L'A AIE
haut prix à la vie humaine, si haut qu'il ne se rencontre rien de plus grand, de plus beau, de plus rare dans le spectacle de l'Univers, même dans ce ciel étoile où Kant trouvait que tout pâlit devant l'étoile de la vertu. Mais, sans cet amour du bien, disons plutôt simplement sans l'amour, qui ne peut avoir d'autre objet, que ferait la volonté ? Comment deviendrait-elle la maîtresse de la vie? Où trouverait-elle la force persévérante qui lui est nécessaire pour dompter les passions, les appétits, les instincts aveugles qui rencontrent dans leur action fatale le mal, au lieu du bien qu'ils cherchent ? Chaque jour l'expérience de la vie nous montre ce que deviennent les volontés les plus énergiques, quand elles n'ont pas d'idéal à poursuivre. On les voit s'engourdir et s'user dans l'inaction. C'est que l'aiguillon manque à leur activité. Rien de plus clair et de plus distinct que les fonctions de la volonté, de la raison, et de l'amour, dans l'économie de la vie humaine. L'amour est le grand moteur de l'énergie morale, comme la volonté en est la directrice, comme la raison en est la lumière : moteur aussi intelligent qu'il est puissant, puisqu'il a son principe dans l'idéal. C'est la grandeur de l'homme de poursuivre avec conscience et liberté les vraies fins de sa nature. C'est sa misère de courir égaré aux fausses fins que lui montrent ses passions; car alors il ne rencontre que le mal. Mais qu'il ne se plaigne pas de la Providence qui lui a donné tout à la fois la conscience du bien, avec l'amour du bien et la volonté de le faire. Quel est l'être de la création qui n'envierait sa destinée, s'il était en état de la comprendre ?
Oui, la volonté est impuissante sans l'amour qui la provoque à l'action, la soutient à l'œuvre, la ranime dans ses défaillances, je dirais presque l'entraîne à l'accomplissement de cette idéale destinée que lui
révèle sa conscience. La liberté d'indifférence n'est qu'une abstraction qui ne rend pas compte des phénomènes de la vie morale. La liberté doit s'entendre en ce sens que la volonté reste toujours maîtresse de ses actes, quelle que soit la puissance des forces qui la poussent à Faction, appétit, passion ou amour. C'est l'action dominante de l'un de ces moteurs qui fait l'unité de la vie morale; noble, sage, pure jusqu'à la sainteté, si c'est l'amour de l'idéal qui en est le principal mobile; vulgaire et grossière, si c'est l'appétit: vicieuse, agitée, parfois criminelle, si c'est une mauvaise passion. Dans son tableau de la vie morale, Jouffroy s'est gardé d'oublier cette idée de finalité qui en est la grande lumière. Il n'a peut-être pas mis assez en relief l'amour pur qui en est le grand moteur. Il a montré l'action de la volonté gouvernant les instincts, dirigeant les facultés, concentrant toutes les forces de la nature humaine. On eût encore mieux compris le jeu de la vie morale, s'il eût laissé voir davantage le ressort principal qui fait agir la volonté elle-même. Pourquoi l'amour est-il l'âme, en quelque sorte, de la vie morale? C'est qu'il est, plus que toute autre, une force intime à la nature humaine, disons plus, à toute nature vivante, à toute nature réelle. C'est qu'il n'est pas seulement un mode, une propriété, une faculté de l'être; il est le fond de l'être, l'être lui-même. Que nous dit la métaphysique, éclairée par la lumière de la conscience? Que l'être est tout entier dans cette activité finale mise en mouvement par l'attraction du Bien : force pure dans le monde de la mécanique, instinct dans le monde de la vie, amour dans le monde de l'humanité. Je n'irai pas jusqu'à dire amour partout, parce qu'il n'y a point amour sans conscience et sans volonté. Voilà comment l'amour est l'âme, disons le dieu de la vie morale ; car rien n'est plus divin que ce qui tient
sa vertu, sa force, son être du Bien. Ce n'est donc pas pure métaphore que de redire de l'amour ce qu'un poète léger disait de sa passion pour les vers :
Est Deus in nobis; agitante calescimus illo.
Celui-là est autrement sérieux.
Voilà comment la métaphysique explique la psychologie, après avoir expliqué la mécanique, la physique et Thistoire naturelle. Toutes ces sciences laissent des mystères qu'il appartient à la métaphysique seule de résoudre. Le mystère psychologique est, pour le physiologiste, dans cette volonté libre qui ne se laisse point enchaîner dans les liens de la fatalité qui a pris, dans la science, le nom de déterminisme. Qui s'en étonnera, quand il sera clair pour le savant lui-même que, dans le monde entier, les lois mécaniques et physiques sont dominées par la loi suprême de finalité, qui fait l'être des choses, comme la volonté et la liberté font l'âme des personnes.