‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 54 sur 86 · Mélanges scientifiques et littéraires, t. i, p · texte numérisé non relu

Mélanges scientifiques et littéraires, t. i, p

ception, et tellement nécessaires que nulle espèce de matière ne peut se concevoir, si Ton en fait abstraction.

Où et comment découvrir les véritables propriétés des corps? C'est la chimie qui va nous le dire, cette science qui a enfin délivré l'esprit humain de ses préjugés sur la nature de la substance matérielle. L'expérience nous atteste que les corps peuvent changer de figure, d'aspect et d'état, se désagréger et se disperser, mais non s'anéantir; de telle sorte que, si l'on recueille soigneusement tous les produits nouveaux qui ont pu se former, toutes les particules intégrantes du corps qui s'est en apparence évanoui, la balance accusera ce fait capital, que le poids est resté le même, sans augmentation ni déchet. D'autre part, des expériences plus délicates et une théorie plus avancée nous montrent cette constance du poids dans les corps comme liée à une ioi plus générale, en vertu de laquelle les parcelles des corps, prises dans leur totalité, opposant la même résistance à Faction des forces motrices, exigent la même dépense de force pour prendre la même vitesse, quels que soient l'aspect et le mode d'agrégation des molécules, et quelle que soit la nature de la force qu'on dépense pour leur imprimer le mouvement. Ce qui fait dire, d'une part, que le poids d'un corps est proportionnel à sa masse; d'autre part, que la masse d'un corps est quelque chose d'invariable, de persistant, à travers toutes les modifications que le corps est susceptible d'éprouver.

La masse, le poids, voilà des propriétés de la matière, et non simplement de l'espace, comme l'étendue et la figure: propriétés essentielles, s'il en fut, par cela même qu'elles sont permanentes et indestructibles. Ce sont les propriétés constitutives de la matière, telle que l'entendent les physiciens. Qu'il y ait d'autres propriétés non moins générales, et également permanentes et in-

destructibles, c'est ce que l'expérience seule pourrait nous enseigner. Toutes ces propriétés, si elles existent, devront être considérées comme augmentant le nombre des qualités premières, quel que soit d'ailleurs leur degré de généralité. Qu'est-ce que le poids? Une simple force manifestée par le mouvement. Qu'est-ce que la masse? Une certaine quantité de force qui subsiste toujours la même, à travers les divers états par lesquels elle passe. Quand donc on parle de la masse et du poids comme des propriétés fondamentales de la matière, il ne faut point y voir des propriétés réellement distinctes. Le mot masse n'exprime que l'invariable mesure des forces élémentaires, tandis que le poids exprime le rapport exact entre ces forces, tel que le détermine l'expérience de la balance. En tout cela, il ne s'agit donc que de force ; c'est le seul principe qui entre dans la notion delà matière, et à vrai dire, c'est lui qui la compose tout entière et la constitue essentiellement. Les autres qualités des corps, telles que les affinités moléculaires et les attractions électives, ne sont également que des forces ou principes d'action. Toutes les qualités essentielles das corps que les progrès de la chimie pourront nous révéler, quelle que soit la spécialité de leurs effets, ne peuvent être conçues que comme des forces, du moment que les phénomènes physiques ou chimiques, dépouillés de cette représentation illusoire qu'on nomme l'étendue, n'apparaissent plus à la pensée que comme de simples mouvements.

Voilà la définition de Leibniz vérifiée par l'expérience. La réalité que nos sens nous font percevoir est essentiellement mouvement et action, et l'idée de force est tout ce qui reste de la notion expérimentale de la substance matérielle, du moment que l'analyse en a éliminé les sensations et les images. Mais tel est l'empire de l'imagination sur les esprits les

plus exercés à l'analyse scientifique, que, sur ce point, la vérité, même démontrée par la science, a beaucoup de peine à s'établir et à se propager, même parmi les savants et les philosophes. Il semble qu'en rayant letendue du nombre des qualités propres à la matière, on supprime l'étoffe de celle-ci, et qu'en ne lui laissant que la force pour propriété constitutive, on la réduise à un phénomène sans consistance. Le sens commun n'est pas facile à convaincre dans ces sortes de questions où l'imagination entre en jeu, avec ses conceptions d'une clarté toute populaire, dont la science a beau faire ressortir l'erreur. La substance matérielle représentée comme une chose inétendue, figurée, essentiellement inerte, qui ne peut se mouvoir que par l'impulsion d'une force extérieure, c'est là pour l'imagination une idée si simple, si claire, si facile à concevoir et à conserver, qu'elle ne coûte pas le moindre effort d'entendement aux esprits vulgaires. Elle ne peut comprendre que ce qui est simplement force produise la sensation de corps et de solidité. Pour elle, réduire tout être à la force, c'est en supprimer la substance. Et pourtant combien la science n'a-t-elle pas déjà dissipé d'illusions semblables, en tout ce qui concerne le témoignage des sens? Le dynamisme universel donne j* l'imagination éperdue le vertige du néant. Il ne faudra pas moins que l'autorité incontestable de la science pour chasser définitivement de la pensée humaine cette fausse notion de la substance matérielle, en montrant par ses expériences et ses analyses que l'image n'est jamais que la représentation des choses, tandis que la notion scientifique seule en fait la réalité objective.

Que devient, dans ce dynamisme universel, la théorie des atomes généralement admise par le monde savant? La science a déjà répondu à cette question. Ce n'est pas pour résoudre le problème de la divisibilité de la ma-

tière que la science a repris la vieille doctrine de l'atomisme ; c'est pour expliquer la composition des corps. Elle aussi cherche des principes simples, sans lesquels cette composition ne serait pas intelligible. Elle les cherche dans la division chimique de la force, non dans la division géométrique de retendue. Sans se prononcer formellement sur la nature de ces principes simples, elle les considère uniquement comme des centres de forces. C'est là qu'elle arrête sa division, non qu'elle y soit arrivée par l'analyse expérimentale, mais parce que toute explication de la composition des corps est impossible sans l'hypothèse de principes simples auxquels l'analyse chimique n'est point parvenue, et ne parviendra peut-être jamais, quelle que soit la puissance des réactifs qu'elle emploie. Entendue ainsi, la théorie atomique peut être acceptée par toutes les écoles philosophiques qui spéculent sur les principes élémentaires, quelque opinion qu'on adopte sur la divisibilité ou Tindivisibilité de la substance matérielle.

Voilà pour la matière pondérable. Quant à cette autre matière qui échapperait à la balance, donner ce nom aux agents impondérables, tels que la lumière, la chaleur, 1 électricité, le magnétisme, serait supposer ce qui est en question : à savoir que ces propriétés non permanentes ne sont pas réductibles à des propriétés vraiment élémentaires. Or, c'est ce que l'état actuel de la science ne nous permet ni d'affirmer ni de nier. La réduction de tous ces agents au mouvement, si probable qu'elle soit, ne pourrait être concluante en faveur de l'hypothèse qui en fait de simples propriétés secondaires des corps pondérables, parce qu'il s'y mêle un élément essentiellement impondérable, Téther, sans lequel aucun de ces agents ne pourrait s'expliquer. Mais lélher est-il lui-même autre chose qu'une hypothèse imaginée, comme tant d'autres, pour une explication quelconque

de phénomènes que la physique ordinaire ne peut ramener à ses théories? Il est certain que la matière pondérable décroît à mesure qu'on s'éloigne du centre de gravité, et qu'on s'élève dans les régions atmosphériques. Il est donc très probable qu'à la limite extrême de ces régions se trouve le vide parfait. Or ce vide de substance pondérable, serait-ce l'espace pur, c'est-à-dire le néant? Mais qu'est-ce que le néant, sinon une abstraction absolument inintelligible, dont la philosophie a fait justice depuis longtemps. Le vide ne se comprend qu'en opposition avec le plein, dont il n'est qu'un minimum de densité. Quant au vide absolu, il est allé rejoindre l'atome étendu, dans la collection des vieux préjugés de l'imagination. Il y a mieux. Ce qui n'était qu'une absurdité rationnelle est devenu une impossibilité expérimentale, dans l'explication des phénomènes de la lumière. Comment se transmettent les rayons lumineux qui nous viennent du soleil ? Aujourd'hui que l'hypothèse newtonienne d'un fluide émis par cet astre est universellement abandonnée, et que le monde savant est à peu près unanime à reconnaître que la transmission se fait par des vibrations ondulatoires, il devient impossible de comprendre comment ces vibrations pourraient se produire dans le vide absolu. Ne faut-il pas nécessairement admettre quelque chose qui vibre ? C'est ce milieu vibrant que les physiciens nomment l'éther.

La chaleur, l'électricité, la gravitation elle-même, ne peuvent pas plus que la lumière s'expliquer sans l'hypothèse de l'éther. Et quand on s'est pénétré de cette vérité que les corps qui agissent les uns sur les autres, dans la Nature entière, ne peuvent se toucher, comment n'est-on pas nécessairement amené à reconnaître la nécessité d'un élément intermédiaire, comme le dit M. Hirn, qui rend possible toute transmission, toute

communication, tout rapport? Voilà ce qui fait qu'une telle hypothèse s'impose de plus en plus au monde savant. Si elle garde encore cette qualification, c'est qu'elle n'est ni ne peut être, ce semble, vérifiée directement par l'expérience, comme les autres substances de la nature. Quelles balances pourront jamais peser la substance éthérée?

Dans l'ancienne physique, qui faisait de la matière une substance étendue, figurée et inerte, il était impossible de concevoir cette espèce de matière d'une subtilité insaisissable et d'une prodigieuse mobilité. Dans la physique contemporaine, qui fait de toute matière une force, cela se conçoit facilement, du moment que les sensations et les images n'interviennent plus pour obscurcir ou fausser la notion de la vraie substance matérielle. La conception de la matière éthérée n'a donc rien de mystérieux, puisqu'elle nous apparaît comme le type le plus simple de ce qui fait la nature même de la substance matérielle. Où serait la force, si elle n'était là où les phénomènes du mouvement se produisent dans leur plus grande intensité? L'hypothèse de l'éther change la face du Cosmos. On voit que tout y est mouvement et force, de façon que la distinction du plein et du vide se réduit à celle de la matière pondérable et de la matière impondérable. L'espaGe n'est plus que le rapport des mouvements dont les forces sont les seules causes. Toutes ces forces qui remplissent l'espace infini peuvent-elles se ramener à une seule, principe unique des phénomènes naturels? Tourmentée, comme la philosophie elle-même, du besoin de l'unité, la science travaille à cette grande synthèse, en empruntant tous ses matériaux à l'analyse et à l'expérience. Qu'est-ce qu'une force, dans le langage de la physique ou de la mécanique ? Ce n'est pas autre chose qu'une cause de mouvement. Mais la cause d'un mou-

vement, c'est un autre mouvement. Si donc la science positive se sert de ce mot comme la philosophie ellemême, elle n'entend pas en sonder la mystérieuse profondeur. Elle laisse ce problème à la métaphysique. Elle entend simplement par force ce qui fait qu'un mouvement donne lieu à un autre mouvement. C'est pourquoi, dans le langage scientifique du monde savant, il n'est plus question que de mouvements. Le problème de l'unité des forces de la Nature se réduit donc au problème de l'unité des phénomènes naturels 1 .

Que sont les phénomènes qui frappent habituellement nos sens, la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme? L'expérience démontre que la chaleur est mouvement, que la lumière est mouvement, que l'électricité est mouvement, que tous ces mouvements se transforment les uns dans les autres, qu'avec de la chaleur on fait de la force mécanique, qu'avec de la lumière on fait de la chaleur, qu'avec de l'électricité on fait de la chaleur et de la lumière. Quand les rayons solaires pompent l'eau des fleuves et des lacs, que des nuages se forment, que ces nuages se chargent d'électricité, que des éclairs sillonnent l'atmosphère, et que la vapeur d'eau retombe en pluie sur le sol, il ne faut voir sous ces apparences diverses qu'une série de mouvements qui se succèdent. Non seulement on retrouve à la fin de la série toute la quantité d'eau qui a figuré au début, mais il est facile à notre esprit de suivre les modifications multiples du mouvement initial. Toutes ces transformations se font suivant des rapports fixes que l'on mesure au moyen d'unités déterminées 2 .

Si l'on considère un autre groupe de forces, l'expérience démontre également que la cohésion qui main-

1. Emile Saigey, La physique moderne, page 12. t. lbid.> p. 13.

tient les corps, soit à l'état solide, soit à l'état liquide, que l'affinité chimique qui rapproche les molécules d'espèces différentes, que la gravité enfin, en vertu de laquelle les corps tendent à se mouvoir les uns vers les autres, ne sont que des communications de mouvements. En chauffant un corps, c'est-à-dire en lui communiquant une certaine sorte de mouvement, on détruit l'état solide; en chauffant davantage, on détruit l'état liquide et Ton réduit le métal en vapeur. Y a-t-il là autre chose qu'une transformation de mouvement. On ne fait que détruire un mouvement par un autre mouvement. Quant à l'affinité chimique, lorsque, dans certaines conditions, des molécules d'oxygène et de carbone se trouvent en présence, elles se précipitent les unes sur les autres, comme font les corps graves, et lorsqu'elles se sont combinées pour former de l'oxyde de carbone ou de l'acide carbonique, l'état stable où elles sont entrées peut être comparé à celui des corps planétaires qui roulent les uns autour des autres. Et cette analogie deviendra plus sensible, si l'on réfléchit que l'affinité de ces molécules s'exerce à distance, comme l'attraction des corps planétaires f .

Seulement, qu'est-ce que cette force élective qu'on nomme affinité? Qu'est-ce que cette force attractive qu'on nomme gravité? Sont-elles des forces indépendantes des autres forces mécaniques? Tant qu'on n'aura pas découvert les lois d'une mécanique moléculaire, identiques à celles de la mécanique générale, il sera impossible de pénétrer le mystère des affinités. Quant au mystère des attractions, la science paraît être sur la voie d'une révélation. C'est l'éther qui expliquerait la gravitation. Composé lui-même d'atomes impondérables (lisez centres de force) qui se choquent les uns les autres,

Page 1