‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 53 sur 86 · Ibid.y liv. II, chap. toi · texte numérisé non relu

Ibid.y liv. II, chap. toi

corps qui tombent sous nos sens nous donnent l'image d'une portion d'étendue continue, figurée et limitée; mais cette vision n'est qu'une illusion de notre faculté représentative, de notre imagination. De même que les taches blanchâtres, et en apparence continues, de la voie lactée se résolvent, dans un puissant télescope, en un amas de points lumineux distincts et de dimensions absolument inappréciables, de même des expériences chimiques résolvent le fantôme d'un corps continu et figuré en un système de particules que nos microscopes ne nous permettent point d'apercevoir, mais que des instruments plus puissants d'observation nous feraient distinguer. En sorte que l'étendue n'est, à vrai dire, qu'un rapport de juxtaposition, sans continuité absolue, des parties dans l'espace, c'est-à-dire une simple propriété géométrique, et rien de plus. C'est la définition de Leibniz. Nul philosophe, après Cournot, n'a mieux fait justice que M. Magy de ce préjugé de l'imagination, qui transfère aux corps extérieurs l'impression sensorielle par une loi analogue à celle qui lui fait localiser dans l'organe la sensation du cerveau.

Mais si l'étendue n'est pas une qualité des corps, le sera-t-elle davantage de la matière ? Il est certain que les lois de notre imagination nous font attribuer une figure et des dimensions aux particules dont se composent les corps. Mais cela ne repose sur aucun fondement rationnel, puisque toutes les explications qu'on a pu donner des phénomènes physiques, chimiques, etc., sont indépendantes des hypothèses relatives aux figures et aux dimensions des molécules élémentaires. Que ces molécules soient simplement des centres de forces attractives et répulsives, voilà ce que démontrent l'expérience et le raisonnement. Mais qu'elles aient la forme de sphères, d'ellipsoïdes, de pyramides.

decubes, ou qu'elles affectent toute autreligne courbe ou polyédrique, ou même qu'elles affectent une forme quelconque, c'est ce qu'aucune observation ne peut même nous faire présumer. Et quand la science positive pourrait parvenir à découvrir la forme définitive et universelle de ces éléments de la matière, il n'en resterait pas moins vrai que, loin d'être une qualité fondamentale des corps, l'étendue n'en est pas même une véritable propriété. On ne saurait trop le redire aux savants et aux philosophes qui, à l'exemple de Descartes et de Spinosa, ont fait de l'étendue la propriété substantielle de la matière, le fond même des phénomènes de la Nature. La représentation de la matière, en tant qu'étendue, soit qu'il s'agisse des corps, soit qu'il s'agisse de leurs parties constituantes, n'est qu'une représentation illusoire de l'imagination. Seulement, tandis que l'étendue nous apparaît dans les corps, elle ne peut être que supposée dans les atomes, supposition qui est une conséquence naturelle et nécessaire de la représentation sensible. Il se peut que la matière ne soit point divisible à l'infini ; c'est même ce que l'expérience chimique tend à démontrer. Mais qu'est-ce que cela prouve? Simplement que la division des actions moléculaires a des limites. Quant à l'étendue des atomes, c'est une propriété tout aussi imaginaire que l'étendue des corps 1 .

Il n'en est pas de l'inertie comme de l'impénétrabilité et de l'étendue. C'est une véritable propriété des corps, sur laquelle repose toute une science exacte, la mécanique. Mais il importe d'en définir la nature et la portée, si l'on ne veut confondre la physique avec la mécanique, et fausser ainsi toute la philosophie delà Nature. Dans une correspondance célèbre, Euler croit

4. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances,, liv. II, chap. vin, § 116.

pouvoir établir, contre l'école de Leibniz, que la définition de la matière par la force est contredite tout à la fois par l'expérience et par le principe incontestable de l'inertie. « Les fameux philosophes Wolfiens soutiennent que tout corps, en vertu de sa propre nature, fait continuellement des efforts pour changer d'état, c'est-à-dire que, lorsqu'il est en repos, il fait des efforts pour se mouvoir, et que, s'il est en mouvement, il fait des efforts pour changer continuellement de vitesse et de direction. Ils n'allèguent rien en preuve de ce sentiment, si ce n'est quelque raisonnement creux tiré de leur métaphysique. Je remarque seulement que ce sentiment est contredit par le principe que nous avons si solidement établi (le principe de l'inertie), et par l'expérience, qui est parfaitement d'accord avec ce principe. En effet, s'il est vrai qu'un corps demeure en repos en vertu de sa nature, il est faux qu'il fasse, en vertu de sa nature, des efforts pour changer cet état. De même, s'il est vrai qu'un corps en mouvement conserve, en vertu de sa nature, ce mouvement avec la même direction et la même vitesse, il est absolument faux que le même corps, en vertu de sa nature, fasse de continuels efforts pour changer son mouvement. 1 »

Si Euler avait été aussi bon philosophe qu'il était grand géomètre, il n'aurait pas fait cette querelle à l'école de Leibniz. Le dynamisme de ce grand métaphysicien ne mettait nullement en question ce principe de l'inertie, lequel est, en effet, le fondement de la mécanique. Qu'est-ce que l'inertie, au sens mécanique proprement dit? C'est la propriété d'exiger pour se mouvoir la dépense d'une certaine force proportionnelle à la mise en mouvement quand la vitesse est la même, et proportionnelle à la vitesse quand la masse

1. Lettres à une princesse d'Allemagne, 2 e partie, lettre V.

reste la même. L'inertie de la matière consiste, non seulement à rester à l'état de repos quand aucune force motrice ne la sollicite, mais à persévérer dans Tétat de mouvement, et à continuer de se mouvoir d'un mouvement rectiligne et uniforme, quand nulle force ou nul obstacle extérieur ne vient en arrêter le mouvement et en changer soit la vitesse, soit la direction. C'est ce qui explique pourquoi la physique mécanique comprend la mobilité aussi bien que l'inertie parmi les propriétés des corps. Tel qu'elle l'entend, le principe de l'inertie n'implique donc en rien la répugnance ou l'indifférence de la matière au mouvement. La mécanique qui s'en sert ne s'occupe point des forces intrinsèques de la matière, telles que l'attraction universelle ou les affinités chimiques. Que le corps qu'elle considère à l'état statique ou à l'état dynamique soit en repos ou en mouvement dans l'intérieur de ses parties, elle n'a point à s'en inquiéter. Qu'il y ait inertie véritable ou seulement apparente, par suite de l'équilibre qui résulte de l'action combinée des forces intérieures, cela ne change absolument rien à la disposition de ce corps, relativement à la force extérieure d'impulsion et de locomotion dont il s'agit de calculer la quantité. Le problème reste le même dans tous les cas, et la mécanique s'arrange également de toutes les hypothèses ou théories que la philosophie de la Nature peut faire sur l'essence de la matière. Mécanisme de Descartes, mécanisme de Newton, dynamisme de Leibniz, atomisme des chimistes, aucun de ces points de vue ne change un iota aux considérations et aux calculs de la mécanique rationnelle. En résumé, l'inertie n'est point, à proprement parler, une propriété absolue de la matière : c'est un de ces principes abstraits qui dérivent, non de la nature même des corps, mais de leurs rapports considérés au point de vue du mouvement.

Ni l'inertie, ni l'impénétrabilité, ni l'étendue, ni la figure qui n'en est que la limite, ne sont de véritables propriétés de la matière, si universelles et si constantes qu'on les y rencontre, parce qu'elles ne touchent point à l'essence de la substance matérielle. C'est ce que n'ont pu comprendre les physiciens de l'école mathématique, depuis Descartes jusqu'à Biot. « En bonne philosophie, dit ce dernier, les qualités des corps matériels que nous pouvons appeler universelles semblent devoir se restreindre à celles dont la réunion est indispensable pour nous les faire parvenir, et pour les caractériser essentiellement, d'après l'idée que notre esprit s'en forme; telles sont l'étendue et l'impénétrabilité, à quoi nous ajoutons la mobilité et l'inertie : cette dernière expression désigne le manque de spontanéité par suite duquel la matière, considérée dans son essence propre, est indifférente à l'état de repos et de mouvement. A ce compte, la gravitation proportionnelle aux masses et réciproque au carré des distances, qui s'exerce entre les éléments matériels de tous les corps planétaires, ne serait pas une qualité qu'on dût appeler universelle, puisque nous pourrions concevoir l'existence de corps matériels qui en seraient dépourvus, ou qui graviteraient les uns sur les autres suivant d'autres lois 1 . » L'école expérimentale de nos jours ne serait point de cet avis, et donnerait certainement raison au philosophe Cournot. Toutefois il ne faudrait pas exagérer la gravité du débat entre les représentants de la physique mathématique et ceux de la physique expérimentale. Si les uns ont raison de croire que retendue, la figure, l'impénétrabilité, l'inertie ne sont pas des propriétés des corps, les autres n'ont pas tort de penser qu'elles sont les conditions les plus générales de leur per-

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