Mélanges philosophiques, p. 379 et
leurs mouvements quelque spontanéité qui n'est pas simplement de l'instinct. Mais l'homme seul se sent moi dans tous les actes de sa vie psychique. Seul il a le sentiment de son unité, de son identité, de sa personnalité, de sa causalité libre et finale.
En lui la conscience n'atteint pas seulement les actes du moi ; elle atteint le moi lui-même; elle le saisit dans sa nature une, identique et libre. Quand on nous dit, avec Kant et avec tous les partisans de la psychologie expérimentale et descriptive, que l'observation interne ne saisit que la partie phénoménale de notre être, on est dupe d'une analogie empruntée à l'observation des phénomènes extérieurs. La conscience est si peu réduite au sentiment des phénomènes psychiques, que son véritable objet est le sujet même de ces phénomènes, le moi vu directement et clairement dans les attributs essentiels de son être. Que veut-on dire, quand on affirme que nous avons conscience de nos sensations, de nos pensées, de nos volitions? Est-ce seulement que nous sentons nos sensations, nos pensées et nos volitions ? Gela n'aurait pas de sens. Sentir et avoir le sentiment de sa sensation, c'est une seule et même chose. En ce sens, la conscience nous serait commune avec tous les êtres doués de sensibilité. Non, la vraie fonction de la conscience humaine est tout autre. Notre conscience à nous, c'est le sentiment de notre moi, c'est le sentiment de son unité, de son identité, de son activité libre dans tous les phénomènes de la vie psychique. Le moi se sent et ne sent que lui dans la conscience de sa sensation, de sa pensée, de sa volition.
Notre maître à tous en science psychologique, Maine de Biran, a passé sa vie à faire entendre cette vérité aux obstinés partisans d'une psychologie empirique qui, à l'exemple de Kant, veulent borner l'observation interne
à la conscience des phénomènes, reléguant le sujet luimême dans les profondeurs inaccessibles où se cachent les noumènes de la pensée métaphysique. A ses yeux, le mystère de l'âme n'est pas plus impénétrable que celui de la matière. On pourrait même dire qu'il l'est moins, parce que l'expérience qu'en fait le psychologue est une révélation directe, sans aucun mélange d'induction ou de raisonnement. Nul n'a mieux vu ni plus fortement exprimé la portée de la conscience. Tout phénomène psychique est pour lui un acte dont le moi se sent la cause. Maine de Biran pense absolument le contraire de l'école de la sensation. Celle-ci s'était évertuée à réduire entièrement l'âmé à l'état passif, en cherchant à prouver que tous ses actes ne sont que des transformations de la sensation, phénomène qui est pour cette école le type de l'état passif. La volonté, aussi bien que l'intelligence et toute la sensibilité, rentrait sous cette loi. L'analyse de Maine de Biran a mis en lumière la thèse opposée. Loin que tout soit passion dans la vie psychologique, tout y est action, la sensation elle-même, qui ne serait qu'une impression purement physiologique, si l'activité du moi n'en faisait un phénomène de conscience. Le philosophe de la méditation solitaire a tellement le sentiment de cette activité, qu'il va jusqu'à la confondre avec la volonté qui en est lé type le plus énergique. Tout acte du moi implique un certain effort dont le sentiment révèle la force qui fait l'essence même de l'âme humaine. A la méthode de l'analyse qui tendait à tout ramener à l'expérience externe, Maine de Biran oppose le sentiment immédiat, direct, intime, qui fait le caractère propre de l'observation de conscience. A la recherche plus ou moins laborieuse des lois il substitue l'intuition des causes. En face des révélations de cette expérience qui ne peut dépasser les limites d'une science tout extérieure de
l'homme, il fait jaillir du fond même de la nature humaine une lumière qui l'éclairé dans ses profondeurs. Ce n'est plus l'homme seulement, dans ses rapports avec les choses du dehors, l'homme sensible, l'homme animal, que cette lumière fait apparaître, c'est l'homme intérieur, l'être libre dans son activité, l'homme proprement dit. Ce n'est plus simplement le phénomène, l'acte, la faculté qu'elle nous montre, c'est l'être luimême, l'âme dans sa pure essence. « Il y a une lumière intérieure, un esprit de vérité, qui luit dans les profondeurs de l'âme et dirige l'homme méditatif appelé à visiter ces galeries souterraines. Cette lumière n'estpas faite pour le monde, car elle n'est appropriée ni au sens externe ni à l'imagination; elle s'éclipse ou s'éteint même tout à fait devant cette autre espèce de clarté des sensations et des images : clarté vive et souvent trompeuse qui s'évanouit à son tour en présence de l'esprit de vérité 1 . » Ne croirait-on pas entendre Malebranche opposant l'entendement à l'imagination, dans la recherche de ce qui mérite seul le nom de vérité? C'est le même génie de la méditation, et aussi le même dédain de l'opinion vulgaire. Maine de Biran exagère le privilège de l'esprit méditatif. La conscience n'est pas un livre exclusivement réservé aux observateurs de son espèce. Le sentiment immédiat et infaillible des hautes vérités contenues dans ce grand livre est propre à l'humanité tout entière. Quel est l'homme à qui sa conscience ne révèle pas l'unité, la simplicité de son être, l'activité de ses facultés, l'innéité de ses penchants, la spontanéité de ses mouvements, la liberté et la responsabilité de ses actes? Mais cette intuition du sens commun est vague et confuse ; elle est habituellement mêlée de sensations et d'images qui l'obs-