de cette spéculation est resté attaché. Cela ne suffit point : il faut un nouvel effort, non de critique, mais de création, pour

faire voir clairement qu'elle n'est point cette vaine et ténébreuse spéculation si cruellement tournée en ridicule par le bon sens superficiel de Voltaire. Il faut que la nouvelle métaphysique parle le langage de la science moderne, ne posant que des problèmes solubles, n'en cherchant la solution que dans les méthodes scientifiques elles-mêmes. Même après cette transformation , elle ne pourra se flatter de ramener certains esprits rebelles à la métaphysique. Mais elle conquerra peu à peu les intelligences non prévenues, qui ne ferment pas obstinément les yeux à la lumière. Alors le jour sera venu où le positivisme, toujours myope et intraitable, devra quitter le monde philosophique pour rentrer dans sa petite église.

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