Cousin, t. I, p. 269 et
pages, Jouffroy a bien mieux démontré la thèse spiritualiste par une simple description qu'on ne Ta fait par tous les raisonnements les plus subtils et les plus serrés sur la contradiction des propriétés de la matière et de l'esprit envisagés dans leur essence métaphysique. Je ne connais pas de plus belle page de psychologie moderne que celle que je vais citer, bien qu'elle soit dans la mémoire de tous les professeurs de philosophie. « Le monde, qui est la variété même, en s'emparant de nos facultés, disperse, pour ainsi dire, leur énergie. En effet, il ne les laisse pas un moment occupées du même objet; il les saisit successivement des milliers de phénomènes qu'il leur présente, et leur fait partager son infinie mobilité. De là vient qu'elles ne font qu'effleurer toutes choses, et que leur énergie se dépense sans se développer. C'est ce que nous sentons parfaitement dans l'état de rêverie; c'est ce que nous sentons aussi toutes les fois que le monde extérieur prend sur nous un empire plus grand que de coutume, comme, par exemple, dans les beaux jours du printemps. La Nature est alors si séduisante, que nous n'avons pas la force de lui résister; nous nous laissons aller aux douces sensations, aux charmantes images qu'elle nous pro 1 digue; nous nous livrons à elle; nous lui laissons faire de nous ce qu'elle veut. Alors nous sentons notre énergie intérieure se décomposer, pour ainsi dire, et s'écouler par tous nos sens. Il nous semble que le monde extérieur s'en empare et la divise en mille parties, et que ces parties se dispersent et se perdent dans son vaste sein. Le sentiment de cet état est délicieux, parce qu'il n'est que la suspension de la lutte pénible que nous soutenons. La volonté quittant le champ de bataille, tout effort cesse en nous, mais aussi toute énergie. Toutes nos facultés jouent à leur aise, mais toutes sont faibles; c'est l'action de la volonté qui les rend fortes,
parce que la volonté, les fixant sur un seul point et les y retenant, concentre sur ce point toute leur puissance, et, par la durée de cette concentration, la multiplie. Ramasser toute l'énergie d'une capacité sur un seul point, et l'y retenir longtemps, voilà l'effet de l'action du pouvoir personnel sur nos facultés. De là la puissance prodigieuse d'une volonté forte; de là les miracles de l'attention; de là ceux de la patience, qui ont fait dire que le génie n'était qu'une longue persévérance. Tous ces grands effets sont le résultat de la concentration de nos facultés par le pouvoir personnel : l'autorité de ce pouvoir sur nos facultés fait donc notre puissance, comme elle fait notre dignité 1 . »
Cette méthode démonstrative prouve l'impossibilité d'expliquer le moindre phénomène psychique par la doctrine qui ne fait du moi qu'une unité collective, sans entrer dans la nature même du sujet qui sent, pense et veut. La seconde méthode n'apporte à la défense du spiritualisme d'autre démonstration que le témoignage direct de la conscience, pénétrant, au delà des phénomènes, jusqu'au sujet lui-même. Mais ce témoignage est une révélation dont l'effet sur l'esprit humain est une foi invincible. Nulle école de critique n'a jamais contesté à l'être humain la conscience de tous les actes de sa vie psychique. Il n'est pas seulement un être qui sent, qui pense et qui veut; il a ceci de caractéristique qu'il est conscient de sa sensation, de sa pensée, de sa volonté. Et ce n'est point assez dire. Tout être sensible, tout animal sent, et si l'on ne peut dire qu'il pense et veut, au sens humain du mot, il est difficile de lui refuser un certain degré de pensée et de volonté. Les animaux supérieurs manifestent quelque combinaison dans l'association de leurs images, et dans