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CHAPITRE II

Ni l'école de la spéculation, ni l'école de la raison, ni Técole de la tradition n'ont réussi à relever la métaphysique du discrédit où l'ont fait tomber la contradiction et la critique de ses doctrines. Il ne reste plus que l'école de l'expérience pour opérer cette restauration. La nouvelle philosophie spiritualiste a commencé l'œuvre, en entrant dans les voies de l'expérience intime et de la science positive. La vraie méthode est trouvée. Je voudrais la faire bien connaître, avant de l'appliquer à tous les problèmes posés, et non encore résolus à la satisfaction de l'esprit moderne qui en espère toujours la solution, en dépit des négations de l'école positiviste et de l'école critique. Je ramène ces problèmes à trois, comme Ta fait Kant : la matière, l'âme humaine et Dieu, qui peuvent faire sourire cette classe des esprits dits positifs, si nombreuse et si arrogante aujourd'hui, mais qui occupent les vrais penseurs et intéressent le public vraiment philosophique de tous les temps. Mais, avant d'exposer ce que j'appelle la méthode métaphysique, je ne crois pas inutile de rappeler d'abord la méthode scientifique proprement dite, et les conclusions auxquelles elle aboutit.

La science moderne n'entend pas se borner à observer et à décrire le monde tel qu'il est. Elle aussi expli-

que les choses à sa façon. Elle a ses questions d'origine, de principe et de cause ; elle a sa philosophie universelle par laquelle elle espère remplacer toute métaphysique. Elle a sa manière de comprendre et de définir l'infini, l'absolu, de résoudre ce problème des n<mmènes que Kant avait interdit à la raison humaine. Elle a sa prétention de mettre hors de doute la réalité objective de nos perceptions. Il n'est pas jusqu'à l'absolu, le simple, l'inconditionnel qu'elle ne poursuive par ses méthodes d'observation et d'analyse. Elle a sur toutes les questions de haute philosophie ses hypothèses et ses systèmes. Tant il est vrai que lui interdire l'explication des choses, comme veut le faire l'école positiviste, c'est condamner l'esprit humain à un régime contre nature ! Commençons donc par voir la science à l'œuvre, avec ses admirables méthodes, afin de pouvoir juger jusqu'à quel point elle peut réussir dans son entreprise. Il est un problème qui domine tous les autres, et qui, selon la solution qu'il reçoit, ouvre et ferme la voie à toute recherche philosophique : c'est le problème logique de la vérité. Nos idées n'ont-elles qu'une valeur subjective? Peut-on leur attribuer une portée objective ? En supposant cette dernière question résolue, quelle est la part à faire à l'élément subjectif et à l'élément objectif, dans le fait de la connaissance? L'histoire de la critique qui a pour sujet la vérité de nos jugements, depuis Pyrrhon jusqu'à Kant, peut se résumer en deux thèses principales : 1° La contradiction constante et universelle des opinions humaines ne permet de rien affirmer sur quoi que ce soit ; 2° Alors même que l'on arriverait à s'entendre sur tous les points en discussion, comment serait-il possible d'affirmer que l'esprit humain voit les choses telles qu'elles sont. La première thèse est celle de Pyrrhon et de la plupart des sceptiques anciens et modernes; la seconde est celle dé

Kant. La philosophie a essayé de réfuter le pyrrhonisme de bien des façons. Elle a expliqué, non sans succès, comment et pourquoi la diversité et la contradiction de nos jugements sur les mêmes matières n'implique pas Timpossibilité absolue de s'entendre. Elle a cherché et trouvé des critères que tout esprit bien fait peut accepter, par exemple l'évidence, telle que Ta définie Descartes. Elle n'a point fermé la bouche au pyrrhonisme. Qui a eu ce mérite et cette gloire? La science positive, qui seule a su mettre hors de question tout l'ordre de connaissances auquel elle répond. Sans avoir d'autre prétention que d'établir solidement les vérités qui lui sont propres, la science se trouve avoir résolu mieux qu'aucune philosophie le problème de la certitude, en formulant et en appliquant un critère contre lequel aucune objection ne peut prévaloir. Les sciences de raisonnement avaient le leur depuis Aristote : c'est le principe de contradiction, que les sceptiques de tous les temps ont d'autant moins songé à contester qu'ils s'en sont servis eux-mêmes pour combattre le dogmatisme. Le critère des sciences d'observation est la vérification. C'est ce qui fait l'absolue certitude des connaissances expérimentales. On a pu contester même l'évidence, qui peut être une apparence trompeuse, dans certains cas de la connaissance humaine. On ne peut contester la vérification par l'expérience, qui ne laisse place à aucune illusion. Si l'on peut discuter une opinion, une hypothèse, une théorie, on ne discute pas un fait. C'est donc à l'école de la science que l'esprit humain a appris ce qui peut ou ne peut pas faire l'objet du doute. C'est elle qui a fait au scepticisme sa part, en l'excluant absolument du domaine des connaissances qui lui appartiennent.

Il est un autre service plus important encore rendu à la philosophie de l'esprit humain : c'est la solution

expérimentale du difficile problème de la perception extérieure. Les philosophes ont longuement disserté sur la distinction logique de l'image et de l'idée . C'est la science seule qui a montré en quoi consiste cette distinction, et comment Tune est l'élément objectif de la connaissance, tandis que l'autre n'en est que l'élément subjectif. Tout ce que nous voyons, touchons et sentons, nous nous le représentons dans le temps ou dans l'espace. C'est précisément ce caractère représentatif de la perception qui a fourni à la critique ses plus fortes objections contre la vérité objective que lui prête tout d'abord le sens commun. La philosophie a cru résoudre la difficulté en distinguant la perception de la sensation, celleci purement subjective, celle-là essentiellement objective. La subjectivité de la sensation n'a jamais fait question pour aucune école. V objectivité de la perception a été généralement reconnue, sans examen préalable. La critique s'est emparée d'une affirmation sans preuve, et n'a pas eu de peine à démontrer par une analyse rigoureuse que la perception n'échappe point à l'objection élevée de tout temps contre les écoles qui ont voulu faire de la sensation proprement dite le fondement de toute connaissance réelle. Il a fallu, pour en finir avec cette difficulté, que la science établît, par l'autorité de l'expérience, la vraie distinction de l'élément subjectif et de l'élément objectif dans l'acte de la perception.

Oui, toute perception est primitivement une image, c'est-à-dire une représentation dans le temps ou dans l'espace. Mais elle devient ensuite une idée. Comment? Par une transformation que la science seule peut opérer. C'est elle qui convertit ces perceptions en notions vraies, c'est-à-dire répondant à des objets réels qui existent en dehors de notre esprit, et quelle que soit la représentation qu'il s'en fasse. Prenez une à une toutes les vérités dites scientifiques, les propriétés .des corps con-

statées par l'expérience, les lois chimiques ou physiques qui règlent Faction de ces propriétés, les types qui président à l'organisation de la matière brute ou de la matière vivante, vous reconnaîtrez que toutes ces vérités, telles que la science les enseigne, sont indépendantes de la façon dont notre esprit se représente les choses extérieures auxquelles elles se rapportent. Que notre représentation de ces choses soit toute relative à nos organes et à nos facultés de perception, qu'avec d'autres organes et d'autres facultés cette représentation pût être différente, cela peut se soutenir. Mais qu'importe pour le fond de la connaissance humaine? Est-il possible de supposer que les rapports, les lois, les types des phénomènes changent avec la façon de les percevoir et de les imaginer? Y aurait-il une autre astronomie, une autre mécanique, une autre physique, une autre chimie, une autre histoire naturelle, une autre géométrie, avec d'autres organes et d'autres facultés de perception et d'imagination? Qui s'aviserait aujourd'hui de le soutenir devant les merveilleuses révélations de l'expérience et du calcul ?

C'est la science positive qui, par l'organe de critiques éminents comme Cournot, a détruit (le scepticisme superficiel fondé sur le caractère représentatif de nos perceptions, en opposant l'idée à l'image, la vraie notion à la représentation illusoire des choses extérieures. Elle a fait apparaître ainsi la réalité naturelle, telle que la constitue l'ensemble des forces et des lois chimiques et physiques de la matière. Quelle que soit, par exemple, l'impression de la lumière sur notre organe visuel, du son sur notre organe auditif, les lois de l'optique et de l'acoustique restent invariables et absolues. C'est ce qui explique comment on peut faire comprendre à des aveugles et à des sourds les rapports et les lois que l'imperfection ou la privation des organes ne leur per-

met pas de se représenter. Tant il est vrai de dire que la sensation des choses n'en est pas la science, et que si la première est la condition de la seconde, elle n'en est nullement le principe. Les lois de la pesanteur ne sont pas moins indépendantes des sensations qui nous avertissent de leur action. De même, en histoire naturelle, nul savant n'admettra que les classifications fondées sur les rapports immuables d'organisation des individus ne soient que de simples points de vue de l'esprit, pouvant changer avec une autre constitution intellectuelle. Ce n'est point à dire que les progrès de la science n'amènent des modifications perpétuelles dans ces systèmes de classification. Mais quel est le naturaliste qui en soit à confondre les classifications naturelles, véritable et fidèle image de la réalité, avec les classifications artificielles, uniquement inventées pour les besoins de notre mémoire. Une classification vraiment scientifique peut n'être pas complète, c'est-à-dire ne pas embrasser tous les caractères existants entre les êtres observés, décrits et classés; mais ces caractères euxmêmes, une fois constatés par l'expérience et reconnus par l'induction pour des lois de la constitution des êtres, sont considérés par tous les savants comme des vérités indépendantes des changements que les progrès de la science introduisent dans la théorie générale des classifications.

Concluons. Que les sciences physiques aient un objet en dehors de l'imagination vulgaire et de la notion scientifique, le sens commun ne permet pas d'en douter un seul instant; mais il n'en est pas moins vrai que nos représentations sensibles sont un mélange d'illusion et de réalité. Tant que l'analyse et la critique n'ont pas nettement distingué et séparé l'élément objectif de l'élément subjectif, le scepticisme est en mesure d'élever des doutes sur la réalité des perceptions, qu'il affecte

de confondre avec nos imaginations proprement dites. Les perceptions sensibles ont-elles une réalité objective? La critique philosophique avait dit oui, d'accord avec le sens commun; mais le doute subsistait encore, tant que la nature des deux éléments n'avait pas été rigoureusement déterminée. C'est la science positive qui a obtenu ce résultat par la féconde et lumineuse distinction de Y image et de Yidée, ainsi que par la perpétuelle application de cette distinction à toutes les branches de connaissances qui forment son domaine. L'idée ou notion a un objet réel dans la nature, tandis que l'image n'en a pas. Après tant de merveilleuses révélations, on n'est plus tenté de douter de la réalité objective de nos perceptions. Ici, ce n'est plus le sens commun ni la philosophie qui protestent, le premier par une répugnance invincible à l'absurde, la seconde par une analyse abstraite et subtile des principes de l'intelligence; c'est la science elle-même qui vérifie et confirme cette protestation par l'autorité de ses observations et de ses expériences, de ses classifications et de ses théories, toutes choses qui ont leur fondement solide dans la réalité extérieure.

Voilà donc un problème logique, d'importance capitale, résolu par la science toute seule. Il en est un autre, qu'elle résout encore à sa manière. Elle est trop modeste pour aborder le problème transcendant de l'absolu, tel que l'a posé Kant dans la Critique de la raison pure. Mais, elle aussi pourtant, a son problème de la réalité relative et de la réalité absolue, que l'ancienne philosophie n'avait pu résoudre, faute de données scientifiques. Elle l'a résolu de façon à fermer la bouche au scepticisme pyrrhonien, qui tirait avantage des contradictions des perceptions sensibles. Par l'organe d'un savant, qui est en même temps un philosophe éminent, elle a expliqué sa solution de la raa-

nière la plus claire et la plus certaine. L'illusion est la perception viciée ou dénaturée par suite de conditions inhérentes au sujet percevant, à ce point qu'elle ne donne qu'une idée fausse du sujet perçu; ainsi, l'image du bâton brisé dans l'eau, de la tour qui paraît ronde à distance, et toutes les apparences visibles qui causent les erreurs de la vue rectifiées par le tact. La réalité relative est la perception ayant toute la réalité extérieure que nous lui attribuons, mais une réalité qui n'est telle que par rapport à certains phénomènes de la réalité totale. Enfin, la réalité absolue est la vérité conforme au système entier des choses représentées, et non plus seulement à tel ou tel phénomène isolé de ce système : vérité que la raison scientifique comprend et poursuit, alors même qu'elle la sent lui échapper avec le système dont elle fait partie '.

Par exemple, lorsque, du pont du navire où je suis embarqué, mes yeux voient fuir les arbres et les maisons du rivage, c'est une illusion des sens d'autant plus facile à reconnaître, que nous sommes parfaitement assurés de l'immobilité du rivage. Mais le mouvement du passager qui se promène près de moi sur le pont a toute la réalité que lui attribue le témoignage de mes sens. Seulement, ce mouvement, qui est réel par rapport à l'immobilité des autres passagers, pourrait lui-même n'être qu'un repos, s'il se produit en sens contraire du navire, et avec une égale vitesse. Donc alors la réalité absolue du mouvement ne pourrait être reconnue qu'autant qu'elle serait considérée par rapport à la surface terrestre elle-même, abstraction faite du fleuve, du navire et des passagers. Et ce mouvement luimême, absolu quant au système terrestre, devient

i. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances , liv. I, chap. i, § 8.

relatif, du moment qu'il est considéré par rapport au système solaire. Mais tel mouvement jugé comme absolu, dans le système solaire, pourrait encore n'être que relatif, s'il était vu par rapport à un système stellaire dont le précédent ferait partie. Et ainsi de suite, en sorte que le caractère relatif ou absolu d'un mouvement ne pourrait être définitivement fixé qu'autant que la science embrasserait le système céleste tout entier 1 .

Autre exemple dans le même ordre de phénomènes, cité par Cournot. La courbe enchevêtrée qu'une planète, vue de la terre, semble décrire sur la sphère céleste où l'on prend les étoiles pour point de repère, est une apparence où la vérité objective se trouve faussée par des conditions subjectives inhérentes à la station de l'observateur. Au contraire, l'orbite elliptique décrite par un satellite autour de sa planète est un phénomène qui a sa réalité relative au système de la planète principale et de ses satellites. La trajectoire du satellite est un phénomène d'une réalité moins relative, parce qu'elle est une courbe plus composée, résultant d'une combinaison du mouvement elliptique de la planète autour du soleil. La trajectoire du même satellite apparaît comme un phénomène d'une réalité plus absolue encore, du moment qu'il est relié au mouvement encore peu connu du système solaire, dans le groupe d'étoiles dont il fait partie. Et ainsi de suite, sans qu'il soit donné d'atteindre à la réalité vraiment absolue des mouvements célestes dans l'espace infini 2 .

Si Ton passe de la mécanique à l'optique, même distinction et même conclusion. Dans la première impression que produit sur notre imagination la vue d'un arc-en-ciel, nous prenons tout d'abord ce phénomène

1. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, liv. I, chap. i, § 8.

pour un objet matériel, teint de couleurs propres, et occupant dans le ciel une place déterminée. Or l'arcen-ciel n'a aucun degré de consistance objective; il n'existe en tel lieu de l'espace que relativement à tel observateur placé dans un lieu déterminé : de sorte que, l'observateur se déplaçant, l'arc se déplace aussi, ou même s'évanouit tout à fait. Et pourtant ce n'est point une pure illusion ; car on conçoit parfaitement que les rayons lumineux font leur trajet indépendamment de la vision de l'observateur. Cette vision est la condition de la perception, et non la production du phénomène*. Voilà donc une perception dans laquelle se confondent l'apparence et la réalité. Maintenant, qu'un physicien remarque que la lumière, vue par transmission à travers une mince feuille d'or, est effectivement colorée en pourpre ; que de l'or métallique, obtenu en poudre impalpable dans un précipité chimique, est aussi de couleur pourpre; qu'enfin, par suite de ces observations, il conclue, contre l'opinion commune, que le pourpre est vraiment la couleur de l'or, il aura fait un pas de plus dans l'investigation de la réalité que contient le phénomène ; il aura franchi un terme de plus dans cette série dont le dernier terme, accessible ou inaccessible pour nous, serait la réalité absolue. A ce degré de réalité, l'esprit du physicien n'est point tenté de s'arrêter ; il cherchera à pénétrer dans la raison intrinsèque des phénomènes soumis à son observation, et s'il parvient à les expliquer par le jeu de certaines forces mécaniques combinées avec certains rapports de configuration, il croira avoir saisi la réalité absolue, sous l'apparence phénoménale. Mais, quand toute l'optique pourrait être ainsi ramenée à un

1. Cournot, Estai sur les fondements de nos connaissances, liv. I, chap. i, § 9.

problème de mécanique, quel savant pourrait assurer que la science a ainsi atteint les dernières limites, dans cette réduction graduelle de la nature sensible à une nature purement intelligible, où il n'y ait plus que des mouvements rectilignes, circulaires, ondulatoires, régis par les lois des nombres 1 . Voilà comment la méthode scientifique poursuit indéfiniment l'absolu, sans jamais l'atteindre. Je montrerai plus loin comment cette solution n'est pas le dernier mot de la pensée philosophique.

La science antique ne connaissait que peu de faits, et encore moins de lois de ce monde auquel elle avait donné un si beau nom. Elle n'en avait qu'une vue incomplète et superficielle, qui pouvait suffire à son admiration. Elle n'en savait pas assez pour en comprendre l'ordre merveilleux. Elle n'avait de la nécessité, de la constance, de l'universalité de ses lois qu'un vague sentiment qu'elle exprimait par un mot mystérieux : l'inexorable Destin. Elle ne se doutait pas à quel point l'Univers mérite son nom, et comment l'action des lois qui produisent un tel ordre est vraiment providentiel. C'est la science moderne qui nous a révélé et nous révèle chaque jour, par ses progrès, la beauté, la grandeur, la fécondité, la puissance de cette Nature, sur laquelle la science antique ne pouvait guère que rêver ou spéculer. Que sont ses descriptions, ses analyses, ses explications, à côté de celles que contiennent nos livres les plus élémentaires ? C'est qu'alors l'Humanité était jeune, et que les instruments manquaient à son génie déjà si puissant. Il n'est pas de science qui nous donne une plus haute idée de la portée des méthodes scientifiques que la mécanique céleste et l'astronomie.

1. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, liv. I, chap. i, § 10.

Celle-ci a dépassé, dans ses découvertes, tout ce que les poètes et les métaphysiciens avaient rêvé ou conçu sur le ciel. Quelle pauvre idée du ciel de la théologie et de la philosophie ancienne, à côté de cette sublime représentation de l'infini, de l'infini dans le nombre, dans le temps et dans l'espace! Quelle étonnante révélation que la genèse de toutes ces nébuleuses d'où sont sortis les innombrables systèmes solaires qui parsèment l'immensité du ciel étoile! Comment l'esprit humain a-t-il pu atteindre ce qu'il ne peut saisir par l'observation directe? Comment a-t-il pu suivre les mouvements, calculer les distances, pénétrer la composition des corps célestes? Quand on n'a pas le secret des méthodes scientifiques , on est tenté de ne voir que des rêves dans ces hautes spéculations, avec lesquelles l'enseignement élémentaire est devenu familier. C'est que la science aussi a des ailes, pour faire son voyage dans l'infini. Par l'analogie, par l'induction, par l'analyse, par le calcul, elle arrive à découvrir ce que ne peut contempler l'œil humain, aidé des plus puissants télescopes. N'est-ce point par l'analogie que l'hypothèse de Laplace est devenue l'explication de la Genèse universelle? N'est-ce point par l'induction que la loi de la gravitation terrestre a été étendue à tous les mondes de la création? N'est-ce point par l'analyse spectrale, faite dans le cabinet d'un physicien, que s'est révélée l'unité de composition chimique de tous les corps de l'Univers? N'est-ce point par le calcul que Le Verrier a marqué la place de la planète de son nom, que l'observation n'avait pu fixer? Et ces distances fabuleuses que l'accumulation des chiffres suffit à peine à exprimer, n'est-ce pas encore la puissance du calcul qui parvient à en mesurer l'immensité? Voilà des ailes plus sûres que celles de l'imagination ou de la spéculation logique.

On a vu comment la science moderne , par ses méthodes mathématiques, s'élève jusqu'aux plus hauts sommets de l'infiniment grand, pour en embrasser l'immensité. C'est par ses méthodes d'analyse qu'elle descend jusqu'aux plus intimes profondeurs de l'infiniment petit, pour y chercher les secrets les plus cachés de l'existence et de la vie. Avec la méthode des réactifs, elle a découvert les principes des actions moléculaires. Avec le scalpel, elle a séparé les éléments organiques et pénétré dans la composition des tissus. Avec le microscope, elle a fait apparaître les principes de la constitution des êtres organisés. Avec la vivisection et l'observation pathologique, elle a pu localiser les fonctions mentales. Avec cette méthode d'abstraction qui isole les phénomènes psychologiques, elle est arrivée à discerner les faits simples et vraiment primitifs sur lesquels repose la vie morale tout entière. Simplifier partout, dans le règne organique, comme dans le règne inorganique, le problème des causes et des origines, expliquer la vie, dans ses plus hautes comme dans ses plus humbles fonctions par les principes élémentaires qui la composent, telle est l'ambition et l'œuvre philosophique de la science positive. Ces principes sont les atomes dans l'analyse chimique, les cellules vivantes dans l'analyse micrographique, les tissus primitifs dans l'analyse anatomique , les sensations simples dans l'analyse psychologique. Expliquer, pour la science expérimentale , c'est résoudre le composé dans le simple ; c'est déterminer les conditions de la production des phénomènes ; c'est ramener aux formules les plus générales les faits et les lois de l'être et de la vie. Elle ne connaît pas d'autres principes que les éléments, pas d'autres causes que les conditions. Cette double tâche ne dépasse point les méthodes de la science moderne, et c'est merveille de voir comment

elle l'accomplit dans toutes les parties de son œuvre. La science ancienne, n'ayant à sa disposition ni instruments ni méthodes d'analyse, n'avait pas poussé bien loin le problème des principes élémentaires de la matière. Avant Aristote , elle avait cru les reconnaître tantôt dans l'eau, tantôt dans l'air, tantôt dans le feu. Aristote avait réuni toutes ces opinions dans la doctrine des quatre principes, l'eau, l'air, le feu et la terre. Une seule école, la philosophie atomistique, avait deviné les vrais éléments des corps, les atomes, mais sans avoir constaté , par aucune expérience, les lois des actions moléculaires. C'est la chimie, science de création moderne, qui a découvert ces lois par l'analyse expérimentale, et transformé la théorie des atomes, dont elle a fait des centres de forces, écartant ainsi l'embarrassante question de la divisibilité indéfinie de la matière étendue. C'est elle qui, par des théories comme celle des équivalents, a montré que la diversité des corps tient plutôt à la direction et à la proportion qu'à la nature même des éléments , ramenant à l'unité de force mécanique toutes ces affinités moléculaires dont on avait fait autant de forces irréductibles, dont un plus parfait microscope ferait peut-être apparaître les parties vraiment élémentaires. La découverte de la cellule vivante n'a pas seulement éclairé l'origine des tissus organiques, elle a révélé le mystère de la vie ellemême, en montrant comment d'une seule cellule sort l'organisme entier, par une prolification successive. Faut-il aller jusqu'à prêter à cette unité vivante la conscience, la volonté, comme le veut une école de philosophes naturalistes qui font de toutes les unités de la vie morale, sensation, conscience, volonté, âme, autant d'unités collectives, simples résultantes d'unités simples, qui possèdent déjà tous les attributs que l'observation psychologique constate dans leurs com-

posés? La science pure ne permet pas d'aller jusque-là. Le problème des rapports du physique et du moral n'était pas nouveau, avant les expériences de la physiologie contemporaine. La philosophie moderne, et même la philosophie ancienne, avaient déjà constaté ces rapports par un certain nombre d'observations curieuses et décisives. Mais ces observations , en les faisant ressortir, ne pouvaient servir à en déterminer le mode. On savait d'une manière générale que le moral et le physique concourent à la production des phénomènes psychiques. On ignorait comment. Il a fallu l'observation pathologique faite sur les malades et sur les fous, et l'expérimentation pratiquée sur les animaux vivants, pour pouvoir arriver à une localisation, déjà certaine, bien qu'incomplète, des facultés mentales dans les organes cérébraux. Quel est le rôle de chacun de ces organes dans le jeu total de la vie psychologique? Quelle est la part distincte et précise de la moelle épinière, de la moelle allongée, du cervelet, des couches optiques, des corps striés, des lobes cérébraux? De nombreuses expériences démontrent que les fonctions diverses, sentir, percevoir, penser et vouloir, se mouvoir, diffèrent de siège comme d'effet , et qu'une limite précise sépare les centres organiques qui leur correspondent. Les nerfs , la moelle épinière , la moelle allongée , les tubercules bijumeaux et quadrijumeaux excitent seuls immédiatement la contraction musculaire. Les lobes cérébraux la déterminent par impulsion, sans l'exciter. En enlevant le cervelet à un animal auquel on laisse le cerveau, on trouve qu'il conserve la faculté de percevoir et de se mouvoir spontanément , tout en perdant la faculté de coordonner ses mouvements. Réciproquement, si l'on enlève le cerveau à un autre animal de la même espèce, en lui laissant le cervelet, on voit qu'il continue à se mouvoir régulièrement, mais comme un

automate, étant privé des facultés de percevoir et de vouloir.

L'observation avait déjà montré la distinction des organes de la sensation et des organes du mouvement. Des expériences plus récentes font ressortir la distinction des organes de la sensation et -des organes de la perception. Ainsi l'ablation des lobes cérébraux fait perdre à l'instant la vue, tandis que l'iris n'en reste pas moins mobile, le nerf optique excitable, la rétine sensible. L'ablation, au contraire, des tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux supprime sur-le-champ la contractilité de l'iris, l'action de la rétine et du nerf optique, ce qui permet de conclure, en dernière analyse, qu'il y a des organes distincts pour les sensations, pour les perceptions, comme pour les mouvements. La doctrine de la localisation des facultés n'est encore qu'à l'état d'ébauche. Mais, en attendant qu'elle arrive à sa complète expression, il faut reconnaître qu'elle a éclairé d'une lumière toute nouvelle la vieille question des rapports du physique et du moral. On peut considérer maintenant comme fixé le siège des principaux phénomènes de conscience dans lesquels se résume la vie psychique, l'activité réflexe dans les centres spinaux constitués par la moelle épinière, la moelle allongée et le bulbe rachidien; l'instinct, la sensibilité brute et sans conscience, la coordination des mouvements dans les centres intermédiaires qui réunissent les couches optiques, les corps striés, les tubercules quadrijumeaux, le cervelet; la sensibilité consciente, l'imagination, la pensée proprement dite, la volonté, tout Tordre des sentiments moraux, des opérations intellectuelles, des actes volontaires dans les centres supérieurs qu'on nomme les lobes cérébraux. On voit que, si la physiologie cérébrale n'est pas encore parvenue à localiser les fonctions psychiques dans des organes spéciaux,

elle a réussi à leur assigner leur siège dans les centres d'organes cérébraux.

En ce qui concerne l'état de conscience, si la physiologie ne peut atteindre directement le fait psychologique qui la constitue, elle peut en découvrir, non plus seulement l'organe, mais la condition. Déjà Claude Bernard avait montré que tout phénomène biologique, depuis la plus simple fonction vitale jusqu'à l'activité intellectuelle et volontaire, a pour cause un travail d'organisation, et pour effet un travail de désorganisation des éléments physico-chimiques. La psychologie physiologique a défini avec une précision toute particulière le rapport de l'activité mentale avec l'action organique, en montrant comment l'intégration de la force nerveuse est la condition de la vie consciente, et comment la désintégration de cette même force en est le résultat. L'activité mentale, dont la conscience est le type, suit les variations de la force nerveuse; elle croît et décroît selon les phases d'innervation ou d'énervation par lesquelles passe cette sorte de température vitale. Nos sensations extérieures confirment cette hypothèse, en nous avertissant des surexcitations et des défaillances de notre système nerveux correspondant aux clartés et aux obscurités de notre conscience, laquelle est comme un flambeau qui s'allume ou s'éteint, selon l'accumulation ou la consommation de l'énergie nerveuse '.

L'ancienne psychologie avait plutôt procédé par synthèses que par analyse, dans l'observation des phénomènes de la vie morale. Elle étudiait les faits en bloc, sans paraître en soupçonner la complexité. C'était traiter la nature morale comme l'ancienne physique traitait la nature physique. On en réduisait tous les

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