CHAPITRE VI
C'est le plus grand mot des langues humaines. Aucune ne Ta oublié. Toutes, même les plus barbares, Font célébré, en le définissant avec plus ou moins de justesse, de précision, de profondeur et de pureté. Il est le fond de toutes les religions. Il est le problème par excellence des plus grandes philosophies. Mais, sous ce nom, que de pensées diverses, et même contraires, selon les sources où ont été puisées les notions qui en composent la définition ! C'est la crainte qui a fait les dieux, a dit Lucrèce : Deos fecit timor. Oui, c'est la crainte; c'est aussi l'espérance. C'est l'imagination, c'est surtout l'intelligence et la raison. Mais Lucrèce a dit vrai : c'est d'abord la crainte, plus ou moins mêlée de respect. Les dieux sauvages, si l'on peut donner ce nom aux plus grossières représentations de l'esprit humain , encore esclave de ses besoins et de ses passions, ne sont que des génies malfaisants ou bienfaisants qu'il faut conjurer ou s'attacher, selon la nature de leur action. Les dieux barbares, avec des attributs supérieurs, sont encore des puissances qui personnifient le bien ou le mal. S'il est téméraire d'affirmer que toutes les religions qui ont précédé le Christianisme n'ont connu que la crainte et le respect, il est certain que le monothéisme hébreu est aussi étranger à l'amour que
le polythéisme grec. C'est surtout la crainte que réveille le nom du tout-puissant Jéhovah. C'est le respect qu'inspirent, à des degrés différents, les immortels aux attributs si divers qui habitent l'Olympe. Le Christianisme est la seule religion connue de l'amour.
Faire l'histoire de l'idée divine serait refaire l'histoire entière des religions, et en grande partie l'histoire de la philosophie elle-même. Tel n'est pas le sujet de ce chapitre. Sur la question de Dieu, comme sur celle de l'àme, comme sur celle de la matière, il s'agit seulement de voir s'il n'est pas possible, avec les simples données de l'expérience, d'aboutir à une solution qui réconcilie la théologie rationnelle avec la science. De tout temps, l'homme a trouvé dans son cœur ou dans sa raison le sentiment ou l'idée de Dieu. De tout temps notre humaine nature a rêvé du divin. L'homme ne s'est pas senti faible, misérable, imparfait, périssable, sans penser à quelque chose de fort, de grand, de parfait, d'éternel. Dieu est donc un de ces mots qui resteront dans la langue des hommes, parce qu'il répond à un sentiment indestructible, aussi bien qu'à une pensée immortelle. Mais, encore à cette heure, il est un sujet de discussions, de démonstrations, de définitions, d'explications, sur lequel la raison et l'imagination, l'esprit et le cœur, la science et la foi, la philosophie et la théologie, ont peine à s'entendre. Ce n'est point une raison pour la philosophie et pour la science de ne pas poursuivre résolument la solution du problème, sans trop s'inquiéter des réclamations qu'elle pourra soulever dans le monde où dominent la foi et l'imagination . C'est encore une vieille thèse métaphysique à reprendre et à renouveler par les enseignements de l'expérience.
Il faudrait beaucoup de temps et d'érudition pour débrouiller l'écheveau des discussions sans fin dont ce grand problème a été le sujet, depuis les premières
époques de l'histoire de la philosophie jusqu'à nos jours. Il suffit à la tâche que je me propose d'en dégager les idées et d'en définir les méthodes principales. Théologiques ou philosophiques, toutes les écoles qui ont traité de la nature divine et de ses attributs peuvent être ramenées à deux : l'école spéculative et l'école psychologique. Dieu peut être cherché dans l'immense étendue de l'Univers, ou dans l'intime profondeur de la conscierice humaine. Selon le premier point de vue, il apparaît comme l'absolu, le tout-puissant, l'éternel, l'infini, l'universel. Selon le second, il se révèle comme l'idéal, le parfait, l'esprit pur. C'est entre ces deux écoles que de tout temps le débat s'est poursuivi, les philosophes insistant particulièrement sur les attributs métaphysiques proprement dits, les théologiens, surtout les théologiens des religions positives, sur les attributs dits psychologiques.
Cœli gloriam Dei enarrant. Le Cosmos nous révèle la causalité absolue, la toute-puissance, l'immense activité, l'inépuisable fécondité de la Cause créatrice. Il ne nous apprend rien de son essence même, si elle est matière ou esprit, nature ou personne, fatalité ou providence. La spéculation pure a beau se donner carrière, disserter avec Parménide sur l'être et le non-être, avec Plotin sur l'absolu, avec Spinosa sur la substance, elle n'arrive qu'à se perdre dans le vide et le néant. C'est que son Dieu n'est que la négation abstraite de tous les attributs des êtres réels. Elle ne le conçoit que dans l'opposition du fini et de l'infini, du particulier et de l'universel, du changeant et de l'immuable, du périssable et de l'éternel, du devenir et de l'être, du mode et de la substance. Est-ce là un Dieu pour l'àme humaine? Est-ce même là un Dieu pour l'intelligence ? Tous ces attributs du Créateur, séparés des attributs opposés de la créature, ne sont-ils pas de pures abstrac-
tions? Et le sujet lui-même de ces attributs n'est-il pas l'abstraction la plus inintelligible? Voilà donc une méthode stérile qui ne nous donne aucun des attributs de la vraie nature divine. Jamais l'école spéculative n'a pu répondre à ces objections.
C'est la conscience qui, en révélant les attributs de la nature humaine, conduit la pensée, par l'induction, à l'essentielle et intime notion de la Divinité. Alors Dieu nous apparaît comme cause créatrice et finale, comme une véritable Providence. Comme ces attributs psychologiques n'ont rien d'incompatible avec les attributs métaphysiques qui distinguent le Créateur de ses créatures, il n'y aurait pas de difficulté, si l'induction s'arrêtait là. Mais elle va plus loin. Elle prête à la nature divine à peu près tous les attributs de la nature humaine, en les idéalisant. Dieu possède l'intelligence, la conscience, la volonté, l'amour, absolument comme l'homme, avec cette seule différence du parfait à l'imparfait. Je ne parle pas du Dieu de ces religions positives qui lui prêtent les passions et jusqu'à certaines faiblesses de l'humanité. La théologie psychologique s'en tient à un idéal de la personnalité humaine, dont elle fait l'essence même de la Divinité. Mais alors viennent les objections de la théologie spéculative. Comment l'être infini peut-il être une personne? Comment l'être universel peut-il être un individu? Comment l'être nécessaire peut-il réunir tous les attributs de l'être contingent qui s'appelle l'homme? D'autre part, comment l'idéal peut-il être réel? On croit tout sauver et tout expliquer, en disant que la perfection comprend tout, infinité, universalité, nécessité avec l'existence. Mais a-t-on jamais pu démontrer que l'idéal implique la réalité, que la perfection implique l'existence? Platon, Descartes, Malebranche, Fénelon, Bossuet ont soutenu cette thèse; mais elle n'a pu résister à la critique moderne, expli-
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quant comment l'essence et l'existence sont deux catégories profondément distinctes de la pensée.
On ne saurait trop le redire, le problème le plus difficile à résoudre par les écoles anciennes et modernes de théologie et de métaphysique, c'est la conciliation des attributs métaphysiques et des attributs psychologiques de la nature divine. Si Dieu est l'esprit pur, comment a-t-il créé la matière ? S'il est l'être parfait, comment a-t-il pu faire une œuvre imparfaite ? Le meilleur des mondes possibles, cette ingénieuse hypothèse de l'optimisme leibnizien, n'est point une solution rigoureuse. Et quand on me dit que Dieu a créé le monde par un acte de sa volonté, je ne trouve rien, ni dans l'acte intérieur, ni dans l'action extérieure de l'homme, qui puisse donner la moindre idée de la création divine. Il faut ou s'arrêter au mystère, ou passer outre, en niant la création. D'autre part, si l'on s'en tient au Dieu de la métaphysique qui remplit tout de sa présence universelle, qui anime tout de l'action de sa puissance infinie, quelle place reste-t-il à cette innombrable variété d'atomes, de corps, d'individus, de personnes, dont l'expérience atteste le mouvement, la vie ou la liberté? Et enfin, si l'on relègue, toujours par l'abstraction métaphysique, ce Dieu par delà le temps, l'espace elle mouvement, comment pourra-t-on expliquer qu'il vive, qu'il pense, qu'il veuille, qu'il agisse en dehors de toutes les conditions de l'existence, de la pensée, de la volonté, de faction ? Et surtout comment comprendre qu'il soit sorti de son repos et de sa solitude pour faire une œuvre soumise aux lois du temps, de la durée et du mouvement? Quel rapport peut-on concevoir entre deux mondes en telle opposition? N'est-ce pas à croire, avec Platon, quand on a la foi du monde supérieur, que l'autre n'a qu'une apparence de réalité ? Le problème ne devient-il pas insoluble, tel que le posent les écoles
théologiques qui l'agitent sans résultat depuis tant de siècles ?
Un véritable métaphysicien, et de la meilleure école, Emile Saisset, nous a tais dans le secret de ses perplexités, en bien des pages de son beau livre de philosophie religieuse. C'est un perpétuel effort pour accorder les attributs métaphysiques et les attributs psychologiques de la nature divine. Tout pénétré de la double tradition du Dieu infini et du Dieu personnel, Emile Saisset maintient admirablement sa ligne de pensée entre le panthéisme et l'anthropomorphisme, se souvenant des paroles de Bossuet sur la question de la prescience divine et de la liberté humaine : « Il faut tenir fortement les deux bouts de la chaîne, alors même qu'on ne voit pas bien les anneaux qui les rejoignent.» En parlant à son esprit dans la deuxième méditation de ce livre : c Ne sais-tu pas, dit-il, que Dieu est parfait ? Sans comprendre, sans concevoir même le dernier fond de son essence, ne sais-tu pas que tout ce qui est en lui y est sous la forme de la perfection, c'està-dire sous la forme de l'immensité, de l'éternité, de In plénitude absolue et de rentier accomplissement 1 ?... Il est vrai, le fini n'a aucune proportion avec l'infini ; mais, songes-y bien, de l'intelligence que tu es à l'intelligence accomplie il y a l'infini. Ta pensée et toute pensée imparfaite est une puissance en voie de développement; c'est là son essence et sa loi nécessaire. La pensée divine est une pensée pleinement développée, qui, par son essence, est antérieure à tout développement. La pensée finie implique l'effort ; la pensée divine l'exclut. La pensée finie se déploie sous la forme du temps; la pensée infinie subsiste et se maintient sous la forme de l'éternité. Il n'y a plus ici les condi-