I . Essai de philosophie religieuse, p
va pas jusqu'à la formule d'Aristote: il se borne à dégager la pensée divine de toutes les imperfections de la pensée humaine, sans se demander si certaines de ces imperfections ne sont pas les conditions mêmes de toute pensée. On peut concevoir une pensée supérieure à la nôtre; car notre misère, de même que notre grandeur, apparaît dans tous les actes de notre vie, dans nos pensées, comme dans nos volontés. On peut supprimer, dans la pensée divine, l'effort et toutes leç opérations qui supposent un travail quelconque. Gomment supprimer la durée, même pour l'acte divin, si simple qu'on le conçoive? Il faut se défier de cette méthode, excellente dans certaine mesure, procédant par gradation et concluant à une perfection qui supprime les conditions mêmes de l'acte idéalisé! Il en est de la pensée comme de la volonté ; on ne comprend pas plus une pensée sans durée qu'une volonté sans liberté. Il est vrai qu'avec saint Augustin, Fénelon, Bossuet, tous les grands docteurs de la théologie chrétienne, Emile Saisset rappelle à notre faible et téméraire esprit qu'il faut se résigner au mystère. Cela est possible et doux pour la foi du théologien, mais insupportable pour la raison du philosophe.
Je veux citer encore une belle page du même livre sur la création ; il n'est pas possible d'aller plus loin sans tomber dans le panthéisme, dont l'auteur entend se garder tout autant que de Yhumanisme : « L'œuvre de la création non seulement est un acte éternel, immuable, infini, quand on le regarde du côté du Créateur; mais, du côté même des créatures, elle est une œuvre digne du Créateur. Pour exprimer son éternité, son immensité, sa fécondité, toutes ses perfections infinies, l'Univers doit s'étendre à l'infini dans les siècles, dans les espaces, dans l'infinie grandeur et dans l'infinie petitesse de ses parties, dans la variété infinie de ses espèces,
de ses formes et de ses degrés d'existence. Le fini ne peut exprimer l'infini qu'en se multipliant infiniment... Combien cette pensée de l'infinité des mondes est sublime! Je m'y livrerais sans le moindre scrupule, si je ne venais à me souvenir qu'elle a été introduite dans le monde moderne par un panthéiste, le hardi et infortuné Bruno. Serais-je donc ressaisi par le panthéisme, au moment où je croyais lui avoir échappé pour toujours? De ce que l'Univers n'a point de limites, ni dans le temps, ni dans l'espace, ni dans le nombre, s'ensuitil que l'univers soit éternel, immense, infini, comme Dieu même 1 ! »
Ici l'auteur se retrouve encore en pleine nuit du mystère; il a beau nous dire que l'imagination confond sans cesse ce que la raison doit sans cesse distinguer : l'éternité et le temps, l'immensité et l'espace, l'infinité relative et l'infinité absolue; il a beau nous mettre en face l'un de l'autre, par un frappant contraste, le Créateur, seul éternel, immense, absolument infini, et la créature, répandue dans l'espace et le temps, sujette à la division et à la limite ; nous montrer le temps, simple image de l'éternité; l'espace, simple image de l'immensité ; l'évolution extérieure des choses finies, simple représentation de l'évolution intérieure de la vie divine; il a beau nous répéter qu'il reste entre le modèle et l'image, entre la cause et l'effet, une infinie différence: que siècles, espaces, étoiles, plantes, êtres intelligents, terre et cieux, tout cela reste variable, incomplet, contingent, incapable d'être et de subsister par soi, tandis que l'être par soi enferme tout dans ses profondeurs, enveloppant les siècles de son éternité, les espaces de son immensité, les êtres changeants de son immutabilité, restant seul vraiment infini, seul complet, seul en