‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 49 sur 86 · Hertzen · texte numérisé non relu

Hertzen

phénomènes à trois facultés élémentaires, la sensibilité, l'entendement, la volonté, comme on réduisait les phénomènes physiques à quatre éléments, la terre, l'eau, l'air et le feu. Leibniz, qui, avec son génie sagace et subtil, a deviné tant de choses dont la science de son temps ne se doutait point, avait déjà dit: « Pour entendre le bruit de la mer quand on est sur le rivage, il faut bien qu'on entende les parties qui composent le tout, c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble. » Cette observation est d'une parfaite justesse. Car où peut se faire cette synthèse des innombrables petits bruits, sinon dans l'oreille. Elle ne lui vient donc pas toute faite du dehors, d'où ne lui viennent que les impressions élémentaires dont se compose la sensation totale. Nul philosophe contemporain n'a mieux expliqué que M. Taine le résultat des expériences faites sur ce sujet. Ainsi qu'il l'observe, la psychologie est aujourd'hui en face des sensations prétendues simples comme était la chimie, à son début, devant les corps prétendus simples.

Il est un groupe de sensations dans lequel la réduction peut être complète: ce sont celles de l'ouïe. C'est sur ce groupe que les expériences décisives ont. été faites. Les physiciens et les physiologistes, en poussant leurs recherches, ont préparé les conclusions des psychologues sur la véritable nature de nos sensations. Quand la roue de Savart tourne d'un mouvement uniforme, ses dents également distantes frappent tour à tour une latte en passant, et cette succession régulière d'ébranlements pareils éveille en nous une succession régulière de pareilles sensations. Tant que la roue tourne assez lentement, les sensations, étant discontinues, sont distinctes, et chacune d'elles est un bruit. Mais si la roue se met à tourner avec une vitesse suffisante,

une sensation nouvelle s'élève, celle d'un son musical. Cette expérience nous fait assister à la transformation de sensations plus ou moins élémentaires en une sensation totale, laquelle est une synthèse de sensations partielles que le mouvement plus ou moins lent de la roue nous fait distinguer. Cela prouve-t-il, comme le pense M. Taine, que l'unité de sensation ne peut être prise pour le signe de la simplicité du phénomène de conscience, et que .celle-ci n'est nullement apte à distinguer le simple du composé? C'est une question que la psychologie réserve. Ce qui ressort évidemment de l'expérience, c'est que les impressions qui forment le faisceau de la sensation proprement dite sont multiples. Et comme ces impressions sensorielles en sont les conditions, la psychologie de la sensibilité a fait un pas, grâce à l'analyse, dans l'explication du phénomène de la sensation.

La nouvelle psychologie, en appliquant la méthode analytique à tous les grands faits de la vie morale, sensibilité, entendement, volonté, est arrivée à des réductions auxquelles l'ancienne n'avait jamais songé. Si contestables que soient les conclusions qu'elle en tire, on ne peut méconnaître l'importance, la précision et souvent l'exactitude de ses analyses. C'est ainsi qu'elle a, dans le chapitre de la sensibilité, ramené les sensations complexes aux sensations élémentaires dont nçus n'avons qu'une conscience sourde; dans le chapitre de l'entendement, réduit le domaine de la priori aux jugements analytiques ; dans le domaine de la volonté, mesuré la part de la liberté et la part de la fatalité, en introduisant la loi du déterminisme jusque dans l'ordre des choses morales. Les conclusions exagérées passeront ; mais les observations et les analyses resteront.

La science proprement dite n'a pas d'autre méthode d'explication, quand il s'agit des faits de l'ordre histo-

rique. Ici encore, elle ne s'enquiert que du comment; elle ne recherche pas d'autres causes des phénomènes que leurs conditions et leurs lois. Remonter aux unes par l'induction, découvrir les autres par l'analyse, voilà partout et toujours la méthode scientifique. Quand l'historien philosophe a trouvé ces lois et ces conditions, dans l'histoire d'une époque, d'une race ou d'un peuple, tout est dit. Il ne s'inquiète pas du reste. Il ne se demande pas si, dans cette succession d'événements, la civilisation ne suit pas une progression logique d'idées que chaque époque, chaque race, chaque grand peuple réalise à son tour. Il laisse à une philosophie plus haute la solution de tels problèmes.

On voit comment la science entend expliquer les phénomènes de la nature et les phénomènes de l'esprit. Par ses analyses matérielles et ses abstractions mentales elle les réduit à leurs éléments, ou les ramène à leurs conditions. C'est une méthode sûre et féconde dont les résultats ne sont point contestables, si la science ne dépasse pas les conclusions légitimes qu'elle en tire. Elle ne se borne point à observer, à décrire les phénomènes cosmiques, à en découvrir la loi, de façon à montrer l'ordre et l'harmonie qui régnent dans toutes les parties de l'Univers considéré dans Tinfiniment grand et dans l'infiniment petit. Elle explique comment se produisent cet ordre et cette harmonie. En cette double tâche, la science fait son œuvre, l'œuvre qui lui est propre, et que toute philosophie vraiment positive doit accepter de ses mains pour pouvoir faire la sienne.

Voilà donc comment la science entend expliquer toutes choses. Est-ce là le dernier mot de la pensée humaine? La métaphysique, si peu en faveur aujourd'hui, n'a-t-elle plus rien à dire depuis que la science a si bien parlé. S'il faut en croire un de ses plus émi-

nents organes, M. Taine, la science serait Y alpha et Yoméga de l'esprit humain. Observer et comparer, analyser, abstraire, généraliser, seraient les seuls procédés de la méthode philosophique. C'est l'emploi simultané de ces procédés qui pourrait seul nous donner cette merveilleuse synthèse dont notre philosophe nous fait à grands traits le tableau. Quel que soit l'objet de notre pensée, astronomie, physique, chimie, zoologie, psychologie, histoire, cosmologie, qu'il s'agisse d'une science spéciale ou de la science universelle, tout se ramène à un double travail : analyse et synthèse, en d'autres termes, science et philosophie. « Oubliez, dit-il, à propos d'une étude particulière quelconque, l'immense entassement des détails innombrables. Possédant la formule, vous avez le reste. Ils tiennent au large dans une demi-ligne. Vous enfermez douze cents ans et la moitié du monde antique dans le creux de votre main. »

Même procédé et même résultat, s'il s'agit de la réalité universelle. « Supposez que ce travail de simplification soit fait pour tous les peuples et pour toute l'histoire, pour la psychologie et pour toutes les sciences morales, pour la zoologie, pour la physique, pour la chimie, pour l'astronomie. A l'instant, l'Univers, tel que nous le voyons, disparaît. Les faits se sont réduits, les formules les ont remplacés ; le monde s'est simplifié, la science s'est faite. Seules cinq ou six propositions générales subsistent. Il reste des définitions de l'homme, de l'animal, de la plante, des lois des corps chimiques, des lois physiques des corps astronomiques, et il ne reste rien d'autre. Nous attachons nos yeux sur ces définitions souveraines ; nous contemplons ces créatrices immortelles, seules stables à travers l'infinité du temps qui déploie et détruit leurs œuvres, seules indivisibles à travers l'infinité de l'étendue qui disperse et multiplie

leurs effets. Nous osons davantage ; considérant qu'elles, sont plusieurs et qu'elles sont des faits comme les autres, nous y apercevons et nous en dégageons par la même méthode que chez les autres le fait primitif et unique d'où elles se déduisent et qui les engendre. Nous découvrons l'unité de l'Univers et nous comprenons ce qui la produit. Elle ne vient pas d'une chose extérieure, étrangère au monde, ni d'une chose mystérieuse cachée dans le monde. Elle vient d'un fait général semblable aux autres, loi génératrice d'où les autres se déduisent, de même que de la loi de l'attraction dérivent tous les phénomènes de la pesanteur, de même que de la loi des ondulations dérivent tous les phénomènes de la lumière, de même que de l'existence du type dérivent toutes les fonctions de l'animal, de même que de la faculté maîtresse d'un peuple dérivent toutes les parties de ses institutions et tous les événements de son histoire.

c L'objet final de la science est cette Loi suprême ; et celui qui, d'un élan, pourrait se transporter dans son sein, y verrait, comme d'une source, se dérouler, par des canaux distincts et ramifiés, le torrent éternel des événements et la mer infinie des choses. Par ces prévisions on s'y transporte ; connaissant ses propriétés, on en conclut sa nature. Les métaphysiciens essayent de la définir sans traverser l'expérience, et du premier coup. Ils l'ont tenté en Allemagne, avec une audace héroïque, un génie sublime, et une imprudence plus grande encore que leur génie et leur audace. Ils se sont envolés d'un bond dans la Loi première, et, fermant les yeux sur la nature, ils ont tenté de retrouver, par une déduction géométrique, le monde qu'ils n'avaient pas regardé. Dépourvus de notations exactes, privés de l'analyse française, emportés tout d'abord au sommet de la prodigieuse pyramide dont ils n'avaient pas voulu

gravir les degrés, ils sont tombés d'une grande chute. Mais, dans cette ruine, et au fond de ce précipice, les restes écroulés de leur œuvre surpassent encore toutes les constructions humaines par leur magnificence et par leur masse, et le plan demi-brisé qu'on y distingue indique aux philosophes futurs, par ses imperfections et par ses mérites, le but qu'il faut enfin atteindre et la voie qu'il ne faut point d'abord tenter. »

A part la beauté un peu exubérante des images qui colorent et animent le tableau, il n'y arien, dans cette description de la synthèse philosophique, qui ne pût être signé par un adepte de la philosophie positive ou de la philosophie critique. Cette synthèse n'est qu'une généralisation des faits portés à son suprême degré. Cette explication des choses consiste à rendre raison des faits par des définitions, par des formules qui ne sont elles-mêmes que l'expression des faits. Voilà bien l'objet, la méthode, la synthèse de cette philosophie dite positive, dont a parlé Auguste Comte dans son principal livre. Sera-t-il permis aux amis du jeune philosophe d'espérer que cette philosophie ne suffira pas à un esprit aussi curieux, aussi actif, aussi pénétrant que l'auteur de tant de grandes et fortes œuvres? Qui nous dit que la méthode expérimentale arrêtera toujours l'essor de cette intelligence, etquele moment ne viendra point où. debout sur ces sommets de la science d'où il voit déjà le monde de si haut, il ne montera pas encore pour entrer dans cette lumière supérieure où, au-dessus des lois, l'on découvre les raisons des choses. Il leur répondrait peutêtre en ce moment qu'il y a songé d'abord, en lisant Hegel. Que n'a-t-il pas lu ? Assurément l'impuissance d'un tel effort serait un exemple désespérant, s'il fallait recommencer ce travail de prodigieuse dialectique. Mais si l'on peut arriver, par la voie de l'expérience, et sans frais de spéculation logique, à cette philosophie

première, à cette autre synthèse qui explique le pourquoi des choses, M. Taine ne sera-t-il pas tenté un jour de sonder le mystère qui enveloppe le Cosmos de la science? C'est lui qui, avec sa science encyclopédique, pourrait nous faire une philosophie du Cosmos. Il y pense peut-être plus sérieusement que MM. Renan et Berthelot, qui nous Font promise. Mais alors qu'il se souvienne un peu de cette métaphysique qu'il a saluée au début de ses études philosophiques. Je ne puis croire qu'on reste le disciple de Condillac, quand on a eu pour premiers maîtres Spinosa et Hegel. J'ai donc confiance que M. Taine reviendra à la métaphysique, mais par une autre route que celle que lui avaient ouverte ces maîtres dangereux. C'est le vœu d'un certain Alexandrin de notre temps, auquel notre ami pensait sans doute, quand il personnifiait l'analyse et la synthèse dans les deux noms de Pierre et de Paul, aux dernières pages de son livre sur les philosophes français du xix° siècle.

J'ai d'autant plus cet espoir, que M. Taine doit voir combien il est difficile, même à la philosophie la plus libre de préjugés métaphysiques, d'accepter les formules de toute espèce, psychologiques, morales, historiques, esthétiques, physiologiques, auxquelles l'a conduit la plus rigoureuse application de la méthode analytique. Quand il nous dit que l'esprit n'est qu'un polypier (limages, que le vice et la vertu sont de simples produits comme le vitriol, que toute la vie cérébrale n'est qu'une danse incessante des cellules, que le génie n'est que la prédominance d'une faculté maîtresse, que l'évolution historique n'est qu'un mécanisme perpétuel, il ne fait pas qu'émettre des paradoxes de fantaisie. Tout cela a sa vérité, puisque tout cela lui vient de l'observation des faits. Mais comment en accepter la conclusion ?Ccst un mérite propre ù M. Taine d'avoir, par In

force de sa pensée, par la rigueur de sa logique, par la clarté et la précision de son langage, mis en évidence l'insuffisance de l'analyse, lorsqu'il s'agit d'arriver à l'explication définitive des choses. Mettez partout, dans ses formules, la condition au lieu de la cause, les profondes études de ce pénétrant et infatigable esprit conservent toute leur valeur scientifique. Mais, en poussant l'analyse à ses dernières limites, il arrive à des conclusions sur la vérité des choses qui font réfléchir sur la portée d'une pareille méthode.

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