CHAPITRE IV
Telle science, telle philosophie : voila ce qu enseigne l'histoire, en montrant comment Tune et 1 autre sont entre elles dans le rapport de la synthèse à l'analyse. Que savait de la Nature le monde savant avant Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Leibniz et Newton? La science d'alors, # si Ton peut donner ce nom à un -ensemble d'hypothèses appuyées sur des observations mal faites, n'avait entre les mains ni le télescope qui explore l'infiniment grand, ni le microscope qui pénètre l'infiniment petit, ni la balance qui pèse tous les corps quelle qu'en soit la densité, ni le thermomètre qui mesure la température, ni 1 'électromètre qui mesure les forces électriques, ni aucun de ces puissants, délicats, ingénieux instruments que le génie a mis au service de l'observation. L'infiniment grand, le ciel, apparaissait à un Pythagore, à un Platon, à un Aristote, à un Ptolémée comme le inonde des essences immobiles, pures et bienheureuses, formant un parfait contraste avec ce monde sublunaire des existences mobiles, agitées, misérables, dont une illusion des sens faisait pourtant le centre de l'Univers. Toute cette astronomic^pii avait dégénéré en une superstition astrologique, reposait sur quelques rares observations servant de base à des calculs plus ou moins imaginaires. On
ne peut rappeler que pour mémoire ce firmament aux clous d'or dont parlent les Livres saints. D'autre part, Tinfîniment petit, la matière moléculaire, se perdait dans le vague des abstractions logiques. C'était, pour Platon et toute son école, une espèce de non-être, auquel la participation de l'idée donnait une apparence d'existence. C'était, pour Aristote, une simple puissance sans force, une pure possibilité, qui ne pouvait passer à l'acte, c'est-à-dire à l'être, que sous l'action d'une cause motrice. C'était, pour la plus scientifique de toutes les écoles de philosophie naturelle, les atomes^ dont la rencontre et le choc produisent tous les corps, sans autre loi que celle du hasard. Quelle métaphysique pouvait sortir d'une pareille science? Ou bien un athéisme absolu expliquant l'univers par les mouvements aveugles de la matière, ou un théisme tout anthropomorphique l'expliquant par la création du grand Artiste qui façonne toute matière, les regards fixés sur le modèle des idées, ou un théisme plus savant l'expliquant par l'attraction de la suprême Intelligence qui donne à cette matière l'être avec la forme, ou enfin un panthéisme expliquant l'origine des choses par le rayonnement d'une lumière qui s'échappe de son mystérieux foyer, en devenant moins divine et moins pure à mesure qu'elle s'en éloigne. La pensée métaphysique a tourné, durant toutes les époques de la philosophie ancienne, dans ce cercle d'explications fournies par l'imagination ou la logique abstraite, auquel la condamnait une science fausse ou incomplète. Elle devait y tourner jusqu'à ce que les révélations de la science positive lui ouvrissent de nouveaux horizons. Elle s'est partagée entre ces trois ou quatre écoles, selon la nature ou l'éducation des intelligences qui avaient le goût de ces sortes de spéculations, et sans qu'aucune pût parvenir à posséder définitivement le domaine philosophique à l'exclusion
des autres. Tout au plus chacune a-t-elleeu ses jours de fortune et de gloire, suivis d'une décadence inévitable. La grande antiquité n'a point connu la véritable doctrine de la création, celle qui fait sortir le monde du néant par un acte de la volonté divine. C'est un mystère de la théologie judéo-chrétienne qu'on a fait remonter à tort jusqu'à la Genèse, et auquel n'avait pensé ni Platon avec sa création démiurgique, ni Aristote avec son attraction finale du premier moteur, ni le néoplatonisme avec sa procession tout orientale des puissances cachées dans les profondeurs de l'Unité suprême. Devant ce mystère se sont inclinés, avec les théologiens, presque tous les philosophes idéalistes ou spiritualistes du xvn 6 siècle, ne pouvant expliquer autrement l'origine du monde sans tomber dans un athéisme qui était la négation absolue de leur doctrine, ou dans un panthéisme qui n'y répugnait guère moins. Copernic, Kepler, Galilée, Descartes, Malebranche, Leibniz, Newton étaient des savants ou des philosophes profondément religieux, et qui n'eussent pas, dans un mouvement d'initiative philosophique, laissé s'égarer leur pensée hors des voies de l'orthodoxie. Il ne fallait pas seulement pour cela l'intrépidité logique de Spinosa, il fallait encore la liberté d'un penseur qui n'avait pas plus d'attache avec la tradition judaïque qu'avec la foi chrétienne. D'ailleurs, si ces grands esprits avaient révélé l'immensité du Cosmos, aucun n'avait pénétré dans ses profondeurs moléculaires. La notion de la matière en était restée aux vagues abstractions de l'idéalisme ou aux vulgaires représentations du matérialisme atomistique. On pouvait spéculer, avec Spinosa, sur la Substance unique. Il ne pouvait venir à l'esprit ni des savants, ni des philosophes que l'explication de l'origine cosmique pût sortir du sein de cette matière dans laquelle on ne voyait que le type de l'inertie et
de la contingence. En un mot, si l'astronomie moderne a changé l'aspect du ciel, en donnant à l'imagination la vraie représentation de l'infmiment grand, elle a laissé aux sciences de l'analyse, à la physique et surtout à la chimie, la gloire de renouveler la notion de la matière en pénétrant dans les mystères de l'infiniment petit.
Qu'est-ce que la matière? Qu'est-ce que l'atome? Y a-t-il plusieurs matières, l'une pondérable, l'autre impondérable, ou n'y en a-t-il qu'une seule? Les forces de la Nature, qu'on nomme la gravitation, l'affinité, la cohésion, la lumière, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, sont-elles essentiellement multiples ou réductibles à un phénomène unique, le mouvement? Quelles sont les propriétés réelles, et les propriétés apparentes de la matière ? Que nous atteste l'expérience des qualités dites premières et des qualités dites secondes des corps? L'étendue et la figure ne sont-elles pas plutôt des propriétés de l'espace que de la matière? L'inertie elle-même, dont la mécanique fait la propriété fondamentale de celte matière, en est-elle une propriété absolue? Le mouvement n'est-il pas inhérent à la matière? L'atome est-il autre chose qu'un centre de forces? Autant de problèmes qui touchent à la plus haute philosophie, mais que l'expérience peut résoudre sans le secours de la spéculation logique.
Voyons d'abord comment elle y travaille, en préparant la solution des difficultés métaphysiques devant lesquelles l'école critique et l'école positive veulent arrêter définitivement l'esprit humain. Depuis plusieurs siècles, l'observation et l'expérience ont appris à l'esprit humain que le monde de la sensation est autre que celui de la science. On sait déjà, par les enseignements de l'astronomie, que le ciel est infini, que notre planète, comme les autres, tourne autour du soleil, que les
milliers d'étoiles qui brillent au-dessus de nos têtes, sont autant de systèmes solaires, que les planètes obéissent, dans leur mouvement de rotation elliptique, à la loi delà gravitation universelle, que tout est mouvement, ordre admirable, harmonie sublime, dans l'immense Univers, où notre globe terrestre ne figure que comme un atome. On sait que cette loi de l'attraction ne gouverne pas seulement rinfiniment grand, mais encore Tinfiniment petit, qu'elle règle lesmouvements moléculaires des parties aussi bien que les mouvements célestes du Tout. La science a révélé tout cela aux simples, aux ignorants, aux intelligences vulgaires qui sont encore esclaves de la sensation et de l'imagination. Mais que de préjugés, que d'illusions sur la vérité des choses de la Nature? Combien de ces choses sur lesquelles l'esprit humain a des images plutôt que des notions! Tout le monde sait aujourd'hui que les corps solides, liquides et gazeux ne sont que des états différents d'une matière composée des mêmes éléments. Mais il est resté, sur les propriétés fondamentales de cette matière, des erreurs que la science n'est point encore parvenue à détruire. On ne croit plus depuis longtemps à la réalité objective de certaines sensations, telles que les odeurs, les saveurs, les couleurs; mais on continue à penser généralement que l'inertie est propre à la matière, et que rétendue en est la qualité essentielle : de telle sorte que c'est dans la réunion de ces deux propriétés que résiderait le signe caractéristique de la matérialité. Delà l'incapacité radicale de mouvement qui ne permet pas d'imaginer une cause motrice qui ne soit pas étrangère à la Nature. De là aussi cette divisibilité de la matière à l'infini qui rend inexplicable la formation des corps, faute d'éléments simples de composition. Avec une pareille conception de la substance matérielle, base de tous les phénomènes de la Nature, il
est impossible à l'esprit humain de tenter une explication cosmologique sans sortir des conditions de la science positive, ni retomber dans les hypothèses et les mystères de la vieille métaphysique.
Que nous apprend l'expérience sur la matière ? Voilà la première question à examiner. Jusqu'à ses récentes révélations, on s'en était tenu, philosophes et savants, à la vieille distinction des qualités premières et des qualités secondes. Ainsi que le fait observer un philosophe dont l'autorité est grande dans cet ordre de questions *, le critère universellement appliqué à cette distinction, c'est le degré de généralité ou de particularité des propriétés. C'est ainsi que l'étendue et l'impénétrabilité ont toujours été considérées comme les propriétés fondamentales de la matière , en opposition aux propriétés physiques de la pesanteur, de la chaleur, de la lumière, du son, de l'électricité, du magnétisme. Or toute la chimie moderne proteste contre ce critère. Autre chose est la subordination des propriétés des choses, en tant que 'générales et particulières; autre chose est leur subordination, en tant qu'essentielles et secondaires. Si telle qualité persiste dans telle espèce de corps , et y résiste à toutes les altérations qu'ils peuvent d'ailleurs subir, nous devrons la regarder comme plus essentielle que telle autre qualité commune à un plus grand nombre de corps spécifiquement différents , quoiqu'elle ait moins de persistance dans chacun d'eux en particulier. Ainsi, bien que l'état solide, l'état liquide et l'état gazeux, aux températures ordinaires, soient des propriétés dont chacune est commune à un très grand nombre de corps, on ne peut leur attribuer la valeur caractéristique d'autres propriétés plus spéciales, mais indes-