‹ Le nouveau spiritualismeChapitre 75 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'évolution fatale

S'il est un problème métaphysique dont la solution ait besoin de la science moderne, c'est l'antique problème de la Genèse universelle. Quelle idée faut-il se faire de la création? Il est bien clair, après tout ce qui a été dit précédemment sur la nature et les attributs de l'Être créateur, que la création ne peut être comprise comme un accident de la vie divine, qu'elle est éternelle, incessante, nécessaire, qu'elle est la vie divine ellemême. Où faut-il en chercher les lois? Dans les œuvres mêmes de cette création. C'est ce que la science proprement dite fait chaque jour. Elle ne se borne point à observer et à décrire le monde tel qu'il est, elle aussi explique les choses à sa façon : elle a ses questions d'origine, de principe et de cause, comme la métaphysique ; elle a sa philosophie, dont l'école d'Auguste Comte célèbre la future apparition sur les ruines de la vieille ontologie. Cette philosophie a déjà un nom bien connu : elle s'appelle l'évolution. Elle a la prétention, qui n'est pas sans fondement, de remplacer défi-

nitivement la métaphysique de la criition proprement dite. La théorie de l'évolution est devenue, en effet, toute une philosophie, par l'extension que lui ont donnée des esprits éminents, en tête desquels on doit placer Herbert Spencer. Elle a toute la portée d'une synthèse qui relie, dans une explication générale, toutes les parties de la science cosmique. Elle a pour méthode de généralisation l'observation comparée. Plus la science pénètre par l'analyse dans les mystères de la Nature, plus elle arrive à constater qu'une même loi préside à la génération de toutes choses, dans l'ordre naturel, comme dans l'ordre moral. La Nature ne fait pas de saut, a dit un grand naturaliste du dernier siècle: voilà ce que nous enseigne la science de plus en plus, chaque jour. Pour qui observe, compare, raisonne, toute génération, toute création de la Nature est une évolution, évolution cosmique, évolution solaire, évolution terrestre, évolution organique, évolution psychologique, évolution historique.

Qu'est-ce qu'une évolution? Pour bien saisir le sens de ce mot, il faut l'opposer à deux autres termes par lesquels la vieille science avait coutume de définir les procédés de la génération naturelle. On n'a parlé longtemps, dans le monde savant, que de créations et de révolutions. Comment se formaient les mondes? Par une création. Comment se transformaient les états du globe? Par une révolution. Gomment s'engendraient les êtres vivants? Encore par une création dont le mystère ne semblait pas pouvoir être expliqué. Toutes ces créations faisaient supposer l'action brusque de causes surnaturelles. Toutes ces révolutions semblaient annoncer des agents extraordinaires. La science croit de moins en moins aux créations et aux révolutions, à mesure que les révélations de l'expérience lui arrivent. Toute génération a pour principe un germe qui se dé-

veloppe dans de certaines conditions. Toute transformation est également le produit d'un travail intérieur qui a besoin du temps pour faire son œuvre. Tout changement est un progrès plus ou moins lent, dont la science s'étudie partout à observer les mouvements et à compter les degrés. Avec les hypothèses de la création et de la révolution, la Nature était pleine de mystères dont la théologie et la poésie ne manquaient pas de s'emparer. Avec l'hypothèse de révolution, tout devient clair dans les opérations de la Nature. Qu'elle ait encore ses obscurités et ses lacunes dans l'état actuel de la science, les esprits sages s'y résignent; mais il est permis de croire qu'avec ses admirables méthodes d'observation et d'analyse, la science arrivera tôt ou tard à éclaircir les obscurités, à combler les lacunes. Qu'importe que telle explication partielle soit fausse ou prématurée? L'évolution n'en est pas moins acceptée aujourd'hui , dans * le monde savant, comme la seule explication scientifique des choses. C'est la grande loi de la pensée moderne.

Expliquons-en, avec Herbert Spencer, le principe et les conséquences en quelques mots. Le principe, c'est qu'aucune chose de la Nature n'atteint brusquement, dans son développement, sa forme définitive. Tout commence par l'état rudimentaire, et passe par une succession de degrés, par une infinité de changements imperceptibles, jusqu'à ce qu'il apparaisse enfin sous sa forme précise et déterminée, laquelle n'est jamais définitive, puisqu'elle-même se dissout de la même manière, en passant par une régression de phénomènes analogues, en sens inverse du progrès qui l'a amenée. Grâce à ce double travail, secret et incessant, la science explique ces phénomènes de croissance et de décroissance, de progrès et de dégradation, de vie et de mort que l'ancienne philosophie ne pouvait expliquer que par de

brusques sauts faisant franchir la distance qui sépare un état d'un autre, une forme d'existence d'une autre. Telle est la conséquence naturelle du principe de révolution. Évoluer, pour un être, n'est pas seulement se développer; c'est se transformer, de façon à sortir de la variété, de l'espèce, du genre auquel il appartient, pour passer dans une autre variété, une autre espèce, un autre genre, dont il devient le premier type. Ainsi le mouvement vital qui fait de la cellule vivante l'embryon, et de l'embryon l'animal complet, n'est une évolution, dans le sens propre du mot, que parce qu'il traverse plusieurs types du règne animal. L'évolution est une vraie métamorphose.

Entrons maintenant dans les époques et les règnes de la Nature pour y voir se produire la grande loi qui vient d'être expliquée. Tout est soumis à la loi du devenir, dans le Cosmos. Tout y a donc son histoire, chaque partie du système cosmique, comme le Cosmos lui-même pris dans sa totalité. Ce n'est pas seulement le monde de la vie dont les sciences naturelle nous font l'histoire; c'est aussi le monde de la matière brute. Dans cette science, qu'on a bien raison d'appeler histoire, les terrains, les roches de notre globe, les corps célestes, les atomes de l'éther qui s'agitent dans l'immensité de l'espace, ont leur véritable histoire; car tout cela change, se tranforme, et, parla succession de ses divers états, offre une matière à l'historien de la Nature, comme la suite des révolutions qui se produisent dans les sociétés de la race humaine offre une matière autrement riche sans doute, un intérêt autrement dramatique, à l'historien de l'Humanité.

Quand l'unité des forces de la Nature ne serait qu'une hypothèse qui ne dût pas recevoir son entière confirmation de l'expérience, quand l'identité d'origine de la matière pondérable et de la matière impondérable ne

serait qu'une autre hypothèse à jamais invérifiable, il n'en resterait pas moins une vérité acquise : c'est que toute matière est force, et n'est que force. Par conséquent le Cosmos, tel que la science elle-même nous le décrit et nous l'explique, n'est qu'un immense dynamisme, dans lequel tout se comprend comme un jeu de forces de toute nature. Faut-il faire remonter l'origine des choses au delà de la matière pondérable? L'hypothèse de l'éther, acceptée aujourd'hui comme une vérité dont ne peut se passer la science, ne mène pas directement à cette conclusion. C'est le besoin de l'unité qui y pousse l'esprit humain, qu'aucune dualité ou pluralité ne satisfait, dans sa conception de Tordre universel. C'est aussi cette espèce d'induction, plus philosophique encore que scientifique, qui étend jusqu'à la première origine des choses la loi de l'expérience en vertu de laquelle tout composé procède du simple.

Pourquoi l'éther n'aurait-il pas été le berceau du Cosmos? Grand mystère pour l'imagination, mais non pour la science ! Du moment que toute matière est force, pourquoi Téther, qui est le type le plus simple de la force en mouvement, ne pourrait-il être conçu comme le principe élémentaire de toutes les autres forces? On peut donc admettre qu'il fut un temps où l'éther seul remplissait l'espace. C'est l'idée de Schelling, inspirée par une parole de l'Écriture, dans le chapitre de la Genèse. Dieu dit : que la lumière soit. La science, en ce cas, saura-t-elle jamais comment, sous l'action des principes de la pure mécanique, se sont dégagées de la matière éthérée ces grandes masses de matières pondérables qu'on appelle des nébuleuses? Certes, il a fallu un immense travail des atomes éthérés, pendant une durée incalculable, pour préparer cette transformation de l'éther. C'est un problème que résoudra peut-être un jour un nouveau

Laplace, si la mécanique étend son empire sur toute espèce de matière, comme le monde savant incline à le penser.

En attendant que la science ait fait pour le monde de la matière impondérable ce qu'elle a fait pour le monde de la matière soumise à la loi de gravitation, il est déjà permis de concevoir comment Tune a pu sortir de l'autre. « Reportons-nous, dit M. Saigey, à un point de la suite des âges où nul système n'existe encore. Léther seul remplit l'espace de ses atomes en mouvement. Si ce milieu est rigoureusement semblable à lui-même dans toutes ses parties, l'agitation uniforme continue sans fin; mais si, parmi ces atomes primitifs, il existe en certains points quelque dissemblance, les atomes prépondérants deviennent aussitôt des centres de groupement. LTéther devient de plus en plus hétérogène, à mesure que les éléments de dissemblance se réunissent en certains centres 1 . » Hypothèse d'autant plus plausible qu'elle est conforme à une loi delà Nature, vérifiée sur toute l'échelle delà création. Comme dit Hegel, le vrai père de la philosophie évolutionniste, l'idée va de plus en plus de l'abstrait au concret. Gomme dit Herbert Spencer, en son langage moins métaphysique, rêtre va du simple au composé, en vertu de la loi d'évolution qui conduit toutes choses de l'homogène à l'hétérogène. C'est donc cette loi, qui, selon l'hypothèse, fait passer la matière éthérée à l'état de matière pondérable. La gravité prend naissance dans ce mouvement de concentration; elle s'accuse plus nettement à mesure que se forment les groupes moléculaires, et que l'éther se trouve amené à l'unité atomique de la matière pondérable. « Voilà donc l'espace occupé par une sorte de réseau embryonnaire, dont les atomes éthé-

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