Introduction à la Psychologie allemande contemporaine
les nouvelles écoles tiennent pour stérile la méthode d'observation directe. Quand on ne veut regarder la nature humaine que du dehors, comment apercevrait-on des vérités que l'œil seul de la conscience peut découvrir par le regard intérieur qui se nomme la réflexion, concentrée sur les choses du dedans ? En appliquant strictement aux phénomènes internes la méthode d'observation et d'induction à laquelle les sciences de la nature doivent leurs progrès, la psychologie contemporaine s'est privée de ces révélations intimes auxquelles la philosophie doit la lumière qui éclaire l'explication de la vie universelle, et le principe qui est le fondement de tout l'ordre moral. C'est le cas de redire le mot de Maine de Biran : Métaphysique! prends garde à la physique ». Il aurait pu exprimer la même crainte pour la morale. Toutes ces ingénieuses, subtiles et patientes recherches de Técole psychologique qui se dit la seule vraiment scientifique, ont leur prix. Aucune vérité de fait, si peu importante qu'elle soit, ne peut nous laisser indifférents. Toutefois on retrouve une vive satisfaction à relire les descriptions et les analyses qui portent sur les grands traits de la nature humaine et dont les conclusions offrent toujours un puissant intérêt. C'est alors qu'on se reprend au sentiment invincible de ces vérités de conscience qui n'ont jamais échappé aux grands observateurs, psychologues, moralistes, poètes ou romanciers.
Seulement, à ces descriptions, à ces analyses, à ces tableaux il manque une dernière explication. Cette conscience de soi, cette possession de soi, cette lutte, ces efforts, cette vie qui finit par le triomphe ou la défaite de la volonté, comment expliquer tout cela par le simple jeu de forces contraires entre lesquelles l'équilibre se maintient ou se rompt? La seule voloùté a-t-elle la vertu que lui attribue Jouffroy ? Là est le mystère dont
il faut chercher la révélation dans la conscience ellemême. Tant que la réflexion n'y a pas porté la vive et forte lumière qui en éclaire les profondeurs, le moi ne se reconnaît point encore dans ce pêle-mêle de phénomènes dont il n'a d'abord qu'un sentiment vague et confus. Jusqu'à ce qu'il y ait regardé ce qu'il n'avait qu'entrevu, sa multiple et diverse nature lui donne le spectacle d'une activité désordonnée. C'est à peine s'il sent sa personnalité, s'il se trouve vraiment sui conscius et sui compos. Il est beaucoup de vies humaines qui en restent à cet état, malgré l'âgé de maturité. Ce spectacle change de face sous l'œil de la réflexion. Le moi voit clair dans sa nature et dans sa destinée. Il se sent une personne, c'estr à-dire un être qui a conscience de son unité, de son identité, de la liberté et de la finalité de ses actes. Il se voit le centre d'une activité qui déborde autour de lui, et qui est le produit de forces sans nombre. Il comprend que toutes ces forces vont à leurs fins propres, dont lui seul à le secret, et que seul il peut les faire concourir à la fin commune qui est le bien, par son gouvernement et sa direction. Il fait effort pour y parvenir, et c'est dans le sentiment de cet effort de plus en plus heureux, s'il est persévérant, qu'il puise la foi en son pouvoir et la confiance en son œuvre. Plus il est maître de sa vie, plus il sent qu'il obéit lui-même à cette loi providentielle de finalité qui la domine tout entière, et mieux il reconnaît que cette loi n'est pas seulement une lumière pour sa conscience, mais encore une force pour sa volonté. Car le sentiment du bien ne vient pas sans l'amour du bien. C'est ce qui explique l'unité dans la diversité, la liberté dans la fatalité, l'ordre dans le désordre, la paix dans la lutte, qui est le caractère de toute vie d'homme digne de ce nom.
La volonté est la faculté humaine par excellence ; c'est elle qui par la liberté de ses actes, donne son